Après quelques lectures fastidieuses et pas très gaies, je me suis laissée entraîner par ce joli petit roman de l'autrice française Delphine De Vigan, célèbre pour ses nombreux livres dont Rien ne s'oppose à la nuit ou D'après une histoire vraie. Après Les loyautés, l'autrice continue d'explorer les sentiments les plus complexes. Lu en un week-end, Les gratitudes est une émouvante histoire sur la vieillesse, le temps qui passe, les regrets. Un style épuré qui va droit au coeur et fait de ce petit livre une lecture agréable et bénéfique.
Sur ce blog, vous trouverez des billets sur les livres que j'ai aimé, les films qui m'ont marqué, les musiques qui me font réver, mes séries préférées et autres actualités culturelles que je souhaite partager.
mercredi 2 juin 2021
Les gratitudes : une émouvante histoire sur la vieillesse et les regrets
samedi 13 mars 2021
Nos espérances : superbe roman intimiste sur la quête d'accomplissement de trois trentenaires
Nos espérances est le troisième roman de l'autrice anglaise Anna Hope. J'ai adoré cette histoire très actuelle sur les parcours de trois amies d'enfance qui, a 35 ans, sont en proie à des questionnements existentiels et reviennent sur les différentes étapes qui ont jalonné leurs vies.
Trois parcours de femmes en quête d'accomplissement
Libres et indépendantes, les trois amies avaient chacune des rêves et un idéal de vie différent : devenir comédienne pour Lissa, trouver l'amour de sa vie pour Cate, fonder une famille et avoir métier épanouissant pour Hannah... Il y a encore quelques années, elles pensaient avoir le temps et ne doutaient pas de parvenir à remplir leurs objectifs.
A 35 ans, les trois londoniennes voient leur jeunesse s'éloigner tout doucement et c'est avec nostalgie et mélancolie qu'elles sont en proie à quelques questionnements existentiels.
Elles pourraient être heureuses, et pourtant. Lissa enchaine les auditions en espérant décrocher le rôle de sa vie mais elle continue d'avoir du mal à boucler les fins de mois. Hannah a un emploi épanouissant, un mari charmant mais, il manque à son bonheur l'enfant tant désiré. Cate, qui deux ans auparavant vivait une vie désinvolte, se retrouve femme au foyer à la campagne, mariée avec un bébé. Chacune envie une part de ce qu'a l'autre. Et elles s'interrogent. Qu'ont t 'elles vraiment accompli ? Faut-il s'obstiner à atteindre ses objectifs malgré les obstacles et les échecs ? Comment être heureuse?
Une construction originale mêlant trois narrations
Nos espérances est une sorte roman choral mélangeant les chronologies et les narrations, passant d'Hannah à Lissa et à Cate, revenant sur leur rencontre, leurs années d'amitié fusionnelle lorsqu'elles habitaient ensemble à Londres quelques années plus tôt, leurs déboires amoureux et leur ressenti d'adultes trentenaires. Ces retours en arrière en écho à la nostalgie du temps présent permettent de mieux comprendre leurs blessures et leurs secrets ainsi que leur mélancolie.
J'ai été particulièrement touchée par ce roman qui aborde les questions existentielles qu'on peut se poser vers la fin de la trentaine. Par ailleurs, j'ai été très sensible au parcours d'une des protagonistes. Il est vraiment rare qu'un roman décrive aussi bien le cheminement et le ressenti des femmes en parcours de PMA, détaillant de manière quasi chirurgicale les étapes physiologiques et psychologiques par lesquelles on peut passer.
Un roman doux-amer très intimiste sur la quête du bonheur
Nos espérances est un roman doux-amer, générationnel, très intimiste, écrit dans l'air du temps qui interroge aussi sur l'avenir (quid de l'avenir de nos enfants avec le réchauffement climatique ?) Une histoire qui explore la condition féminine, le rôle de transmission des parents, la maternité... Bref, un roman profond, très actuel, dont la force vient véritablement de sa construction originale et de la belle écriture, lumineuse et sensible d'Anna Hope.
Nos espérances / Anna Hope. roman trad de l'anglais par Elodie Leplat . - Gallimard, 2020
Quelques citations :
Hannah "La matinée s'écoule ainsi. Il y a une orangeade aqueuse à boire. Une par une les femmes s'en vont, Hannah les regarde partir : chacune avec sa précieuse cargaison, pleine d'espoir. Elle essaie de déchiffrer leur visage, leur corps, comme si elle pouvait y voir écrit leur destin : laquelle aura l'enfant tant désiré. Comme si leur réussite signifiait son échec. Comme si la fertilité était un jeu à somme nulle." p103
Lissa "Les hommes la dévisagent. Elle est une batterie qui vient d'être rechargée. C'est une simple question d'électricité : la moralité n'entre pas en jeu. Ses sensations sont empreintes d'une dangereuse et chatoyante exultation" p 240
Hannah Elle pense à la nuit précédente. Le choc du corps de cet homme : sa différence, sa forme. Son odeur.[...] elle a pensé à Nathan. Elle prend conscience qu'elle a oublié de le considérer comme une entité séparée. Oublié de ressentir son étrangeté. D'accueillir l'animal en lui. Et avec cette pensée vient autre chose : une sorte de chagrin, pour sa propre nature animale, et ses désirs sauvages." p 305
Lissa "Elles les admire, ces femmes de la génération de sa mère : elles brillent à ses yeux, telle une constellation se couchant à l'ouest. Ces femme, ces veilleuses. Qu'arrivera-t-il au monde quand elles ne seront plus ?" p 333
mardi 9 mars 2021
Un roman noir d'émancipation féministe absolument palpitant !
Tess Sharpe est une jeune autrice américaine qui signe avec Mon Territoire un roman noir haletant. L'autrice a grandi de façon assez marginale, au fond de la forêt californienne et cela se ressent dans son livre. L'histoire se déroule au fin fonds des bois, un peu à l'écart du monde, loin de toute civilisation. Avec son écriture rapide, percutante, digne des plus grands auteurs de polars, Tess Sharpe m'a fait tourner frénétiquement les pages de ce roman, souvent jusqu'au milieu de la nuit !
L'enfance d'une héritière d'un empire mafieux
Harley McKenna est la fille unique d'un chef de la mafia, Duke, qui dirige d'une main de fer les trafics de drogue et d'armes dans tout le nord de la Californie. Elle a 8 ans quand elle voit son père tuer un homme pour la première fois, quelque temps après qu'elle ait assisté à la mort violente de sa mère. Dès lors, son père, en guerre avec une autre famille, va lui apprendre à survivre, va la modeler en petite guerrière lui apprenant à se méfier de tout le monde, à se défendre... et à attaquer. Tout cela en vue d'en faire son héritière. Harley grandit dans la violence, la peur et l'isolement mais aussi dans l'amour de personnes très proches, son père, oncle Jack, l'amie de sa mère Mo et son âme soeur Will.
Bien sûr, Harley souffre de cette éducation quasi militaire, violente et impitoyable que lui a donné son père, qui l'aime pourtant plus que tout. Mais cela fait aussi pleinement parti de son identité maintenant qu'elle est une jeune adulte. Son atout ? En tant que femme, les hommes des deux camps ennemis ont souvent tendance à la sous-estimer. Or, Harley est très intelligente, c'est une fine stratège qui n'a pas froid aux yeux.
Une double narration palpitante
La narratrice a 22 ans lorsqu'elle raconte ici son histoire. Elle revient sur ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, relatant les événements terribles qui ont contribué à faire la jeune femme qu'elle est devenue (Le livre commence d'ailleurs ainsi : "J'ai huit ans la première fois que je vois papa tuer un homme". Et c'est ainsi pour chaque chapitre de son enfance... la première fois qu'elle a eu le nez cassé, la première fois qu'elle s'est battue, etc.) Elle alterne ces souvenirs avec les péripéties de sa vie actuelle. Les phrases sont courtesOn comprend dès le début qu'elle prépare quelque chose mais ce n'est que vers la fin que se déroule le fil de l'histoire.
Les "flash back" permettent de comprendre qui est la Harley d'aujourd'hui et, au fil des pages plusieurs secrets sont révélés justifiant le dénouement tant attendu. Car aujourd'hui Harley se bat pour son territoire, pour le territoire de son père. Mais elle veut changer les choses. Car Harley, derrière sa carapace de petit soldat a toujours eu bon coeur comme sa maman qui avait créé un refuge pour femmes battues "le Ruby" dont elle a hérité. La lutte contre les maltraitance des femmes, c'est son combat. Ainsi, lorsqu'une de ses protégées est retrouvée violentée par un membre du gang ennemi, c'est le déclencheur d'une rage destructrice pour Harley.
Accompagnée de sa fidèle chienne, avec l'aide de son âme-soeur Will et de son amie d'enfance, elle va braver les règles pour tenter de sauver son territoire et de leurrer tout le monde.
Un roman d'apprentissage noir et féministe
Mon Territoire est un roman d'apprentissage d'un autre genre, un récit d'émancipation d'une jeune femme formatée malgré elle, mais qui va se démener pour tracer sa propre voie. En ce sens, c'est un roman résolument féministe ! D'ailleurs, tous les personnages féminins de ce roman sont déterminés et courageux, empreints d'une certaines sagesse contrairement aux personnages masculins qui sont guidés par la soif de vengeance et la jalousie.
C'est aussi un histoire de gangsters, une sorte de western des temps modernes écrit comme un polar, avec plein de fureur mais aussi d'espoir.
Alors certes, on peut peut-être reprocher à la jeune autrice quelques longueurs par moment mais dans l'ensemble j'ai beaucoup aimé ce livre que j'ai dévoré en quelque jours (nuits surtout) malgré ses 556 pages.
Ce livre a été récompensé par le Grand prix des lectrices Elle 2020.
Mon territoire / Tess Sharpe, trad de l'américain par Héloïse Esquié . - Sonatine ed. 2019
Quelques citations pour se faire une idée du style :
"Bennett me déteste parce qu'il voit en quoi on se ressemble. En quoi on a été marqués, tous les deux, par des hommes aux mains pleine de sang et aux coeurs louches. Comment ce monde dans lequel on est nés nous a déjà pris davantage que tout ce qu'on aurait jamais été prêts à sacrifier." p 124
"Papa m'élève différemment parce que je suis une fille. Il ne le reconnaîtrait jamais, mais aussi fier soit-il, il me sous-estime." p 190
"Je m'y attendais, mais une boule d'angoisse se forme pourtant dans mon ventre. C'est puéril, mais puissant, cette peur résiduelle qui reste ancrée en moi. Ne viole pas les règles mon Harley."p 253
"J'ai la gorge sèche. Il faut que je me remette en route. Ils doivent tous m'attendre. Pourvu qu'ils m'attendent tous. Mais ma peur, cette foutue paranoïa, cette succession infinie d'hypothèses que Duke a gravée dans mon cerveau, me déchire de l'intérieur." p 311
mercredi 10 février 2021
Une histoire familiale poignante et captivante, un premier roman réussi pour Olivia Ruiz
Olivia Ruiz, chanteuse à la voix chaude et aérienne, parolière plutôt douée, a publié l'an dernier son premier roman devenu un best-seller de la rentrée littéraire d'automne 2020. La jeune femme avait déjà montré différentes facettes de son métier d'artiste en devenant actrice et même en réalisant un court-métrage. Elle avait également déjà publié deux textes mais La commode aux tiroirs de couleur est son premier roman.
La narratrice hérite de la vieille commode à tiroirs colorés de sa grand-mère espagnole après le décès de celle-ci. Durant toute son enfance dans le sud de la France, elle a lorgné sur cette commode mais n'avait pas le droit de l'ouvrir. Sa grand mère, l'Abuela, l'appelait son "renferme mémoire". Du coup, elle a fantasmé durant des années sur le contenu du fameux meuble. Pleine d'émotions, elle va enfin ouvrir les mystérieux tiroirs et se plonger, le temps d'une nuit, dans une histoire familiale rocambolesque et tragique dont elle ignorait de nombreux tenants.
C'est un récit sur l'immigration, sur les racines et l'avenir qu'on essaie de se construire, malgré les obstacles. L'auteure dépeint avec brio la réalité sociologique de l'exil et de l'intégration tout en rappelant la réalité historique de l'Espagne du milieu du XXème siècle. C'est une histoire de secrets et de drames qui ont façonné la vie d'une femme, sa grand-mère. Enfin, c'est surtout un récit sur la perte et sur l'amour. La perte des être aimés, cause de désespoir et l'amour, cause de force et de résilience...
J'ai trouvé ce roman absolument poignant et captivant, bien écrit et rythmé, oscillant entre chaleur et nostalgie, alliant franc-parler, écriture métaphorique et réflexions philosophiques.
Seul bémol : la fin. C'est vraiment dommage car, après le récit de la vie de la grand-mère, il y a un épilogue racontant la relation qu'a aujourd'hui la narratrice avec le grand-père restant. Je trouve que le roman aurait pu se terminer juste avant, cela aurait été parfait. Pour cette dernière partie, j'ai eu l'impression qu'elle fut écrite par une autre personne, il y a un trop gros décalage avec le reste de l'histoire. De plus, sans vouloir rien révéler, j'ai trouvé la fin exagérée et en décallage avec le reste du roman. Mais à chacun-e de se faire son idée !
Il n'en reste pas moins que La commode aux tiroirs de couleurs est un beau roman qui se lit avec plaisir et émotion.
La commode aux tiroirs de couleur / Olivia Ruiz .- JC Lattès, 2020
Quelques citations pour se faire une idée du style :
"Ma grand-mère depuis toujours, c'est elle qui décide, elle qui nous mate. Elle est comme sa cuisine, d'abord elle te tente irrésistiblement, te surprend, puis te violente de son tempérament épicé. Quand le repas est terminé pourtant, c'est une saveur suave qui te reste dans la bouche, rassurante parce qu'elle te donne l'impression d'être aimé passionnément." p 14
"Je ne pouvais pas imaginer la misère qu'affrontaient ceux qui étaient restés. Je ne pouvais pas imaginer à quel point notre départ avait été vécu comme un rejet par les nôtres. Je ne pouvais pas imaginer que là-bas j'étais devenue une étrangère, une traitressen une prétentieuse petite Française." p 74
"Tu sais quoi mi vida? On s'en fiche, cette histoire c'est la nôtre, que ça leur plaise ou non. Je serai tes origines, tu seras mes racines, et on s'inventera la vie qui nous plaira. On ira où on voudra, on sera qui on a envie d'être, et on s'écrira un avenir fantastique, ensemble." p75
[ le foulard bleu] Ce bleu donnera sa couleur au reste de ma vie. Ce sera le bleu de ma liberté. De mes choix. De mes sacrifices. des sacrifices que j'ai choisi de faire en hiérarchisant mes priorités. Parce que dès que j'ai porté ce foulard, j'ai fait un bond dans le temps. Je n'ai cessé d'apprendre et de comprendre, de pardonner, de grandir, tout le temps où il a enrubanné mon cou." p 117 " Le souvenir, c'est bien quand il te porte. S'il te ralentit ou même te fige, alors il faut le faire taire. Pas disparaître. Juste le faire taire, car à chaque moment de ta vie, le souvenir peut avoir besoin que tu le réveilles pour laisser parler tes fantômes."
"Je voudrais disparaître, ou mieux, ne pas avoir existé du tout. Je voudrais qu'aucun futur ne m'attende plus jamais. Mais Cali est le cadenas qui fait de mon piège une forteresse. Pour elle, je reviendrai vers cette vie que je déteste de fond en comble et sur laquelle je n'ai plus aucune prise." p 121
mercredi 20 janvier 2021
"Conversations entre amis" : bouillon de sentiments et mal-être générationnel au coeur de ce "faux" roman d'amour
Je n'ai plus trop le temps d'écrire sur ce blog et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir envie de partager des coups de coeur ! Voici un roman lu il y a quelques temps que j'ai plutôt aimé. Sally Rooney est une jeune irlandaise qui a percé avec succès dans la sphère littéraire irlandaise et européenne à l'âge de 26 ans avec son premier roman Conversations entre amis. Son deuxième roman "Normal People" sera aussi bientôt traduit en français.
Conversations entre amis c'est l'histoire de deux jeunes femmes de 21 ans, Frances et Bobbi, qui entretiennent une relation très forte depuis quelques années. Amantes durant leur adolescente, elles sont désormais meilleures amies et, quand elle ne déclament pas des performances poétiques dans des bars de Dublin, elles aiment refaire le monde et débattre de leur place dans la société. Bobbi, issue d'une famille assez aisée est la plus rebelle et antisystème. Frances, issue d'un milieu modeste, est certes désabusée mais aussi plus sensible. Stagiaire dans une maison d'édition, elle ne cherche pas vraiment à travailler et se contente du plaisir d'écrire des poèmes. Frances est la narratrice de ce livre et on sent dès le début une certaine fragilité chez elle.
Ce qui démarque Sally Rooney et fait son succès c'est probablement son écriture fraîche et passionnée, son style désabusé, à la fois réaliste, poétique et ironique.
Par ailleurs, derrière les histoires d'amour alambiquées se cachent d'autres sujets, plus profonds : la précarité étudiante, la solitude et le mal-être post-adolescent, le manque de perspective d'avenir, une certaine détresse psychologique de la narratrice, des soucis familiaux et, comme si ça ne suffisait pas, des problèmes de santé. Autant de thèmes traités avec pudeur mais qui renforcent le récit pour lui donner un aspect sociologique très important.
Dans l'ensemble, j'ai donc plutôt bien aimé ce livre malgré quelques longueurs vers le milieu de l'histoire et des personnages qui m'ont semblé quelque peu caricaturaux. Une lecture agréable et intelligente qui relate des "conversations entre amis" riches et pertinentes !
Conversations entre amis / Sally Rooney, Ed de l'Olivier, 2019
Quelques citations glanées au fil des pages :
"Je ne savais pas pourquoi, mais j'étais heureuse que ma poésie soit écoutée et non publiée. Elle semblait flotter loin de moi, emportée par les applaudissements." p 38
"J'accorde de l'importance à des choses que des gens normaux estiment insignifiantes. J'ai besoin de me détendre, de lâcher prise. Je devrais essayer la drogue." p 46
"J'adorais quand il était disponible pour moi, quand notre relation était comme un document Word qu'on rédigeait et mettait en forme ensemble, ou une longue plaisanterie que personne d'autre ne pouvait comprendre." p 231
"Au lieu d'être sereine, je me sentais étrangement sans défense, comme un animal qui fait le mort. A croire que Nick pouvait traverser le doux nuage de ma peau et prélever tout ce que ma corps contenait, mes poumons et autres organes sans que je cherche à l'empêcher." p 300
"Nous étions toujours sensibles à l'humeur l'une de l'autre, échangions les mêmes coups d'oeil de conspiratrices, et nos conversations donnaient toujours l'impression d'être profondes et intelligentes" (à propos de Bobbi) p 300
"J'étais comme une tasse que Nick avait renversée, et je regardais ce qui s'échappait de moi : mes illusions sur ma valeur et ma prétention à être ce que je n'étais pas" p 352
"[...] Est-ce que je dis que je suis ta petite amie? Non. Dire ça nous imposerait une dynamique culturelle préfabriquée qui nous échapperait."p 375
samedi 12 décembre 2020
Emouvant récit biographique sur Marie Curie entre essai, roman, et autobiographie.
Dans un cadre professionnel, j'ai été amenée récemment à lire ce livre de Rosa Montero. Je n'avais encore jamais lu de romans de cette auteure espagnole pourtant très connue. Onze de ses romans ont d'ailleurs été traduits en français. Son style d'écriture m'a beaucoup plu, ce qui m'encourage à vraiment à lire ses autres livres.
L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir est un peu un OLNI (objet littéraire non identifié). Ce n'est pas un roman, ce n'est pas un essai à proprement parler mais ce récit se situe entre la biographie de Marie Curie avec une touche d'autobiographie de Rosa Montero.
L'origine du livre? Rosa Montero a été sollicitée pour écrire une petite biographie sur Marie Curie mais elle s'est tellement pris de passion pour l'histoire de la chercheuse que sa petite bio s'est transformée en un récit de 175 pages! :-) L'auteure a été particulièrement touchée par le deuil qu'a vécu Marie Curie après le décès soudain de son mari alors qu'il n'avait que 46 ans et deux petites filles à charge. Elle se penche sur la Marie Curie "intime", celle qu'on ne connait pas. Elle cherche sous la carapace de la chercheuse déterminée à l'apparence froide et dure pour en faire un portrait vraiment touchant d'une femme brillante et combative.
En gros, ce petit livre très bien écrit est une suite de réflexions sur la vie de Marie Curie, ce n'est pas vraiment une autobiographie car sa vie n'y est pas décrite de manière toujours très chronologique. Mais cet ouvrage contient de nombreuses réflexions sur la vie en générale, sur la liberté, les injonctions, sur le fait d'avoir des enfants ou non, sur la difficulté de s'affirmer et de s'émanciper en tant que femme, les diktats moraux, sociétaux, familiaux, etc. Et c'est, bien sûr, un beau livre sur l'amour, la perte de l'être aimé, les rapports à la mort, la gestion du deuil.
Personnellement, j'ai appris plein de choses sur la vie de Marie Curie. Cette femme a fait preuve toute sa vie d'un courage incroyable ! D'abord pour quitter son pays toute seule à la fin du 19ème siècle afin de suivre son rêve, à savoir faire des études de physiques à Paris, puis pour entreprendre une carrière de scientifique tout en étant dévalorisée par ses compères masculins, et enfin pour avoir tenter de concilier carrière de chercheuse et vie de famille, au détriment d'ailleurs de sa santé. Et surtout pour avoir fait face toute sa vie à toutes sortes de pressions, de la part de ses proches, de la communauté scientifique et de la société.
Rosa Montero fait quelques parallèles avec sa propre histoire d'amour et le décès de son mari mort des suites d'une longue maladies. L'auteure compare leurs souffrances, leurs réactions face au deuil, face aux autres.
Derrière son apparence froide et dure, elle présente une Marie Curie aux multiples fragilités, prête à ne plus se nourrir faute de temps, une bête de travail capable de se mettre en danger physiquement, une femme amoureuse et passionnée...
L'analyse faite par Rosa Montero de la psychologie et de la combativité de la chercheuse est à la fois très pertinente et touchante. La rencontre de Marie avec Pierre Curie, la naissance de ses filles, son combat pour mener en même temps une vie de famille et une vie de brillante chercheuse... Elle dû faire face toute sa vie au machisme et au manque de considération de ses homologues masculins et faire deux fois plus ses preuves qu'un homme. Pourtant elle ne s'est jamais plains à continuer à travailler dans la douleur et même dans la peine. Après la mort soudaine de son mari, Marie dû se battre encore davantage pour son travail, les scientifiques de l'époque tentant de saper son prestige, son travail, jaloux de sa réussite ne supportant pas son statut de femme scientifique.
Rosa Montero a suivi des études de psychologie et cela se ressent grandement dans ce livre : elle parvient à sonder l'âme humaine avec beaucoup de justesse ! Journaliste de métier, cela se reflète également dans ce récit, très bien documenté, écrit avec le coeur.
Le récit devient stupéfiant et effrayant quand l'auteure décrit les manipulations du radium que faisaient le couple Curie au détriment de leur santé ! Pierre avait toujours un peu de radium sur lui, ils faisaient une sorte de déni des dangers de la radioactivité, comme s'ils se sentaient intouchables.
D'ailleurs, le déni ou l'ignorance étaient collectifs : peu de temps après la découverte du radium, l'enthousiasme sur la découverte de ce nouvel élément était tel qu'on en retrouvait dans des cosmétiques et même des produits pour bébé... Sidérant !
Pierre et Marie Curie furent d'ailleurs très malades à la fin de leur vie (courte vie pour Pierre, qui ne pouvait presque plus marcher tellement les douleurs étaient fortes) mais ils ne reconnurent jamais les effets néfastes du radium.
J'ai plutôt bien aimé ce petit livre émouvant et bien écrit. La seule chose qui m'a un peu gênée ce sont des mots "clés" précédés de haschtags # , j'avoue ne pas comprendre vraiment ce que ça apporte au récit. Le rendre plus contemporain?
Mis à part ça, L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir est une lecture originale et intéressante !
L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir / Rosa Montero. - Metaillé, 2015
A propos des relations parents-enfants : "[...] ces relations tellement essentielles sont entretissées de bonheur et de douleur. Il est inévitable, je suppose, de se projeter d'une façon ou d'une autre dans ses enfants, tout comme il est inévitable pour les enfants d'exiger de leurs parents une dimension mythique impossible." p 67
"Procréer est une étape de la maturité physique et psychique : seul cet amour absolu et étincelant que les parents éprouvent pour leurs enfants permet de dépasser l'égoïsme individuel qui vous fait placer votre propore intégrité au-dessus de tout. Je veux dire que les parents sont capables de mourir pour leurs enfants : c'est un impératif génétique, un moyen de survie de l'espèce mais c'est aussi un mouvement du coeur qui vous rend plus complet, plus humain." p 67-68
"Ce radium resplendissant et puissant enflamma l'imagination des êtres humains : c'était le principe même de la vie, une pincée de l'énergie du cosmos, le feu des dieux apporté sur la Terre par ces nouveaux Prométhée qu'étaient les époux Curie.[...] l'enthousiasme atteignit des niveaux si élevés que ce nouvel élément commença à être dangereusement et inconsciemment utilisé pour tout, comme s'il s'agissait d'un baume magique." p 89
"[...] j'ai la sensation croissante qu'il existe un continuum dans l'esprit humain. Qu'il y a ,en effet, un inconscient collectif qui nous entretisse, comme si nous étions un banc de poissons sérrés qui dansent à l'unisson sans le savoir. Et les #Coïncidences font partie de cette danse, de ce tout, de cette musique, de cette chanson commune que nous n'arrivons pas à écouter tout à fait parce que le vent ne nous apporte que des notes isolées." p 123
L'auteure à propos du deuil : "Et c'est bizarre parce que ,malgré le temps qui passe lorsqu'elle se met à faire mal, la douleur éclate en vous moins fréquemment eet vous pouvez vous souvenir de votre mort sans souffrir.Mais quand la peine surgit, et vous ne savez pas très bien pourquoi elle le fait, c'est la même lacération, la même braise." p 151
"Mais la littérature, ou l'art en général, ne peux pas atteindre cet espace intérieur. La littérature s'applique à tourner autour du trou. Avec de la chance et avec du talent, peut-être qu'on parviendra à jeter à l'intérieur un coup d'oeil rapide comme l'éclair. Ce flash illumine les ténèbres, mais de manière si brève qu'il n'y a qu'une intuition, pas une vision. En outre, plus vous vous approchez de l'essentiel, moins vous pouvez le nommer. La moelle des livres se trouve aux coins des mots. Le plus important des bons romans s'amasse dans les ellipses, dans l'air qui circule entre les personnages, dans les petites phrases." p 165
mardi 10 novembre 2020
Asta : un roman puzzle sur l'Amour sublimé par une écriture charnelle et poétique
Les auteur-e-s islandais-e-s ont un don pour décrire avec brio, force et poésie les sentiments humains tout comme la nature qui les entoure, probablement car la littérature et la poésie sont profondément ancrés dans leur culture. C'est le cas des romans d'Olafdottir, c'est aussi le cas dans ceux de Jón Kalman Stefánsson, célèbre auteur islandais dont j'avais déjà parlé ici il y a quelques années, à propos d'une belle fresque romanesque et historique intitulée D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds.
"Il est impossible de raconter une histoire sans s'égarer, sans emprunter des chemins incertains, sans avancer et reculer, non seulement une fois, mais au moins trois - car nous vivons en même temps à toutes les époques." (le narrateur, p 46 )
L'histoire débute dans les années 50 au moment où la passion anime Sigvaldi et Helga. Un couple autant fusionnel que destructeur comme nous l'apprendra le roman par la suite. De cet union née Ásta , dont le prénom émane d'une grande figure de la littérature islandaise et qui, à une lettre près, signifie Amour (Ast). Sa mère, Helga, est une femme tourmentée qui ne se sent pas à sa place dans le rôle de mère et de femme au foyer, elle a cette urgence de vivre qui fait qu'elle se sent à l'étroit dans sa vie. Sigvaldi, le père, est marin-pécheur et, quand il n'est pas en mer, il tente de maintenir un équilibre émotionnel avec sa femme au tempérament explosif.. On comprend de manière elliptique que leur passion, leur amour ardent, la fureur de vivre d'Helga a fini par dévorer leur relation et par faire exploser leur famille.
"[...] la vie de l'homme est si courte, en soi, elle n'est pas plus longue que l'espace qui sépare le jour de la nuit. Voilà pourquoi nous devons faire durer pleinement et entièrement les moments où notre existence toute entière vibre. Où elle s'approfondit au point, parfois, de devenir bonheur." p 17
Après une enfance apparemment chaotique, on accompagne Ásta, adolescente, dans les années 60, qui se retrouve à passer un été dans une ferme isolée des fjords de l'ouest, aux cotés d'un fermier complètement renfermé sur lui-même, de sa vieille mère sénile et de Josef, un garçon de ferme aussi étrange que fascinant. Cet été va bouleverser la vie de la jeune fille et va la faire grandir indubitablement.
A travers les récits croisés et mélangés de chaque personnage, l'auteur livre ici l'histoire tragique d'amours passionnés ce sentiment si fort qui peut ronger l'âme jusqu'à la folie. Chaque personnage, même secondaire, apporte au récit son histoire d'amour et sa mélancolie.
En y réfléchissant, on peut aussi penser qu' Ásta est un roman sur la transmission, l'héritage émotionnel que peuvent laisser les parents à un enfant.
Ce récit est construit comme un puzzle, où, à la fin, on comprend les liens qui unissent ou ont uni les différents personnages.
"Il y a en toi des bouillonnements si puissants et communicatifs que ça m'effraie. Ils sont si violents que j'ai peur de t'aimer. Tellement peur de perdre le contrôle de ma vie. Notre amour me terrifie." p 393
Comme à son habitude, Jón Kalman Stefánsson nous éblouit par son écriture sensible et poétique. La poésie est d'ailleurs très présente sur la forme comme sur le fonds, nombreuses étant les références à la littérature islandaise, notamment les célèbres poètes. Son récit est également teinté par moments d'un érotisme mélancolique et les réflexions philosophiques ne sont pas en reste.
"Les vérités du coeur ne font pas toujours bon ménage avec celles du monde. C'est cela qui rend la vie incompréhensible. C'est notre douleur. Notre tragédie. La force qui fait notre lumière." p 483
J'ai beaucoup aimé ce roman, même si je reconnais qu'au début j'étais un peu déboussolée par sa construction, notamment les "sauts" temporels d'un chapitre à l'autre. Une fois habitué, on rentre dans l'histoire et on se laisse porter par cette superbe écriture, profonde, charnelle, qui décrit tellement bien les sentiments humains. Et on veut vraiment savoir ce que devient cette jeune femme !
Ásta / Jón Kalman Stefánsson .- Grasset, 2018
J'ai pour habitude de corner les pages contenant des phrases m'ayant marqué, par leur beauté ou leur force. Autant dire que j'ai corné un certain nombre de pages de ce livre.
Voici d'autres belles citations que j'ai relevé :
"Les fjords qui s'ouvrent comme autant de cris face à l'océan glacial et ses abîmes, certains sont une fureur, une haine muette, d'autres un soupir d'apaisement, la plupart peut-être tout cela à la fois." p 59
"Il est écrit quelque part que la houle est le cri de l'abîme. Une colère immémoriale. Colère contre quoi, je ne saurai le dire. Peut-être contre la mort. Ou la vie elle-même, son injustice, bien que je ne voie pas vraiment en quoi la mer et ses profondeurs pourraient avoir une opinion sur la vie et la mort." p 73
"Les mots sont-ils assez puissants pour ressusciter la joie qui s'enfuit - créer un sens nouveau quand tout s'est affadi?
Non, il faut réessayer en redoublant d'efforts.
Mais à l'ouest, c'est la quiétude absolue." p175
"Moi je suis prisonnière parce que je vois les barreaux de ma cellule. On t'a débranché à temps. On a annihilé ton impatience, ta fougue, ta soif de nouveauté, ton désir d'imprévu. Moi, je dois composer avec tout ça. Voilà mon malheur." Helga, p 297
"L'argent, c'est comme un labyrinthe qui vous enferme et vous déambulez d'un cercle à l'autre jusqu'à prendre conscience que ce n'est pas vous qui le collectionnez, mais lui qui vous collectionne." p 317
"Août, n'est-ce-pas le mois le plus important car il porte en lui toute la profondeur de l'été, les soirées rêveuses, des senteurs lourdes et capiteuses. Il porte en lui la vie arrivée à maturité, mais aussi le soupçon de l'autmone à venir, ce moment où tout pâlit. Puis les ténèbres s'épaississent." p 433





