jeudi 6 octobre 2016

"Landfall" : un roman puissant, magnifique et captivant sur le destin de deux jeunes filles après le passage de l'ouragan Katrina

Voici un formidable roman, intelligent, bien ficelé et passionnant écrit par l'américaine Ellen Urbani. Lanfall est son deuxième livre et il a quelque chose du chef-d'oeuvre tellement il est bien construit, intéressant et poignant.


L'histoire se passe en Louisiane, en 2005, quelques jours seulement après le passage du terrible ouragan Katrina qui ravagea toute cette région dans le sud des Etats-Unis. Rose et sa mère décident d'amener des vêtements neufs aux victimes de l'ouragan à la Nouvelle-Orléans mais, sur la route, elles se disputent et ont un terrible accident heurtant mortellement une jeune fille. Désormais orpheline, rongée par le remord et refusant que cette jeune femme sombre dans l'oubli, Rose part sur les traces de la victime. Elle se lance alors dans une véritable enquête allant de rencontre en rencontre pour essayer de comprendre qui était la jeune fille et comment elle arriva sur le bord de cette route qui lui fut fatale.
Rose va se découvrir de nombreux points communs avec la jeune disparue : toutes deux ont le même âge, (18 ans), quasiment le même prénom (Rose et Rosy), toutes deux vivaient avec leur mère et ont appris à se débrouiller seules, forgeant ainsi leur tempérament courageux et déterminé.  Mais elles s'opposent aussi par plusieurs aspects : leur couleur de peau tout d'abord, Rose est blanche et Rosy noire, leur relation avec leur mère, Rose ayant relation plutôt retenue avec sa mère Gertrude, Rosy une relation très fusionnelle avec Cilla. Rose et Rosy semblent être comme les deux faces d'une même pièce, l'une semblant être l'alter-égo de l'autre...

L'auteur décrit avec beaucoup de réalisme et d'humanité la vie des habitants de Louisiane avant, pendant et après le passage de l'ouragan. Cette population du Sud essentiellement noire et pauvre fut doublement victime de ce chaos climatique. D'abord les habitants subirent de plein fouet le terrible vent, les chutes d'eau abondantes et les inondations noyant des villages entiers, entraînant la destruction des maisons, des routes, les privant d'électricité, d'eau potable, de nourriture. S'ajoute à ce paysage de désolation les nombreux blessés, les disparus et les morts flottant dans les rues inondées... Mais on connait moins la "face cachée" de la catastrophe, le "après Katrina". Attendant d'être secourus, les habitants se rendent vite compte qu'ils sont seuls, abandonnés par les services publics, condamnés à lutter pour leur survie, la solidarité du début faisant place au "chacun pour soi". Les préjugés et le racisme, les inégalités sociales et la dénuement total de la population, l'absence de coordination des secours et le manque de soutien du gouvernement, tout cela entraîna un sentiment d'abandon et eut pour conséquence des troubles civils et des heurts avec la police. Ce deuxième effet de l'ouragan Katrina dont on a moins entendu parler est très justement retranscrit dans ce roman.

Alternant les récits de Rose au présent avec des passages retraçant les derniers moments de la vie de Rosy, les mélangeant avec leurs souvenirs d'enfances respectifs ainsi qu'avec le passé de leurs mères, l'auteur dresse de manière fort subtile les portraits psychologiques de ces quatre femmes à la fois fortes et fragiles. D'ailleurs, tout au long du récit, la plupart des personnages, essentiellement féminins, sont décrits avec beaucoup d'empathie,  ce qui en fait un récit très émouvant.

Enfin, Landfall est un roman captivant, l'auteur aiguisant habilement notre curiosité. En partant d'une situation dramatique que l'on découvre dès les premières pages, elle révèle au compte-goutte les informations nous permettant de comprendre comment les deux jeunes femmes en sont arrivées là, mêlant les souvenirs des unes et des autres, soulevant sans cesse de nouvelles questions. Le suspens est bien dosé, la construction du récit intelligente et l'histoire très bien documentée (à la fin du livre, l'auteur présente d'ailleurs toutes les sources qui l'ont aidé à la rédaction de ce roman). Bref, tout cela fait qu'il est très difficile de lâcher ce roman une fois qu'on est plongé dedans! Et, une fois la dernière page tournée, après avoir lu jusque tard dans la nuit et soufflée par l'issue du roman, j'ai eu envie de relire le livre pour en refaire son interprétation à la lumière de tous les indices auxquels je n'avais pas prêté attention !

Landfall / Ellen Urbani . - Gallmeister, mars 2016

>> NB : Ellen Urbani est spécialisée dans les traumatismes liés à la survie. Elle a notamment travaillé pour le département de la santé aux Etats-Unis et sur les répercussions émotionnelles dues à la maladie et aux catastrophes. On sent qu'elle connait bien son sujet tellement la description de la situation post ouragan est juste, tellement elle décrit avec empathie les sentiments de ces personnages, victimes d'un ou plusieurs traumatismes.

>> NB 2 : make landfall signifie "dévaster" dans le cas du passage d'un ouragan. Ici le titre est bien choisi puisque l'ouragan dévasta toute une région mais également les vies des principales protagonistes.

Quelques citations :

[Cilla] "Quand elle était chaussée, ils l'observaient avec méfiance, lui faisaient remarquer les tâches qu'elle avait manquées, glissaient la petite monnaie dans leur portefeuille. Quand elle était déchaussée, ils lui proposaient un verre d'eau, prenaient des nouvelles de sa fille. La présence d'une femme noire aux pieds nus dans leur maison nourrissait chez les résidents du Garden District un sentiment de confort héréditaire, atavique." p.30

[Rose]  "Elle avait simplement voulu prendre un nouveau départ. Recommencer à zéro. Faire ce qui devait être fait, et vite. Le faire avec force, sans s'effondrer, sans céder à l'émotion, comme sa mère lui avait appris. S'occuper l'esprit et les mains pour tenir, pour supporter la journée." p.128

[Rose] "L'idée, c'est qu'à n'importe quel moment, n'importe lequel d'entre nous pourrait $etre en train de faire quelque chose qui soit considéré un jour comme extraordinaie, et nous ne le savons même pas! On est juste en train de faire ce qui doit être fait pour que la journée passe, pour garder un bébé au chaud ou surmonter une tempête, et un jour quelqu'un en fait un livre, ou accroche notre création au mur d'un musée, et le monde entier la voit et s'en inspire !" p 177

[Rosy] "Je ne veux pas prier pour être protégée des dangers, mais pour avoir la force de les affronter. Je ne veux pas supplier pour que cesse ma douleur mais pour avoir le courage de la surmonter"







jeudi 29 septembre 2016

"Victoria", une comédie douce-amère caustique et pertinente

Victoria est la petite comédie française du moment à voir au cinéma. "Ouhla!"- vous vous dites, une comédie et française en plus! On sent venir les blagues lourdes et pas drôles, les clichés à gogo et la "happy end" fleur bleue. Et bien, pour une fois, pas tout-à- fait. Victoria est une comédie douce-amère montrant les différentes facettes d'une femme moderne et abordant des maux très contemporains : la solitude, le sens des responsabilités et de la parentalité, la dépression.... Le tout en évitant les clichés et avec un humour décalé et un sens de la narration bien rythmé.


L'histoire :

Victoria est une avocate débordée, une maman divorcée et une femme de son temps dynamique et très glamour qui traverse actuellement un désert sentimental. Maman de deux petites filles qu'elle voit à peine, ces dernières passant plus de temps avec leur baby-sitter qu'avec leurs parents, elle ne semble pourtant pas trop s'en émouvoir. Elle consacre la plupart de son temps à son travail au détriment de sa vie intime. Son baby-sitter d'ailleurs se fait la malle ne supportant plus de remplacer les parents des fillettes. 
Invitée au mariage d'un ami de longue date, Victoria retrouve un ancien client qu'elle a défendu il y a quelques temps pour trafic de stupéfiants. Lui cherche du travail, un logement, un retour à une vie sociale. Elle cherche un baby-sitter, un ami, du réconfort. La rencontre tombe donc plutôt bien.


A cette même soirée, un couple très fusionnel chante une chanson aux mariés. Quelques heures plus tard, la femme, Eve, est blessée et accuse son compagnon, Vincent, de l'avoir poignardé. Ce dernier nie tout et demande alors à son amie Victoria de le défendre. D'abord réticente en raison de leurs liens d'amitié, elle finit tout de même par accepter.


Ces rencontres vont entraîner toute une suite d’événements qui vont progressivement bouleverser la vie de la jeune femme. On rajoute la dessus, un ex-mari qui se montre un peu envahissant... et Victoria va se retrouver au bord de la crise de nerfs.

Bande-annonce :

Virginie Efira est épatante dans son interprétation d'une Victoria à la fois femme fatale désabusée, avocate déterminée, femme célibataire frigide et fragile et maman dépassée. Tout passe dans ses mimiques, ses expressions, ses postures, dans sa manière de parler à la fois simple et efficace, très naturelle. C'est véritablement elle qui porte le film.
Vincent Lacoste est touchant également dans son interprétation de Sam, jeune homme au visage enfantin, ex-toxico paumé, nouveau baby sitter débordant de gentillesse qui devient vite un Victoria-sitter ...
Et Vincent, l'ami de Victoria qui se noie dans une relation amoureuse toxique mais tellement addictive avec la sulfureuse Eve...
Chaque personnage cache ici des fêlures, un mal être ou des angoisses mais semble ignorer les problèmes des autres. La réalisatrice porte un regard acéré sur la société actuelle où les apparences sont trompeuses, où on ne prend plus vraiment de s’intéresser à ses proches souvent trop absorbés par nos problèmes personnels.


Plusieurs scènes insolites rendent ce film souvent drôle. On y croise notamment un gorille à un mariage et un chien, témoin dans un procès. Ça pourrait être lourd, mais au contraire, c'est subtil, incongru mais caustique. Et cela grâce à un sens du récit intelligent et surtout à la justesse du jeu de Virginie Efira.


Bref, dans l'ensemble, j'ai trouvé que Victoria est une comédie agréable, pertinente et caustique portée par de bons acteurs. J'ai passé un bon moment bien que la fin soit cousue de fil blanc...

Victoria / film français réalisé par Julie Triet, avec Virginie Efira, Melvil Poupaud, Vincent Lacoste, etc. Sortie le 14 septembre 2016.



mercredi 21 septembre 2016

"Divines", un film bluffant de réalisme qui raconte les tribulations d'une ado de banlieue en quête d'argent et de reconnaissance

Divines est je pense le film choc de cette rentrée. Vous en avez peut-être entendu parler, c'est un film sur des ados se démenant dans leur banlieue. Alors certes, des films sur la vie dans la cité, ce n'est pas ce qui manque, mais Divines se démarque par un casting amateur bluffant, un bon rythme, un sens du réalisme étonnant et des clichés contournés. La réalisatrice, Houda Benyamina, elle aussi inconnue du grand public jusqu'à présent, a d'ailleurs été récompensée pour ce film en recevant la Caméra d'Or lors du dernier festival de Cannes, prix attribué au meilleur premier film. C'est plus que mérité car ce film est saisissant.

L'histoire : 

Dounia est une ado rebelle qui cache sa féminité derrière des sweats à capuches. Celle qu'on appelle "la bâtarde" a sans cesse besoin de se faire remarquer. Mais c'est également une fille courageuse qui n'a pas froid aux yeux et qui sait ce qu'elle veut. Quand sa professeur de BEP lui demande ce qu'elle veut faire plus tard, elle répond "Ben, comme tout le monde : money, money, money" reprise en cœur par tous ses camarades.
Elle habite dans un camps rom avec sa mère alcoolique et irresponsable dont elle doit s'occuper. Pour fuir ce quotidien désolant, Dounia passe la plupart de son temps libre avec sa copine Maimouna avec qui elle fait les quatre-cent coups au milieu des tours de leur cité. Les deux inséparables copines volent dans les grandes surfaces pour revendre ensuite leur butin dans la cité et se faire un peu d'argent.


Depuis leur planque où elles cachent leur argent, située au dessus d'une salle de spectacle, elles observent un groupe de danseurs s'entraîner. Parmi eux, un beau jeune homme musclé et tatoué dont le charisme ne laisse pas Dounia indifférente. Ces petites pauses "spectacles" sont comme une bouffée d’oxygène dans la vie de la jeune femme, une échappatoire, un rêve vers un avenir meilleur où la violence cède la place à l'art et la beauté.


Mais les trafics de friandises ne suffisent plus à Dounia. On constate rapidement que derrière sa mine juvénile se cache déjà beaucoup de colère et de frustration. Elle veut plus d'argent et décide pour cela de se rapprocher de la caïd du quartier, une certaine Rebecca, chef de gang et dealeuse aux allures de garçon manqué, afin de lui demander de travailler pour elle. Impressionnée par le culot de Dounia, (elle lui répond d'ailleurs "j't'aime bien toi, t'as du clitoris" phrase qui deviendra la réplique culte du film !) celle-ci lui confie d'abord de petites missions avant de l'envoyer régler de vrais deals. Une fois qu'elle a mis le pied dans l'univers des trafics, l'engrenage est lancé pour Dounia...


Le film s'ouvre par de courtes vidéos où les deux ados se filment en train de faire les folles, à en donner le tournis. Ces images sont comme des témoignages de l'innocence et de la joie de vivre des deux filles, qui vont s’étioler tout au long du film. Les téléphones et les réseaux sociaux sont omniprésents du début à la fin, reflet d'une génération qui a besoin d'exister à travers les écrans et de témoigner de leur quotidien souvent morose.

Bande- annonce :


La bande-annonce laisse penser à un film plein de vie, de débrouille, empreint de quelques touches d'humour. C'est le cas certes, mais c'est aussi un film très violent, ce à quoi je ne m'attendais pas forcément. Cette violence est d'ailleurs omniprésente, qu'elle soit verbale, physique mais aussi sociale.

Divines, un film féministe? Peut-être. En tout cas ici les hommes sont relégués au second plan ou alors aux rôles de mannequins ou de crapules. Ce sont les femmes qui prennent le pouvoir de la rue. Elles sont pleine de vie, d'énergie et non dénuées d'humour, notamment Maimouna. Les jeunes comédiennes sont incroyables tant leur jeu est fluide et troublant, les personnages semblant plus vrais que nature. Effectivement, ces jeunes des quartiers ne nous sont pas inconnus, ils ressemblent à ceux que l'on côtoie dans les transports, dans les centres commerciaux... On connait leur style, leur tchatche. Ils sont à la fois débordants de vie, sur la défensive, impulsifs, férus de nouvelles technologies et prêts à tout pour se faire de l'argent. Le portrait à la fois dur et sensible qui est fait de cette jeunesse est tellement juste que s'en est troublant.


Le personnage de Dounia a plusieurs facettes : une gamine innocente qui aime s'amuser, une jeune femme déterminée prête à tout pour se faire du blé, une fille qui découvre sa féminité, ou encore une ado très courageuse qui ne perd pas son sang froid. La jeune actrice semble parfaitement à l'aise avec toutes ces facettes de son personnage et c'est elle qui fait  la force de ce film, tellement elle crève l'écran !

En faisant quelques recherches, j'ai lu que pour beaucoup, ces jeunes acteurs / actrices sont eux même issus des quartiers ce qui explique probablement la justesse de leur jeu. Et la jeune actrice qui interprète Dounia n'est autre que la petite soeur de la réalisatrice ! 


A la fois film social, drame, chronique initiatique sur l'adolescence, polar, Divines est un mélange de genres, un film choc qui ne laisse pas indifférent. Ce film interpelle aussi car il se fait le triste reflet de notre société, plusieurs éléments de l'histoire rappelant de récents faits divers. La réalisatrice avoue d'ailleurs dans une interview que c'est suite aux émeutes dans les banlieues en 2005 qu'est née l'idée de ce film. On se prend en pleine face la violence des banlieues dont l'origine semble être un condensé de frustration, de pertes de repères et de violence sociale. Divines interroge sur ses jeunes livrés à eux mêmes et nous fait réfléchir sur la société d'aujourd'hui où l'argent est roi.

Tout du long, le film est rythmé, bien ficelé, avec des répliques époustouflantes pleines de vérités ou d'humour, un film tellement contemporain que s'en est troublant.
Je ne peux pas parler de la fin du film, mais disons que je suis restée scotchée à mon siège un petit moment durant le générique de fin...


vendredi 2 septembre 2016

"Captifs" : un huis clos effrayant raconté sous forme de journal intime

Captifs est un étrange récit en huis clos, raconté sous forme de journal intime. Mais ce journal intime n'a rien d'ordinaire. Linus a 16 ans et vit à la rue depuis qu'il a fugué de chez son père. Un jour, il se réveille grogui dans un drôle d'endroit : une sorte de bunker sous-terrain très bien aménagé, comprenant 6 chambres, une cuisine, une salle de bain. Dans chaque chambre se trouve un carnet vierge, un crayon et une bible.


Très vite il se rend compte qu'il va être difficile de s'échapper. Il n'y a ni portes, ni fenêtres, tous les meubles sont très bien fixés, rien de dépasse, il n'y a aucun objet coupant... De plus, le garçon constate que dans chaque pièce se trouve une caméra au plafond... 
Tour à tour effrayé, en colère, triste, résigné, seul et affamé, Linus se met à écrire ses pensées et ses impressions dans son petit carnet, à décrire son environnement, pour occuper son esprit et ses journées. Il repense aussi à son enfance, à son père, à sa vie dans la rue.

Un jour, le mystérieux ascenseur par lequel il est lui même arrivé lui amène une colocataire : une petite fille de 10 ans, Jenny. Celle-ci est apeurée et Linus va tenter de la rassurer, de s'occuper d'elle au mieux. Tous deux vont rapidement être très proches et vont tenter de communiquer avec leur ravisseur pour lui demander à manger. Mais il reste 4 chambres vides.... Et Linus comprend qu'ils ne vont pas rester seuls longtemps. Effectivement, au fil des semaines, de nouveaux individus, aux profils à chaque fois différents, vont être débarqués par le mystérieux ascenseur.

Captifs malgré eux, c'est une vie en communauté forcée qui va devoir s'organiser en tenant compte des caractères de chacun. Les prisonniers finissent par se focaliser sur les choses simples de leur quotidien : se nourrir, dormir, créer un semblant de vie sociale. Et attendre l'arrivée de l'ascenseur qui descend chaque matin à 9 h, dès fois avec de la nourriture, dès fois sans, dès fois avec un nouveau prisonnier, avec un message sadique ou autre "surprise"...
Alors qu'ils essaient de trouver un certain équilibre dans cette situation déjà très inconfortable, comme si le fait d'être enfermés sous terre à leur insu sans rien connaitre de leur ravisseur et sans perspective de s'échapper n'était pas assez dur, ils vont devoir subir le sadisme de celui-ci : privations de nourriture, diffusion de bruits assourdissants, diffusion de gaz toxique à toute tentative d'évasion avortée, tentation de la drogue et de l'alcool, fortes variations de températures, une horloge qui accélère ou ralentit le temps... Ce psychopathe semble regorger d'idées de tortures psychologiques en tout genre...

Linus comprend cela très vite qu'il va être difficile de s'en sortir vivant mais ne veut pas se résigner pour autant. Il transcrit ses pensées dans son petit carnet, non sans un certain sens de la dérision. Bien sûr, il s'interroge : pourquoi eux? Quel est le but de cette expérience? Leur ravisseur est-il seul ou sont-ils plusieurs à les épier? Vont-ils être un jour libérés ? Par quel moyen pourraient-ils s'évader?

Captifs est un roman troublant qui se lit d'une traite. L'écriture est limpide, incisive. Le narrateur, Linus, est intelligent, très mature pour son âge et d'une grande lucidité.
Certes, le sujet de l'enfermement est un thème récurrent dans la littérature comme au cinéma mais ici, le fait que le roman soit écrit sous forme de journal intime permet de suivre l'état mental du narrateur et nous amène au plus près de ses pensées, ce qui rend le récit d'autant plus troublant, sensible et dérangeant. Les grandes peurs y sont abordées : l'enfermement et la solitude, les privations, la faim, l'inconnu... Avec toujours pour objectif, l'échappatoire, la liberté retrouvée...

L'intrigue est captivante car elle soulève des tas de questions : qui est ce sadique qui derrière son ordinateur s'amuse avec ces humains, comme avec des souris de laboratoire, pour voir leur réaction, tester leurs limites? Quel est son but? Est-ce-une sorte de téléréalité ou de simulation de jeu pour ordinateur comme le pense Linus? Pourquoi ces personnes ont-elles été choisies, ont-elles un lien entre elles? Et surtout : vont-elles s'en sortir?
Un récit troublant, à l'heure de la télé-réalité extrême, d'autant plus qu'on reste sans réponses.
Taxé de pessimiste voir de nihiliste lors de sa sortie, il est certain que Captifs nous pousse à réfléchir sur les limites de l'être humain.  Le livre a été récompensé au Royaume-Uni par le prix Canergie et a déclenché une vive polémique en raison de sa violence sociale et psychologique. Personnellement, si le livre est effectivement dérangeant, je trouve qu'il est au contraire très intelligent et qu'il n'y a pas matière à polémiquer.

Quelques citations pour se faire une idée :

"Tout ce que je sais, c'est que ça fait sept jours et que je suis encore là en train de gamberger sur ce qui s'est passé. Et le plus gênant, c'est que je ne suis pas plus avancé aujourd'hui qu'il y a une semaine. Je ne sais toujours pas où je suis. Je ne sais toujours pas ce que je fais ici. Je ne sais toujours pas ce qu'il veut. Je ne sais toujours pas comment sortir d'ici. Je ne sais toujours pas ce que l'avenir me réserve. Je ne sais pas ce que je vais faire. Je n'en peux plus." p 75

"Tout ça, c'est des jeux. Il joue à ses jeux et nous jouons aux nôtres. Son jeu à Lui consiste à nous donner ce que nous croyons vouloir, selon nos vices, ou ce qui, d'après Lui, peut nous faire du mal, selon nos faiblesses, pour voir ce qui se passe. Je suppose que c'est un peu comme ces jeux sur ordinateur qui imitent la vie en société. Le genre de jeux qui permettent de se prendre pour Dieu. Oui, je le vois bien adorer ça." p 140

"Quatre heure de chaleur à crever suivies de quatre heures de froid polaire. Puis encore la chaleur et le froid, et la chaleur, et le froid... Et encore du bruit à en faire éclater les tympans. rien à manger. survivre et supporter. Faire retraite à l'intérieur de sa tête, essayer de couper le contact, et attendre que ça passe. Rien ne dure éternellement. Tu peux l'endurer. Endure. Endure." p 170

"Je le déteste vraiment, ce gros naze. Ce n'est pas seulement lui, bien qu'il soit vraiment tordu, c'est tout ce qu'il représente. Le type qui part au boulot depuis sa banlieue tous les matins. Le type en costume gris. Le type qui fait du business. Qui passe sa vie à geindre et à se plaindre de quelque chose, jamais satisfait. Le train a du retard, il fait trop froid, je suis tellement crevé. Ils sont tous les mêmes, comme de gros bébés en taille adulte, avec leurs costards. Ils ont leurs joujoux dans des petites valises de cuir, des trains en guise de tricycles, des épouses à la place de leurs mères, de la bière à la place du lait..." p 181

"C'est ça qu'il veut, j'ai pensé. C'est exactement ça qu'Il veut. La folie, la pagaille, la descente en spirale vers le chaos. C'est le but du jeu depuis le début. Il est comme un gamin qui enfonce son bâton dans une fourmilière. Il adore observer le chaos." p 235

samedi 27 août 2016

The Get Down : une série musicale dynamique sur les origines du hip-hop

Actuellement on peut voir sur Netflix la nouvelle série réalisée par Baz Luhrman, le réalisateur de Romeo et Juliet et de Moulin Rouge. La musique occupe toujours une place importante dans ses films et il ne déroge pas à la règle dans cette série. The Get Down raconte de façon romancée la naissance du Hip-Hop aux Etats-Unis dans les années 70. Avec six épisodes d'une durée d'heure environ chacun, c'est une petite série dynamique à la bande-son vraiment cool alternant musiques disco, funk et premiers sons hip-hop.


L'histoire se passe en 1977. Alors que le disco envahit les ondes, on est plongé dans le Bronx où vivent essentiellement les populations noires et latinos, où les gangs se sont répartis les trafics par "zone" et les DJ les quartiers. C'est un quartier de New-York à l'abandon où les gens sont livrés à eux-même, où des immeubles sont incendiés pour toucher la prime de l'assurance. Mais c'est aussi un quartier jeune, plein de vie, de dynamisme et de créativité et c'est ce que montre avant tout la série.


Des ados plein d'entrain et de ressources cherchent leur voie dans ce Bronx sinistré, rêvant d'un avenir meilleur, s'imaginant danseur, chanteur ou homme d'affaire à Manhattan. Ezekiel est un orphelin de 16 ans élevé par sa tante, passionné de musique, de lecture et de poésie. Un jour, lui et sa petite bande font la rencontre d'un graffeur réputé surnommé Shaolin Fantastic. Ce dernier, également passionné de musique, est en phase d'être initié aux mix par le Grandmaster Flash, le maître du mix dans le Bronx !


Face à l'omniprésence du disco, les jeunes du ghetto cherchent à créer des nouveaux sons en mixant des disques dans la rue et en improvisant des rimes. Shaolin fait découvrir cet univers à ses nouveaux amis en les emmenant dans une fête underground où ils découvrent le rôle de DJ et les premiers sons hip-hop. Ce dernier découvre le talent d'Ezekiel pour manier les mots, ce qui tombe plutôt bien, lui qui justement est à la recherche d'un "tailleur de mots" pour accompagner ses mix...

Teaser : 

Le groupe de copains décide alors de se lancer dans l'aventure des rimes et des mix. Par un concours de circonstances ils vont être amenés à affronter les as dans le domaine lors d'une battle de rue. Mais pour ça, il va falloir se démarquer !


En parallèle de cet essor musical, on suit l'histoire de Mylene, beauté latino qui cherche à s'émanciper de son père pasteur très conservateur. Douée d'une puissante voix, elle rêve d'être la nouvelle star de la soul ou du disco. Son oncle, homme d'affaire aux nombreuses relations, se veut la voix d'un nouveau ghetto. Il tient beaucoup à sa nièce et va la mettre en relation avec un producteur certes talentueux mais drogué et désavoué par ses pairs. Si Mylene n'a que son objectif de chanteuse en tête, Ezekiel lui est tiraillé entre sa passion pour la musique, sa relation amoureuse avec Mylene et un éventuel avenir de bureaucrate à Manhattan.


Dans un contexte de guerre des gangs, dans un quartier où la drogue et la violence sont omniprésentes, on suit donc l'émergence d'une nouvelle forme d'art créée par une jeunesse bouillonnante d'optimisme et de créativité. Alliant musique, rimes, danse, graffitis... ces jeunes gens seront les précurseurs de ce que l'on nommera ensuite le mouvement hip-hop.


Au milieu de ces histoires musicales, il y a aussi l'histoire sentimentale un peu niaise entre Ezekiel et Mylene. Cette dernière est d'ailleurs un peu énervante, mais heureusement ce romantisme d'adolescent passe au second plan. Puis il y a les copains et copines hypers enthousiastes, les magouilles du gang de Cadillac dirigée une madone noire pour laquelle travaille Shaolin le DJ, les coulisses du show biz du disco, etc. En toile de fond, on a un aperçu de la politique de la ville de New-York dans les années 70 qui tend notamment à renouveler le Bronx en stigmatisant cette jeunesse qui "sali" les murs de la ville.


Les personnages sont souvent caricaturaux mais cela passe finalement sans problème en partie grâce à un scénario bien ficelé, à un super sens de la narration, avec effets de style justement maitrisés, à une construction rythmée et stylée et au dynamisme général qui ressort de la série. Dans chaque épisode sont intégrées de véritables images d'archives pour illustrer le contexte, pour donner du poids à l'histoire. Un soin particulier a été apporté au style vestimentaire des personnages, aux décors, à la lumière et bien entendu à la bande son ! La musique est omniprésente tout au long de la série. Nas et GrandMaster Flash ont carrément intégré l'équipe de production pour apporter leur connaissances du milieu hip-hop et peaufiner chaque détail.
A noter également un budget de production assez conséquent ! (120 millions de dollars)


Bref, The Get Down est une série sur l'origine de la musique moderne, la jeunesse, la culture urbaine, une série instructive ausi pour les néophytes de l'histoire du hip pop comme moi.

Pour avoir la liste des titres entendus au long de ces 6 épisodes c'est par là  (en bas de page.)
Pour en savoir plus sur l'origine du mouvement hip hop : https://fr.wikipedia.org/wiki/Origines_du_hip-hop


samedi 13 août 2016

Un peu de rock slave en lisière de forêt...

L'été c'est le temps des festivals de musique, et en Alsace on a le choix! Il y a bien sûr un des plus gros festivals de l'été début juillet : les Eurokéennes de Belfort. Plus près, à Colmar il y a actuellement la Foire au vins, en juillet dans la plaine d'Alsace il y a le festival Décibulles qui a lieu dans un très joli cadre de la vallée de Villé....
Et puis il y a un petit festival qui vise à promouvoir la langue et la culture alsacienne mais également toutes les cultures régionales. C'est le festival Summerlied qui a lieu dans la forêt d'un petit village près d'Haguenau, à Olhungen. Un petit éco-festival régional qui a lieu tous les 2 ans maintenant, depuis 1997.


Le cadre est tout simplement magique. En pleine forêt, on croise de jolies créations illustrant des personnages de contes et de légendes et on trouve plusieurs petites scènes  visant à accueillir durant ces 5 journées de festivals des lectures de contes, des spectacles pour petits et grands, des concerts, un concours de poésie, etc.
Il y a bien sûr la "grande scène" sur laquelle joueront les têtes d'affiche, mais aussi une plus petite scène, appelée "scène de la forêt" où se produisent des groupes locaux de rock, jazz, folk ou musique traditionnelle. Et, ce qui est vraiment sympa dans ce festival, c'est que l'on peut y entrer, profiter des animations, des petites scènes, et de l'ambiance chaleureuse qui y règne sans forcément payer puisque les tickets sont vérifiés seulement pour l'accès à la grande scène !

Lorsque nous étions, le festival venait d'ouvrir et il n'y avait pas encore d'animations prévues ce soir là.




Des bancs artisanaux permettent de s'asseoir et d'écouter des histoires en alsacien (pour ceux qui comprennent le dialecte) grâce à de petits hauts-parleurs :




Certaines installations illustrent un proverbe ou une coutume alsacien(ne) comme ici un chemin de chaises allant de la plus petite à la plus grande, appelé aussi "confessionnal" au bout duquel on trouve des "toilettes sèches" représentant notre pot à problème. A l'intérieur se trouvent des branches représentant nos soucis, on nous invite à suivre un petit rituel pour accrocher une de ces petites branches à un personnage afin de se débarrasser de nos problèmes.



Durant le reste de cette petite promenade dans la forêt "magique" on voit plein de belles installations qui seront inaugurées le lendemain : un sentier pieds-nus, des espaces de jeux, une scène poétique, un espace contes, une yourte à jeux... Ça fait vraiment envie !

 

Pour voir le programme des réjouissances du week-end c'est par ici : http://summerlied.org/programmation-complete/

Une fois votre tour dans la forêt enchantée terminée, vous pourrez vous restaurer sur une des nombreuses tables mises à disposition près de la petite scène et goûter aux spécialités locales tout en écoutant le groupe de la "Scène de la Forêt". Lorsque nous y étions le jeudi soir il s'agissait d'un groupe de jazz manouche plutôt sympathique nommé Di Mauro Swing/


La nuit venant, les lumières s'allument et rendent le lieu encore plus magique. L'ambiance y est encore plus conviviale et chaleureuse.




Enfin, si nous sommes allés à ce petit festival au milieu des bois c'est avant tout pour y voir des concerts!
Étaient prévus ce soir là un petit groupe de fanfare acoustique, Les Garçons trottoirs, suivi du maître du rock slave et de son orchestre : Emir Kusturica et le Nos Smoking Orchestra ! 

Les garçons trottoirs

Je ne connaissais pas les Garçons trottoirs. C'est un groupe de joyeux lurons enchaînant les mélodies simples et entêtantes en vue clairement de faire chanter et danser les gens. Personnellement, je préfère les Ogres de Barback ou la Rue Ketanou dans le genre, mais le concert n'en restait pas moins sympathique.

Emir Kusturica & le No smoking Orchestra

Ensuite, j'ai assisté pour la deuxième fois à un concert d' Emir Kusturica, la première remontant à une bonne dizaine d'années, à Strasbourg.
Le réalisateur et musicien yougoslave n'est plus tout jeune (62 ans) mais ça ne se voit pas, personnellement je trouve qu'il a exactement la même tête que lorsque je l'ai vu il y a 12 ans ! De plus, il dégage toujours autant d'énergie sur scène et il en va de même pour ses musiciens, surtout son acolyte violoniste (en tenue de sorcier sur la photo).
Pour ceux qui ne connaissent pas ou peu le No smoking orchestra, c'est un orchestre au style un peu particulier, un mélange de genres entre joyeuse fanfare, rock slave, jazz manouche, blues, etc. Une musique assez festive en général.

Emir Kusturica, c'est d'abord un réalisateur. Il remporta à la surprise générale (la sienne en premier) la Palme d'or à Cannes en 1985 avec le film Papa est en voyage d'affaire. Il réalise ensuite un film sur la vie des gitans Le temps des gitans qui remporte le prix de la mise en scène en 1989. Par la suite, il réalise un film sur le rêve américain Arizona Dream puis, choqué par le conflit qui sévit en ex-Yougoslavie, il réalise un film sur ce sujet intitulé Underground film pour lequel il recevra d'ailleurs une nouvelle Palme d'Or en 1995. En 1998s ort Chat noir chat blanc, un film moins engagé, là aussi sur le monde des gitans, mais plus coloré, plus burlesque. Enfin, j'avais adoré La vie est un miracle réalisé en 2004 qui est une transposition de l'histoire de Roméo et Juliette pendant la guerre des Balkans, un film superbement réalisé, plein d'énergie, de vie, de couleur et de musique récompensé là aussi par un prix à Cannes et un César du meilleur film européen en 2005.  Vous pouvez voir toute sa filmographie ici. Le cinéma de Kusturica, c'est un univers original, tantôt social et engagé, tantôt poétique, burlesque, avec une touche d'humour, de la joie et toujours des bonnes musiques.
Car oui, s'il est important de connaitre la filmographie de Kusturica c'est parce qu’elle est directement liée à sa musique. Et vice-versa. Il forma en 1998 le groupe No Smoking Orchestra pour décompresser de son travail de réalisateur et en profita pour réaliser lui même la musique de ses films. Et il faut dire que la bande-son contribue pour beaucoup à la réussite de ses films, en faisant ressortir les émotions, le coté burlesque, poétique... La plupart de ses musiques racontent donc une histoire.

Quelques morceaux parmi les plus connus : 

When Life is a miracle



Bubamara (Live, 2012)

Romeo & Juliet (live, 2009)


C'est une musique très vivante en "live". Dès le début du concert, les musiciens font monter un groupe de fan (e)s sur scène pour danser avec eux. Personnellement j'ai trouvé que c'était trop tôt, qu'ils n'avaient pas encore suffisamment "chauffer" la scène et le fait de faire des chorégraphies avec les groupies avait tendance à exclure le reste du public. Mais ça n'a pas durer bien longtemps.


L'ensemble du concert était réussi avec quelques bémols toutefois : 
- L'absence du morceau culte Life is a Miracle. La musique a été jouée au début du concert mais pas le morceau en entier avec les paroles) pourtant je l'ai attendu jusqu'au rappel !
- La musique de la Panthère Rose entre chaque morceau surprend au début et casse un peu le rythme du concert.
- Le lieu, bien que superbe, amène également quelques contraintes. L'acoustique est différente à l'extérieur que dans une grande salle. Et surtout, le fait que la plupart des spectateurs soient assis casse un peu l'ambiance générale du concert. La plupart des morceaux, très rythmés, donnent envie de taper du pied pour les plus calmes ou de se trémousser voir sauter partout pour les plus déchainés... Aussi, au bout d'un moment, c'est frustrant de rester assis et de voir tout le monde figé comme devant la télé et j'ai préféré aller devant près de la scène profiter au mieux de cette musique Live.

De manière générale, j'ai apprécié ce concert d'1h45 plein de bonne humeur, passant de joyeuse fanfare au solo de violon ou de guitare endiablé, bien qu'il fut moins énorme que dans mon souvenir il y a douze ans où le groupe avait d'emblée mis le feu à la salle pendant près de 2h.

Et pour finir, une note d'humour photographiée au festival



Festival Summerlied du 11 au 15 août 2016 à Olhungen (67)


vendredi 29 juillet 2016

"Ma vie de pingouin", un roman plein de fraicheur et d'intelligence

Ma vie de Pingouin est le dernier roman de Katerina Mazetti, l'auteure des excellents romans Le mec de la tombe d'à coté (une de mes premières critique faite en 2012 !) et Le caveau de famille.
L'auteure suédoise a gardé son sens de l'humour dans ce nouveau livre qui relate les états d'âme d'un groupe de personnes effectuant une croisière en Antarctique, en alternant les points de vue des passagers.


Sur ce bateau, sorte de huis-clos flottant au milieu des icebergs, les passagers vont apprendre à se connaitre, des liens vont se créer, des groupes vont se former... Les chapitres alternent les points de vue des personnages révélant progressivement leurs blessures, leurs secrets, leurs envies.

On retrouve Alba, 74 ans, voyageuse et aventurière qui regarde le monde tourner autour d'elle avec distance et humour. Elle compare les humains aux animaux qu'elle observe en Antarctique et remplis de petits carnets de ses notes ethnographiques et éthologiques. Elle se compare elle même à un vieil albatros, âme solitaire sans attache. C'est incontestablement mon personnage préféré.
Thomas, journaliste trentenaire récemment divorcé, est en pleine dépression et passe son temps à s'apitoyer sur son sort au point d'oublier que le monde continue de tourner autour de lui.
Wilma est une jeune femme aux allures de garçon manqué débordante d'enthousiasme et de joie de vivre qui ne supporte pas justement les gens défaitistes. Mais derrière son sourire et sa naïveté joyeuse elle cache un secret. Ces deux derniers personnages, bien qu'ayant des caractères complètement différents, se lient très vite d'amitié pour ne plus se quitter de la croisière.

Il y a aussi ce couple où la femme passe son temps à se moquer de son mari et draguer le personnage d'équipage, cet autre couple de retraités enfermés dans la routine où le mari empêche sa femme de créer des liens, ce médecin de croisière qui se retrouve à soigner le mal de mer alors qu'il a parcouru le monde toute sa vie, ces deux soeurs quadragénaires dont l'une est le souffre-douleur de l'autre...
On suit les pensées de tous ces personnages forcés de se côtoyer le temps d'une croisière au pays des pingouins. Chacun participe à ce voyage pour une autre raison. Certains sont des férus d'ornithologie, d'autres sont venus là pour fuir leurs soucis, par goût de l'aventure, d'autres cherchent quelque chose : un nouvel amour, de nouveaux amis, un nouveau départ ou simplement une bouffée d'air frais.
Cette croisière permet à chacun de faire le point sur sa vie, de prendre du recul sur les problèmes du quotidien, de s'ouvrir aux autres ou de prendre une décision importante. Se retrouver seuls entourés d'une nature sauvage et glacée a quelque chose de mystique qui remet tout le monde à sa place.

Avec ce ton caustique bien à elle, Katarina Mazetti écrit ici un livre à la fois frais, distrayant et intéressant du point de vue sociologique, psychologique et sociétal. Du point de vue sociétal, la question du réchauffement climatique est bien entendue abordée. (J'ai bien aimé la réflexion que se font à un moment certains personnages sur leur propre hypocrisie de contribuer ainsi au réchauffement climatique lors d'une croisière de luxe en regardant la glace fondre à vue d'oeil...)
D'un point de vue psychologique, la plupart des maux de l'âme sont abordés au gré des personnages : la dépression, le déni, l'autoritarisme et le besoin d'humilier, l'égocentrisme, la jalousie, la solitude, l'excès d'enthousiasme, les regrets... Ce bateau se transforme alors en véritable laboratoire de soins psychologiques ! Enfin, d'un point de vue sociologique, j'ai adoré les comparaisons hommes / animaux faites par Alba.

J'ai beaucoup aimé ce petit roman que j'ai lu d'une traite grâce au formidable sens de narration de l'auteure, à son écriture pleine d'humour et à sa vision pertinente des comportements humains. Un livre rafraîchissant idéal pour les vacances estivales !

Ma vie de pingouin / Katerina Mazetti . - Ed. Gaïa, 2015

Quelques citations :

Wilma : "C'était totalement incroyable. Ca se passait ici et maintenant, et il n'y avait pas de clôture entre les animaux et moi, pas de pancarte avec leur nom en latin. Ils n'avaient même pas peur de nous, ils semblaient plutôt indifférents ou  la rigueur un peu irrités. Ca ne doit pas être inscrit dans leurs gènes qu'il vaut mieux éviter les humains - ils n'ont jamais eu de raison de le faire. Je sais maintenant que j'ai eu raison de venir ici, malgré ce que ça m'a coûte. Et ce que ça va me coûter." p 55

Alba : "Certaines femmes font de bon albatros, à cause de leurs aspirations à la liberté et à l'aventure. Les hommes peuvent nourrir les mêmes aspirations, et ils ont plus de possibilités de les réaliser dans les limites d'un comportement humain acceptable. Ils peuvent même obtenir les deux - la liberté de l'albatros ainsi qu'un nid douillet quelque part avec une volée fidèle qui les attend. Cela n'arrive jamais aux femmes. Si une femme opte pour une vie d'albatros, c'est un choix sans réserve, et cela a un prix. Pour une femme qui choisit d'être uniquement un albatros, ce prix est parfois très élevé." p. 86

Wilma : "J'ai eu raison de venir ici. En fait, je n'ai pas besoin de vivre beaucoup d'autres choses dans cette vie. Tomas arpente la plage d'une bonne foulée et semble se parler tout seul. Parfois il est totalement inaccessible. Mais parfois pas. Alors je peux en quelque sorte entrer tout droit en lui avec mes gros sabots, même pas besoin de les déposer dans le vestibule. Et d'autres fois je peux sentir à quel point il est triste." p 107

Alba : "Nous sommes tous devenus les proies de Linda Borkmeyer, le pétrel géant, nous sommes ses poussins manchots. Elle est diaboliquement douée pour voir nos points faibles et nous balader ensuite dans la conversation jusqu'à ce qu'un imprudent dise quelque chose qui nous fait apparaître comme les pires filous, ou dans le meilleur des cas comme des nouilles." p 119

Wilma : "Celui qui parle de son malheur réclame votre sympathie d'un manière toute particulière, en tout cas si vous n'êtes pas froid comme un glaçon de l'Antarctique. J'ai du mal à y parvenir. Les geignards et les pleurnicheurs, je sais les remettre à leur place, alors que les déprimés... J'ai souvent l'impression d'avoir pour vocation de les gaver de joie de vivre.[...] Les gens malheureux adoptent souvent la mauvaise habitude d'exiger de la compassion, ils voient cela comme un droit, si toutefois ils en sont conscients. [...] C'est épuisant de servir de poubelle, surtout s'ils se fâchent quand je les remue un peu et les traite d'égocentriques. " p 153

Thomas : "J'aurai voulu que tu m'apprennes à jouer au jeu du contentement ! Mais je crois qu'il est trop tard. Malheuresement. Ca te rendrait morne et triste de me fréquenter, et quand je t'aurai entrainé au fond, j'en aurais assez de toi et j'irais vider quelqu'un d'autre de sa joie de vivre ! " p 164

Sven, le médecin : "Tout le monde devrait connaitre un bon mal de mer de temps en temps, a-t-il marmotté. Ca vous rend humble et doux, on se rend compte qu'on n'a pas grand-chose à opposer à la nature. Je crois que je vais inventer un comprimé de mal de mer qui fonctionne  l'envers. Pour le jeter dans le gosier des tyrans omnipotents aux quatre coins du monde quand ils s'apprêtent à envahir un pays, ou à dévaster une forêt ou simplement à battre leur femme." p 169

Wilma : "Ca valait le coup. Tout ça valait le coup. Serrer les dents sur la douleur, participer à la vie et s'ouvrir à l'inconnu. Comment pourrais-je amener Tomas à voir ce que je voyais?" p 217

Alba : "Mais pourquoi faudrait-il se souvenir de tout? Moi, je choisis mes souvenirs, seulement les meilleurs, je les polis et les fais briller, j'en rajoute un peu là où c'est nécessaire et je les sors quand j'en ai besoin. Ils me procurent du plaisir tous les jours, je suis heureuse de les avoir rassemblés !" p 240

"La ruine des espèces
C'est un vulgaire malentendu de croire qu'il n'existe qu'une sorte de manchots, ou qu'une sorte d'humains. Ils peuvent être de grande taille, fiers, guindés, courageux ou bien petits, coléreux, curieux et peureux, dans toutes les combinaisons possibles. Ils sont voleurs et ils aiment et ils sont fidèles ou infidèles, mais la plupart du temps, ils ont une chose en commun : ils oeuvres pour la survie de leur espèrce. Les humains diffèrent cependant des autres espèces animales : les humains maltraitent et tuent parfois leurs propores femelles. C'est pourquoi l'expression - les hommes sont des animaux - est une offense aussi bien envers les manchots que les autres espèces animales." p 267