vendredi 15 février 2019

Une expo colorée pleine de peps qui interroge vie moderne et féminité


Vu il y a deux semaines déjà, je n'ai pas eu le temps d'écrire quelque chose au sujet de l'exposition de l'artiste portugaise Joana Vasconcelos au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg.
C'est un peu tard pour en parler car c'est les derniers jours cette semaine, l'exposition intitulée "I want to break free" mise en place en octobre se termine le 17 février !
Pour en savoir plus sur cette exposition, vous pouvez lire la présentation sur le site du MAMCS ou encore le dépliant explicatif disponible en pdf sur le même site.

Joana Vasconcelos est une des artistes portugaises contemporaines les plus connues, elle a d'ailleurs représenté le Portugal à la Biennale de Venise en 2013. Artiste multi-médias, la place de la femme occupe une place centrale dans ses réalisations. La parfaite illustration en est l'oeuvre "Marylin", cet immense escarpin rutilant qu'on voit au début de l'exposition. En s'approchant un peu on constate qu'en fait il est composé de casseroles et de couvercles, soulignant ainsi toute l’ambiguïté de la femme d'aujourd'hui dans une seule oeuvre. Avec ses installations, elle interroge constamment la place de la femme dans la société actuelle et joue avec les dualités modernisme et traditionalisme, tendresse et violence, ordre et désordre, etc.

 Joanna Vasconcelos, MAMCS. photo personnelle.

Dans le hall principal du musée, on est attiré d'emblée par une grande installation en tissu rose de 25 mètres appelée "Material Girl" hommage aux Valkyries, ces icônes féminines puissantes aux pouvoirs magiques issues de la mythologie nordique. L'installation aux formes très glamours est aussi un hommage à une célèbre chanson de Madonna.


Les réalisations de Joana Vasconcelos sont faites à partir d'objets du quotidien : des casseroles, des plumeaux, des cuillères en plastiques, des sèches-cheveux. Mais toutes font appel également aux savoirs traditionnels portugais comme la broderie, la céramique, la ferronnerie.. Ses oeuvres sont très colorées et ludiques. Elles attirent l'attention et on est souvent surpris en regardant de plus près les matières avec lesquelles elles sont fabriquées !

Ci-dessous quelques unes de ses réalisations que j'ai bien aimé :

Une cabine avec plein de petits miroirs de salle de bain colorés à l'intérieur.


Un lavabo recouvert de jolies broderies colorées.


Une installation avec des cravates colorées qui se soulèvent avec la soufflerie.


Un joli canapé recouvert de roses en papier crépon.


Une cabine aux multiples phares de voitures clignotants.


Ce petit cabinet de coiffure joliment agrémenté de tressages, de broderies et de perles colorées en fait un objet presque magique.

L'installation que je préfère est le "Coeur indépendant"  fabriquée avec des couverts en plastique colorés en rouge. L'oeuvre tourne sur elle-même au son des musiques traditionnelles portugaises, le fado.


"I want to break free" est une exposition pleine de peps qui mélange les codes, intégrant l'héritage des traditions portugaises et les figures mythologiques dans des installations très modernes refletant la pop culture. C'est une exposition interactive où tous les sens sont sollicités et où l'on est souvent surpris !

Une belle découverte pour moi qui ne connaissais pas cette artiste. L'exposition se termine le 17 février.


mardi 5 février 2019

Les rêveurs, roman autobiographique sensible et captivant d'une célèbre actrice


On connait Isabelle Carré, l'actrice brillante, simple et discrète,souvent décrite comme lumineuse, que l'on retrouve dans de nombreux films français. En plus d'être douée devant les caméras elle semble également doté d'un certain don pour l'écriture.



L'actrice a publié l'an dernier son premier roman, largement autobiographique dans lequel elle raconte son enfance et son adolescence trouble et comment le théâtre l'a sauvé. Je ne suis pas fan des livres autobiographiques écrits par des personnalités, mais j'ai assisté (en partie) à la rencontre littéraire organisée par la librairie Kléber avec Isabelle Carré au printemps dernier et j'avoue que cette dernière m'a donné envie de me plonger dans son livre. Sa simplicité, sa sensibilité et son énergie m'ont touché et m'ont donné envie de lire Les Rêveurs.



C'est un livre émouvant et captivant. L'auteure et narratrice revient sur son histoire familiale qui s'avère digne d'un film tant ses parents furent des êtres particuliers avec leurs blessures, leur difficulté à se faire une place dans la société. 
Le roman s'ouvre sur l'histoire de sa mère qui, issue de la haute bourgeoisie, est rejetée par ses parents car tombée enceinte trop jeune. Un rejet qui la marquera à vie. Effacée, triste, dépressive, elle ne saura pas bien s'y prendre avec ses enfants.
Son père, un être à la fois égocentrique et attachant, mettra plus de 30 ans a assumer sa vraie personnalité. Ces deux êtres un peu perdus semblent s'être attachés l'un à l'autre comme des bouées de sauvetage. Pas évident pour des enfants de grandir dans un tel environnement...

On sent à travers ce roman qu'Isabelle Carré a fait un gros travail sur elle-même, elle porte un regard bienveillant sur ses proches et sur le monde qui l'entoure. J'ai particulièrement bien aimé ses réflexions sur la place de la culture dans sa vie. A propos des livres elle dit d'ailleurs : "Leur présence m'a toujours rassurée, et il m'arrivait d'en glisser un sous mon oreiller ou de m'endormir en le tenant serré contre moi,je devais imaginé que quelque chose d'eux infuserait pendant mon sommeil. Peut-être recevrais-je la force de bons compagnons, me réveillant plus solide, imprégnée de leur savoir." 
Elle revient aussi sur des moments très durs de son adolescence où elle a trouvé refuge dans le théâtre. Elle dit d'ailleurs que c'est ce qui l'a sauvé !

Avec une écriture fluide et poétique, un style concis et bienveillant, l'actrice et auteure m'a captivé par son histoire familiale. C'est raconté avec beaucoup de pudeur, de recul.  Ci-dessous, quelques citations pour se faire une idée de son style.

"Déshonneur, faute, pêché...Quel est le poids de ces mots aujourd'hui? Difficile d'imaginer que ce chapitre ne se passe pas au XVIIIè siècle, mais il y a seulement quelques dizaines d'années, moins de cinquante ans..." p 50

"C'est une chose qu'elle n'a jamais comprise, elle s'est approchée du bonheur plusieurs fois, mais à peine entrevu, il lui échappe déjà. Pourquoi est-ce si court? D'autres l'accaparent, et arrivent sans trop d'efforts à ne plus le lâcher, alors qu'elle doit se battre chaque jour pour des miettes. Elle s'y accroche de toute ses forces, mais il finit toujours par se sauver, comme un chien qui préfère changer de maître, jugeant que le sien n'est plus digne de lui." p 83

"Ma mémoire est précise, affûtée, comme si depuis toujours je retenais chaque information, chaque événement, essayais de préserver toutes les sensations, sachant déjà que le moindre détail serait précieux, dès le départ j'avais devnié qu'il n'y avait rien de banal, qu'avec eux tout serait chargé de rebondissements, de chocs, d'effroi, et quelquefois de chance..." p 147

"avait t-elle toujours été cette femme égarée, la tête pleine de rêves? Jusqu'à quel point y croyait-elle? Sa propre histoire difficile, accidentée, l'avait-elle amenée au fil du temps à trouver refuge dans ces vies imaginaires?" p 180

"Et puis, il y a toutes les joies, comme des éclaboussures de soleil, les secondes chances, si précieuses que je préfère les taire et continuer de les contempler en silence." p 262

[Citation de Genet] "Je me demande où réside, où se cache la blessure secrète où tout homme court se réfugier si l'on attente à son orgueil, quand on le blesse? Cette blessure-qui devient ainsi le for intérieur-, c'est elle qu'il va gonfler, emplir. Tout homme sait la rejoindre, au point de devenir cette blessure elle-même, une sorte de coeur secret et douloureux." p 267

Les rêveurs c'est une histoire familiale, un récit autobiographique, mais surtout un roman plein de vie! Une belle découverte.

Les rêveurs / Isabelle Carré . - Grasset, 2018

lundi 28 janvier 2019

On prend du temps pour soi et on...Respire!

Me voici de retour après 9 mois d'absence, faute de temps et, il faut bien l'avouer, de motivation, toute mon attention étant focalisée sur un petit être de quelques mois qui me sollicite jours et nuits. La fatigue me dénuant de toute envie d'allumer mon ordi lorsque j'ai quelques minutes de libre...
Pourtant, j'ai quand même lu plusieurs bons bouquins et vu quelques séries qui valaient le coup ces derniers mois mais je n'ai pas eu le temps d'écrire quelque chose à leur sujet.


Pour mon retour et pour bien commencer l'année, je vous propose de vous plonger dans une revue qui vous veut du bien : RESPIRE  dont le sous-titre est "Créer du temps pour soi". Rien que le titre et sous-titre me donne envie de la lire car dans nos sociétés où tout va vite, où on est sans cesse débordés, je trouve intéressant, voir primordial de souffler un peu et d'observer le monde qui nous entoure. 
On m'a offert cette revue à Noël et c'est une belle découverte. D'ailleurs je l'ai commandé pour la médiathèque où je travaille :-)


Entre psychologie, philosophie et art de vivre, cette revue est là pour nous aider à nous recentrer, apprendre la pleine conscience et le vivre-ensemble. C'est une revue qui prône la bienveillance et se divise en plusieurs parties : Bien-être, Art de vivre, Pleine-conscience, Créativité et Evasion.


Au sommaire du numéro 12 par exemple, on peut lire un dossier intitulé "apprendre à être soi-même", un autre sur la force de l'optimisme, un article qui vous invite à prendre son temps et être patient. On vous invite à écouter vos plus profonds désirs, à travailler en harmonie avec vos collègues ou à envisager de changer de métier. 
Personnellement, j'ai bien aimé les articles plus psychologiques, comme "réveiller sa vraie nature" qui nous explique que notre personnalité est cachée par l'identité qu'on s'est formée en société, ou un autre dossier qui explique comment apprendre à vivre avec son passé sans regrets. 


Certains articles très contemporains invitent par exemple à délaisser un peu son smartphone pour prêter davantage d'attention au monde qui nous entoure. On peut lire également un dossier sur les salles de sports "écologiques", un sur une grainothèque géante qui vise à préserver la biodiversité ou un autre sur l'aromathérapie...
La rubrique Evasion quant à elle fait dans ce numéro un éloge des bibliothèques, vous invite à faire des trecks à travers le monde ou à trouver la nature en ville.
>> Vous pouvez feuilleter la revue en ligne ici.


Respire, c'est une revue qui fait réfléchir sur soi-même et qui interroge notre rapport au monde, de manière bienveillante.
C'est une revue trimestrielle de 130 pages, qui demande un certain temps de lecture. Un article chaque jour à l'heure du thé par exemple, ou le soir avant le coucher :-)
Les articles sont plutôt longs, bien documentés mais faciles à lire. Chaque sujet psychologique ou philosophique est illustré par de jolis dessins et les articles plus concrets (sur les voyages par exemple) par de magnifiques photos, ce qui fait que cette revue est très agréable à lire.


Par ailleurs, elle est parsemée de citations d'illustres personnages.

Bien être, vivre-ensemble, introspection, écologie, voyage, littérature, sont les thèmes récurrents de cette revue. Autant de sujets qui me tiennent à coeur, pas étonnant que je me sois laissée happée par sa lecture !


Ca vous intéresse aussi? pour vous abonner ou acheter un numéro, c'est par là : https://shop.oracom.fr/14-respire
Aller, promis, en 2019 on prend soin de nous et de nos proches ! :-)

vendredi 18 mai 2018

L'île aux chiens, véritable bijou d'animation signé Wes Anderson

Un superbe film réalisé en stop-motion

Vu il y a presque un mois maintenant, le dernier film de Wes Anderson est à mes yeux un véritable bijou du cinéma d'animation. Tout d'abord en raison de sa réalisation minutieuse et détaillée, avec la technique du stop-motion, c'est à dire des scènes constituées d'objets réalisés à la main et filmées délicatement., les unes après les autres, jusqu'à en faire un véritable cinéma d'animation. Ce n'est pas la première fois que le réalisateur utilise cette technique puisque c'était déjà le cas pour Fantastic Mr Fox. L'illusion est ici telle qu'on dirait un véritable dessin-animé. Wes Anderson et son équipe ont mis plus de trois ans pour réaliser ce film et ça se comprend quand on voit la richesse des détails de chaque scène et des expressions des personnages.


Dans un japon futuriste, les chiens sont parqués sur une île poubelle

Dans une ville du Japon dirigée par un maire tyrannique, les chiens, victimes d'une épidémie de grippe canine, sont persécutés et envoyés sur une île poubelle en forme de main, un ancien site industriel pollué devenu la décharge de la ville. Plutôt que d'être soignés, les chiens se retrouvent donc parqués, livrés à eux même, alors qu'ils étaient pour la plupart des chiens de compagnie.

le maire tyrannique

Quelques personnes s'offusquent d'une telle mesure et refusent de perdre leur chien. C'est le cas d'Atari, 12 ans, pupille du fameux maire, qui part à la recherche de son chien Spot et finit par arriver sur l'île aux chiens où l'attendent quelques aventures. Il va vite se lier d'amitié avec un groupe de canidés qui va l'aider dans sa recherche de son fidèle compagnon.
C'est le cas aussi de ces scientifiques qui tentent de trouver un vaccin à la grippe canine, ou ces étudiants qui dénoncent les méthodes tyranniques du maire. Mais tous ont bien du mal à se faire entendre et les chiens sont de plus en plus menacés...

Atari, sur l'île aux chiens

Le film est très rythmé et on ne s'ennuie pas une seconde !

Bande-annonce (VF) :


Un film émouvant, intelligent et très esthétique

L'île aux chiens doit également sa réussite à sa charge d'émotion pourtant jamais exagérée, le film ne sombrant pas dans l'excès ou le pathos. L'histoire en soit est assez sombre, ça se passe dans un futur proche où les citadins ont complètement pourri la planète et ne respectent plus ni la nature ni les animaux et font davantage confiance à des robots qu'à leurs semblables.


Les chiens ne sont pas "trop kawai" comme on pourrait s'y attendre, ils sont sales, ébouriffés, grognons mais aussi fidèles et affectueux. Ils ont presque quelque chose d'humain et cela se voit dans l'expression de leurs regards, dans leurs comportements. Ils font preuve de solidarité et d'organisation contrairement aux habitants de la ville qui se laissent pour la plupart dicter les règles sans broncher. Les chiens semblent de ce fait plus "humains" que les citadins. 



Enfin, le film m'a particulièrement touché par son esthétisme. Wes Anderson s'est laissé complètement imprégné de la culture nippone. La scène d'ouverture est d'ailleurs un spectacle d'ombres de marionnettes traditionnel. 
L'île aux chiens alterne des scènes à la fois sombres et poétiques, des images colorées ou en noir et blanc, des plans simples très mélancoliques avec d'autres riches en détails.  J'ai beaucoup aimé aussi les magnifiques scènes filmées en ombres "chinoises". La caméra joue avec les perspectives, la lumière, la profondeur des champs, des cadrages originaux nous faisant voir certaines scènes sous un angle original. 
Bref, chaque image est un régal pour les yeux,  Quand on sait que tout ça est fait en sop-motion et qu'on imagine les heures de travail que cela a dû représenter, on est d'autant plus bluffé !


Un film d'anticipation plutôt sombre mais teinté d'optimisme

Pour résumer tout ça, je dirai que L'île aux chiens est un film d'anticipation empreint de réalisme qui présente une société presque déshumanisée mais qui laisse aussi une part belle au rêve et à la magie, avec une touche d'optimisme grâce à quelques "résistants"... Le tout, saupoudré d'une petite dose d'humour propre aux films de Wes Anderson (je pense notamment aux dialogues canins à la fois drôles et intelligents).


Pour finir, la musique prenante d'Alexandre Desplat contribue au rythme soutenu du film, soulignant avec justesse les diverses émotions. A noter également le gros casting pour les doublages des voix en français avec notamment Vincent Lindon, Isabelle Huppert, Romain Duris, Louis Garrel, Daniel Auteuil, Léa Seydoux, Mathieu Almaric... Personnellement je l'ai vu en version originale sous-titrée où de grands acteurs américains ont également prêté leurs voix aux personnages, comme par exemple Frances MacDormand, Scarlett Johanson ou encore Bill Muray.

A voir absolument !

L'île aux chiens / film d'animation américain réalisé par Wes Anderson. Sortie française le 11 avril 2018

lundi 30 avril 2018

Entre fresque familiale et roman historique, L'Art de perdre est un roman passionnant et bien documenté sur la guerre d'Algérie et la décolonisation

Alice Zeniter est une jeune auteure qui, a tout juste trente ans, a reçu le prix Goncourt des lycéens pour son roman L'Art de perdre, sur la guerre d'Algérie, ses conséquences et la vie des Harkis en France. Et c'est déjà son quatrième roman !


Une épopée familiale qui débute peu de temps avant la guerre d'Algérie

L'Art de perdre est le récit d'une épopée familiale qui débute par l'histoire d'Ali, un montagnard kabyle, dans les années cinquante et soixante, qui tente de sauver sa famille pendant la guerre d'Algérie. Pour cela, sans le vouloir vraiment, en souhaitant simplement protéger les siens, il devient un harki. Alors que les tensions montent entre les partisans d'une Algérie indépendante de plus en plus violents et les militaires français de plus en plus déterminés, certains Algériens souhaitent l'apaisement et se mettent sous la protection des français.  Une étiquette de harki qui leur collera à la peau toute leur vie et poussera Ali et sa famille à l'exil dès lors que la violence se déchaîne dans leur pays et que leurs vies sont menacées. Ils débarquent alors en France, alors qu'ils n'ont jamais quitté leurs montagnes kabyles.

Le destin d'une famille de harkis

Ensuite, on suit l'histoire de son fils, Hamid, qui débarque en France alors qu'il est un enfant. Il grandit d'abord dans un camps pour Harkis près de Lyon dans lequel est "parquée" sa famille lors de leur arrivée en France les premières années, avant qu'ils ne soient transférés avec d'autres rapatriés dans des baraquements au milieu de la forêt en Normandie, jusqu'à son adolescence dans une cité HLM. Pour lui, l'Algérie est le pays de ses parents, il ne veut plus en entendre parler. Dès qu'il le peut, il fuit sa famille devenue trop nombreuse pour le petit appartement et part vivre à Paris où il découvre la vie étudiante et rencontre celle qui deviendra sa femme.
Et pour finir, on suit le parcours de Naïma, fille de Hamid et petite fille d'Ali qui cherche à en savoir plus sur ses origines et sur l'histoire de sa famille. Mais son grand-père est décédé entre temps et son père refuse d'en parler. Alors qu'elle travaille dans une galerie d'art qui souhaite exposer un artiste algérien, elle voit là l'occasion de retourner dans le pays d'origine de sa famille.

De la fresque familiale au récit historique richement documenté

Alice Zeniter a construit une superbe fresque romanesque truffée de références historiques, avec de nombreux personnages qui apportent tous quelque chose à l'histoire.  A travers cette histoire familiale, on en apprend beaucoup sur la guerre d'Algérie, sur la complexité de la décolonisation, avec ses partisans, ses opposants et les nombreux hommes qui ont juste voulu sauver leurs familles. 
C'est aussi un témoignage poignant d'une famille qui a du tout quitter pour un pays qu'elle ne connaissait pas et qui rêvait d'un avenir meilleur mais a été accueilli dans des conditions délétères.

Si j'ai du m'accrocher durant les premières pages car je ne connaissais pas vraiment les méandres de la guerre d'Algérie, c'est sans regrets car le roman est vite prenant, très intéressant et instructif, et on s'attache progressivement aux membres de cette famille. Rapidement on se rend compte que la narratrice n'est autre que Naïma, la petite fille d'Ali en quête de ses origines.
C'est un livre qui interroge sur une part sombre de notre histoire : les déboires de la décolonisation et la mauvaise gestion de l'"après" par la France. Le roman fait réfléchir sur les questions de l'immigration et d'accueil, sur les difficultés d'intégration, mais aussi sur la notion de culture, de transmission, d'héritage familial.
Autant de sujets qui en font un roman riche, intelligent, et, qui plus est, superbement bien écrit.
Alice Zeniter est à coup sûr une jeune écrivaine prometteuse !

L'art de perdre / Alice Zeniter . - Flammarion, 2017
Prix Goncourt des Lycéens 2017

vendredi 23 mars 2018

La forme de l'eau : une belle fable rétro fantastique superbement réalisée

La forme de l'eau est un beau film, entre conte de fée et film de monstre revisité, réalisé par le mexicain Guillermo del Toro. C'est une sorte de fable rétro fantastique dans laquelle on se laisse facilement embarquer.


L'histoire se passe aux Etats-Unis dans les années 50, dans un contexte de guerre froide et de conquête spatiale. Elisa est une jeune femme muette, employée comme femme de ménage dans un laboratoire de recherche gouvernemental. Avec sa collègue et amie Zelda, elle récure aussi bien les toilettes que les salles des laboratoires de recherche, se faufilant dans l'ombre d'illustres savants. C'est en nettoyant une de ces salles d'expérience qu'Elisa découvre le sujet d'étude de ces scientifiques : une étrange créature vivant dans l'eau salée ramenée d'une contrée lointaine.

Elisa et Zelda

Les deux employées sont vite confrontées au directeur de la recherche, Richard, un homme effrayant, condescendant, sadique, ambigu et imbu de pouvoir. Il tente de découvrir les mystères de la créature aquatique à force de torture et de mauvais traitements.

Richard, Elisa et Zelda

Elisa, quant à elle, parvient à communiquer en cachette avec la "forme de l'eau" avec patience et douceur, grâce au langage des signes. La jeune femme solitaire et renfermée va progressivement retrouver un sens à sa vie en se donnant pour mission de s'occuper de la créature aquatique. Et lorsque celle-ci est clairement menacée de mort, elle est prête à tout pour la sauver!

Bande annonce :



Un film plein de références

Au début, j'ai trouvé comme un petit air d'Amélie Poulain dans la manière de filmer Elisa, ses attitudes, sa fausse naïveté, ainsi que dans le coté burlesque de son mode de vie. Cette impression se retrouve également dans la musique du début du film. Puis j'ai pensé au Grand Budapest Hotel pour le coté rétro des décors et des paysages urbains et certains personnages hauts en couleur.
Outre ces références, La forme de l'eau, c'est aussi un clin d’œil aux grands films de "créature" démontrant ici que le monstre n'est pas celui qu'on croit.
Le réalisateur rend également hommage aux comédies musicales avec quelques scènes de rêves chantées et l'intérêt d'Elisa pour la danse et les claquettes mais cela reste assez discret.

Elisa

Une histoire d'amour entre personnages torturés

C'est une belle histoire d'amour hors norme et compliquée entre une jeune femme muette et une créature prisonnière. Quasiment tous les personnages de gentils sont des êtres marginalisés à cause d'un handicap, d'une différence, d'une difformité... Et le vrai méchant qui fait peur semble, quant à lui, tout avoir pour être heureux : un boulot en or, une famille parfaite, l'argent, la notoriété... mais on remarque vite qu'il s'agit d'un personnage trouble et ambigu porteur d'une froide violence. En quelque sorte, le film fait une ode à la différence, en en faisant une force dans l'adversité.

Elisa et son voisin et ami Giles

Des thèmes simplistes magnifiquement mis en valeur

Enfin, si les questions soulevées par le film restent classiques (le pouvoir de l'amour pour révéler sa vraie personnalité, comment s'affirmer avec une différence, etc) et le scénario plutôt simple, l'histoire est magnifiquement mise en valeur grâce à une belle réalisation, notamment des décors rétros très réussis et des acteurs formidables. L'actrice Sally Hawkins sort de lot (ou de l'eau? ^^ Cqfd) et donne toute sa force au personnage d'Elisa avec ses expressions faciales et sa langue des signes. La créature amphibienne, interprétée par Doug Jones déguisé avec des costumes en latex et silicone et une tonne de maquillage pourrait laisser croire qu'il s'agit d'une image de synthèse !

La créature aquatique et Elisa

J'ai bien aimé ce film rétro fantastique plein d'humanité et de poésie et teinté d'érotisme. Je ne me suis pas ennuyée une seconde et ai apprécié l'univers du cinéaste. De plus, je pense qu'une deuxième lecture de ce film en ferait ressortir de nombreux détails et de multiples interprétations!

Le forme de l'eau (The Shape of Water) / film américain de Guillermo del Torro, avec Sally Hawkins, Doug Jones, Michael Shannon, Richard Jenkins, Octavia Spencer 
Sortie en France le 21 février 2018.

>> Le film a remporté 4 Oscars : celui du meilleur film, du meilleur réalisateur, des meilleurs décors et de la meilleure musique


mardi 6 février 2018

La Tresse : 3 destins de femmes noués avec subtilité pour un magnifique premier roman

Après des mois d'attente sur la liste des réservations à la médiathèque, j'ai enfin pu lire ce best-seller de Laetitia Colombani. Souvent déçue par les livres trop mis en avant ou trop médiatisés, j'avoue avoir vraiment adoré ce roman. La Tresse est un très beau livre, j'ai eu un vrai coup de coeur pour cette belle histoire qui raconte le destin de trois femmes que tout oppose, issues de trois continents différents .


La tresse, c'est celle que Smita, une indienne Intouchable fait chaque matin à sa fille, en lui souhaitant une vie meilleure pour elle.
J'ai été particulièrement émue par l'histoire de cette jeune mère "Intouchable", c'est à dire issue de la plus basse caste indienne, dont le rôle sur terre est de ramasser les excréments des autres à main nues. Elle vit dans des conditions horribles avec son mari chasseur de rats et sa fille qui est censée suivre la même destiné qu'elle. Mais Smita rêve d'un avenir meilleur pour cette dernière, en souhaitant notamment l'envoyer à l'école. Or, quand on est "Intouchable, certains rêves pourtant abordables pour la majorité du gens sont inaccessibles. A travers l'histoire de Smita et de sa fille c'est une cruelle description des conditions de vie des Intouchables qui est faite et qui m'a vraiment bouleversée.

La tresse, c'est les cheveux que traitent précautionneusement les ouvriers de l'entreprise de la famille de Guilia en Sicile pour en faire des perruques.
Guilia est une jeune femme de vingt ans qui travaille dans l'atelier de traitement de cheveux ce son père. Sa vie suit une routine plutôt monotone jusqu'au jour où elle rencontre un mystérieux indien et celui où son père adoré est victime d'un accident. Son destin bascule alors et elle va devoir prendre des décisions qui vont la faire rentrer dans l'âge adulte.

La tresse, c'est aussi une coiffure à laquelle Sarah, une "wonderwoman" canadienne, avocate émérite, mère célibataire et férue de travail, va devoir renoncer quand elle apprend une mauvaise nouvelle.
Sarah est une avocate reconnue, rigoureuse, travailleuse, entièrement dévouée à son travail au point d'en négliger ses enfants. Affichant un masque professionnel à toute épreuve de peur que ses émotions ou sa vie de famille lui fasse défaut au sein de son cabinet, elle est toutefois tiraillée entre son travail et ses trois enfants. Pourtant, un jour, son corps qui lui fera comprendre qu'il faut lever le pied son professionnalisme sera mis en question. Ce sera le moment pour Sarah de prendre son destin en main.

Enfin, la Tresse, ce sont ces trois destins de femmes issues de trois continents différents, trois femmes que tout oppose qui vont se battre pour leur liberté et leur dignité et finiront par être liées d'une belle façon. Trois destinés dont le point commun est le cheveu.

Le roman alterne les histoires de Smita, Guilia et Sarah avec une écriture percutante et pleine d'émotion qui rend vite la lecture addictive. On pourrait dire de La tresse que c'est un livre féministe, mais c'est avant tout un roman touchant, plein de vérité sur les disparités de notre époque, empreint de mélancolie et par moment de poésie. Enfin, c'est un livre plein d'espoir.
C'est un premier roman réussi pour la scénariste Laetitia Colombani.

Quelques citations :

[Sarah]
"Elle la connaissait bien cette culpabilité des mères qui travaillent [...] Elle avait vite compris qu'il n'y aurait pas de place, dans le milieu où elle évoluait, pour les atermoiements d'une mère éplorée. [...] Elle se sentait déchirée, écartelée, mais ne pouvait se confier à personne." p. 36

"Lorsqu'elle se voyait dans le miroir, Sarah voyait une femme de quarante ans à qui tout avait réussi : elle avait trois beaux enfants, une maison bien tenue dans un quartier huppé, une carrière que beaucoup lui enviaient. Elle était à l'image de ses femmes que l'on voit dans les magazines, souriante et accomplie. Sa blessure ne se voyait pas, elle était invisible, quasi indécelable sous son maquillage parfait et ses tailleurs de grands couturiers." p.40

Ensemble, ils sont en train de la dépecer, alors qu'elle est à terre. [...] Les brigands sont bien habillés, la chose ne se voit pas, elle a même des allures de respectabilité. C'est une violence chic, une violence parfumée,une violence en costume trois-pièces. p. 164

[Smita]
"Elle sait qu'ici, dans son pays, les victimes de viol sont considérées comme les coupables. Il n'y a pas de respect pour les femmes, encore moins si elles sont Intouchables. Ces êtres qu'on ne doit pas toucher, pas même regarder, on les viole pourtant sans vergogne. On punit l'homme qui a des dettes en violant sa femme. On punit celui qui fraye avec une femme mariée en violant ses soeurs. le viol est une arme puissante, une arme de destruction massive." p.91

"Avec amertume Lackshmama évoque le sort funeste des veuves ici. Maudites, elles sont considérées comme coupables de n'avoir su retenir l'âme de leur défunts mari. Elles sont parfois même accusées d'avoir provoqué, par sorcellerie, la maladie ou la mort de leur époux." p. 146

[Guilia]
Elle refuse de se soumettre, de s'enfermer dans une cage aux barreaux bien lustrés. Elle ne veut pas d'une vie de convenanes et d'apparences. p. 150

Sa soeur appartient au cercle des sceptiques, de ceux qui voient le monde en noir, en gris, ceux qui répondent non avant de penser oui. Ceux qui remarquent toujours le détail qui fâche au milieu du paysage, la tache minuscule sur la nappe, ceux qui explorent la surface de la vie à la recherche d'une aspérité à gratter, comme s'ils se réjouissaient de ces fausses notes du monde, qu'ils en faisaient leur raison d'être. Elle est une image inversée de Giulia, une vesrion d'elle en négatif, au sens photographique du terme : sa luminance est inversement proportionnelle à la sienne. p. 196