mercredi 25 mai 2016

"Julieta" : le grand retour d'Almodovar au portrait de femme, tout en subtilité

Après l'incongru "Les amants Passagers" et l'effrayant "Le Piel que Habito", Pedro Almodovar revient, avec Julieta, aux beaux portraits de femmes comme dans ses films cultes Volver, Parle avec Elle, Tout sur ma mère.



L'histoire :
Julieta a la cinquantaine et s’apprête à quitter Madrid pour partir vivre avec son compagnon au Portugal. C'est alors qu'elle rencontre par hasard une jeune femme au détour d'une rue. Cette rencontre va la bouleverser au point de la faire renoncer à ses projets. On apprend alors que Julieta a une fille dont elle semble ne plus avoir de nouvelles depuis bien longtemps. Qu'est-ce-qui a bien pu arriver pour qu'une mère et sa fille soit ainsi coupées l'une de l'autre? Quelle part de son passé cette rencontre hasardeuse a-t'elle fait ressurgir ?

Bande-annonce :


Cette rencontre inopinée rallume la flamme d'un espoir qui s'était tari avec les années : celui de retrouver sa fille. Elle décide alors d'écrire son histoire en vue de lui envoyer si elle retrouve un jour sa trace. Et c'est ainsi qu'on est plongé dans le passé de Julieta, en parallèle de son histoire actuelle.

Julieta aujourd'hui (à droite)

Le scénario est bien ficelé avec cette histoire gigogne qui mélange les périodes de la vie de Julieta : quand elle a 25 ans, puis la trentaine puis quarante et enfin l'époque actuelle lorsqu'elle a la cinquantaine. On suit l'histoire de cette femme meurtrie par la vie et on est témoin des changements de son apparence au fil des décennies : son regard se remplit de tristesse et de mélancolie, ses traits se fatiguent....
D'ailleurs, le réalisateur a fait appel à deux actrices pour interpréter Julieta : la sublime Adriana Ugrate interprète la Julieta jeune, sensuelle et lumineuse et Emma Suarez interprète la Julieta d'aujourd'hui, avec beaucoup de grâce et de gravité. Et la transition entre les deux Julieta se fait de manière très subtile vers le milieu du film.

Julieta jeune

Comme à son habitude, Almodovar propose des images très belles et colorées. Certaines scènes sont magnifiques, très travaillées et à forte dimension onirique, comme une scène dans un train au début du film... Chaque détail a son importance, on s'en rend compte surtout à la fin.

Julieta, la trentaine

Le rythme est prenant et on se laisse vite embarquer dans l'histoire. Almodovar a un don pour conter des histoires simples de manière originale et poétique. Les personnages sont hauts en couleurs et les actrices formidables. Les rôles secondaires ont tous leur importance car ce sont eux qui influent sur la vie de Julieta. On retrouve notamment Rossy de Palma, actrice fétiche d'Almodovar, dans le rôle d'une gouvernante froide, curieuse mais tout de même attachante.

Marian, la gouvernante

Comme souvent, le réalisateur espagnol met à l'honneur des femmes amoureuses, blessées et courageuses. On retrouve dans ce film des sujets qui lui sont chers : les histoires d'amour compliquées, les relations mères-filles, les blessures secrètes.... Mais Julieta est aussi un film émouvant sur le poids des non-dits et des secrets, sur la culpabilité, les regrets et sur la transmission. Pedro Almodovar signe ici une sorte de fresque biographique sur le temps qui passe qui n'épargne personne, que ce soit par la vieillesse, la maladie, la mort ou simplement le destin.

Julieta la quarantaine

Julieta, sans être révolutionnaire, est un "vrai" film d'Almodovar, magnifique, sobre, mélancolique et d'une grande sensibilité.

Le film est inspiré d'une nouvelle d'Alice Munro, Fugitives.
Julieta a été nommé au festival de Cannes dans les catégories Prix du Jury, Prix de la mise en scène et Grand Prix.

mercredi 18 mai 2016

"La petite barbare" : magnifique roman coup de poing sur les dérives d'une adolescente

La petite barbare est le premier roman d'Astrid Manfredi, sorti lors de la rentrée littéraire 2015. Superbement écrit, avec une prose à la fois vive et poétique, un style brut, "coup de poing", incisif, (voir quelques citations tout en bas pour se faire une idée) ce roman relate une histoire grave et tragique, inspirée de faits réels.


Dans une cité d' Ile-de-France, des adolescents terrorisent leurs paires par ennui, par souhait d'être les plus forts, d'être respectés et craints des autres, par goût de l'argent facile... Avec cet argent "sale", ils vont ensuite flamber sur les Champs-Elysées et deviennent les rois de la nuit. Prostitution, racket, vol, extorsion... ils repoussent sans cesse les limites jusqu'à commettre l'horreur totale...

La narratrice est une jeune femme de 23 ans qui vit ses derniers jours en prison. Elle raconte comment à 14 ans elle tombe sous la coupe d'un caïd des cités de deux ans son aîné, Esba, qu'elle admire et vénère et pour qui elle est prête à tout. Ce dernier fera d'elle un "appât" pour attirer leurs futures victimes ... Elle est alors exploitée, prostituée, mais elle s'en contente car cela lui permet d'avoir une place importante dans ce gang, de gagner beaucoup d'argent et d'avoir tout ce qu'elle souhaite.
Un jour, elle séduit puis "rabat" un jeune homme qui finira dans une cave, torturé pendant plusieurs jours par le gang, jusqu'à ce que mort s'en suive.

Au gré des pages, on suit le parcours d'une gamine des rues qui rêvait d'être une princesse, qui parvint à devenir reine de la nuit en reniant toute estime pour elle-même et pour les autres mais qui se brûlera les ailes.
La narratrice évoque en parallèle ses années de prison, l'isolement, le rêve de liberté, la solidarité entre détenues, la drague insistante du personnel masculin, le besoin d'être regardée autrement que comme une proie sexuelle, le désir de s'émanciper... C'est d'ailleurs à travers la lecture qu'elle parvint à s'évader. Elle est fasciné par L'amant de Marguerite Duras et rêve de vivre une grande histoire d'amour comme l'héroïne de ce roman.
Sous ses airs de "petite barbare" se cache une jeune femme romantique pleine de rêves et d'ambitions qui veut s'élever au dessus de la masse, ne pas se contenter d'avoir une vie médiocre. Elle rêve d'être libraire et de pouvoir jouir simplement des petits plaisirs de la vie.

La "petite barbare" porte un regard cynique sur la société de consommation, les différences sociales, l'hypocrisie politique, les rapports hommes-femmes, la médiocrité dont se contentent la plupart des gens. Sans se justifier sur les faits qui l'ont amené là où elle est aujourd'hui et ne laissant pas entrevoir de réels remords, elle exprime sa rage de vivre et son désir de se faire une place dans ce monde qui l'attend à sa sortie de prison.
Grâce à une écriture juste, vive et pertinente, on ne parvient pas vraiment à juger cette "petite barbare" même si on n'éprouve pas non plus de réelle empathie pour elle.

S'il n'en n'est nullement fait mention, on se rend vite compte que cette histoire est inspirée du terrible fait divers de 2006 où le "gang des barbares" appâta, séquestra et tortura pendant presque un mois un jeune homme juif. Il suffit de lire le résumé de l'affaire et les portraits des accusés ici  pour faire le parallèle avec les personnages de ce roman...

C'est une histoire terrible qui nous fait nous interroger : qu'est-ce-qui poussent de jeunes gens à commettre l'irréparable, à faire preuve de tant de cruauté? Comment une jeune fille insouciante peut se retrouver en prison pour association de malfaiteurs et non assistance à personne en danger? Il n'y a pas vraiment de réponse dans ce roman même si y sont abordés les clivages sociaux, l'envie et la jalousie, le manque de repères familiaux, le besoin de reconnaissance, l'influence de mauvaises fréquentations, le goût de l'argent facile... puis une spirale infernale dont il est difficile de sortir.

C'est un sujet difficile et sensible qui est abordé ici mais l'auteure le fait avec beaucoup de justesse, sans faire dans la morale ou dans les jugements précipités, sans tirer de conclusion hâtive, nous poussant à réfléchir, à nous interroger sur la société d'aujourd'hui. Le tout avec une écriture magnifique qui fait que j'ai dévoré ce petit roman !

La petite barbare / Astrid Manfredi . - Ed Belfond, 2015


Quelques citations pour se faire une idée :

"Nous ne sommes pas unis. L'argent nous sépare, il pousse en se foutant de l'égalité et distribue ses dividendes comme il l'entend. C'est lui le big boss. C'est comme ça. On vient d'où on vient. Moi, je ne viens de nulle part, ou alors du pays des filles à cheveux longs, bruns et lisses, des filles qui ne dialoguent qu'avec elles-mêmes parce qu'on ne peut compter que sur soi." p 35

"Nous envahirons les Champs de cette existence du pire que nous avons bâtie sans même qu'on nous regarde. Ils ont laissé la mauvaise herbe pousser sous leur discours de progressistes planqués et aujourd'hui, c'est le venin de l'herbe folle qui s'infiltre dans leur téléfilm." p.44

"J'ai seize ans. Sur ces trottoirs qui nous bannissent ma haine éclot comme une fleur sauvage, écarlate et douce. Dans son pistil névrotique et analphabète le souvenir des champs vierges, d'hommes unis autour d'une même parcelle d'horizon." p.44

"Oui, voilà ce que nous sommes, de grands fauves qui se gavent d'ultraviolence pour encaisser l'ineptie d'un monde fabriqué sans notre avis." p 53

"Nous sommes en montée permanente, nous sommes des architectes du futur et nous abolissons les frontières entre rêve et cauchemar sur notre fleuve sacrificiel, les Champs-Elysées éternels et pétrifiés dans le soleil couchant." p.72

"Nous sommes des décadents et voici notre irrémédiable apogée. La ville prend feu, les crédits brûlent les paumes des fauchés tandis que les ultranantis se paient des voyages dans l'espace ou investissent dans une résidence secondaire sur Mars par peur que ça pète et que des zombies affamés viennent un jour bouffer le gazon de leur terrain de golf." p.104

"Ceux là, ces types qui savent l'isolement des femmes et s'improvisent professionnels de la faille, ce sont les pires." p.124

"Marguerite, petite bonne femme enviée et chancelante, on te pille ta prose,  ton phrasé inaccessible et tes bouteilles de vin que tu n'aurais confié à personne." p. 133

samedi 7 mai 2016

"D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds" : une fresque familiale et sociale islandaise emplie de poésie et de reflexions philosophiques

D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds est un magnifique roman islandais, une fresque familiale et historique comme aiment tant les écrire ces habitants de cette île du grand Nord, une juste peinture sociale de trois époques différentes avec une puissante dimension poétique et philosophique. Dans ce roman, au gré des chapitres, s’entrecroisent 3 récits, 3 lieux et 3 époques : "Keflavik 1980", "Keflavik aujourd'hui" et "Norðfjörður jadis".


Tout d'abord, le narrateur relate l'histoire de son ami Ari, la cinquantaine qui, après quelques années d'exil au Danemark, revient en Islande pour voir son père, très malade. Son passé refait alors surface : sa vie d'avant, sa rupture avec son ex-femme, ses enfants, ses rêves d'être un jour un poète reconnu qui se sont peu à peu éloignés... Il est confronté à ses erreurs, ses regrets, ses remords. De retour au pays, il retrouve la froideur du climat islandais, la culture et les traditions de son pays d'origine, ses "amis" d'enfance et autres connaissances perdues de vue depuis si longtemps. Et bien sûr son ami de toujours, le narrateur de l'histoire (dont le nom n'est d'ailleurs jamais dévoilé tout au long du roman.)

Ensuite on suit l'histoire de ces deux même amis lorsqu'ils étaient adolescents à la fin des années 1970 et dans les années 1980 dans la péninsule de Reykjanes, à Keflavik, "l'endroit le plus noir d'Islande" (D'ailleurs, pour y avoir été, je confirme : on y voit d'immenses champs de lave à perte de vue et par moment on se croirait sur la lune !) Le narrateur porte un regard à la fois dur et nostalgique sur cette époque : leurs premiers émois amoureux, la découverte de la sexualité, la musique américaine, la culture dure et machiste dans laquelle il était difficile de s'émanciper...
Le contexte social y est dépeint très justement : la mise en place des quotas de pêche, la base américaine à la fois détestée par les islandais, peuple pacifique, qui considérait cette présence étrangère sur leur sol comme une intrusion mais qui profitait toutefois de la source d'économie qu'elle apportait au pays. (Le sujet de cette base américaine qui siégeait à Keflavik de 1951 à 2006 est source d'inspiration pour les écrivains islandais, par exemple, elle en est même le sujet principal dans le dernier roman policier de Indridason L'opération Napoléon) Est aussi abordé dans ce roman la construction de l'aéroport de Keflavik dans les années 1980 et l'ouverture sur le monde, la volonté de se faire bien voir de l'Europe et des Etats-Unis...

Enfin, on est plongé dans l'histoire des grands-parents d' Ari, Margret et Oddur qui vivaient dans les fjords de l'Est au début du XXème siècle. Margret éleva seule cinq enfants dans des conditions souvent difficiles et Oddur, capitaine de bateau de pêche, partait dès fois plusieurs semaines en mer laissant seule sa famille dans l'inquiétude et sa femme dans une profonde solitude. Le frère de Margret, Tryggvi et meilleur ami d' Oddur était un poète rêveur et profondément humaniste. C'est sans doute de cet oncle qu' Ari a hérité de son goût pour la poésie.

D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds est une fresque familiale, historique et sociale pleine de mélancolie avec moult réflexions philosophiques sur le sens de la vie et le poids de l'existence et une once de poésie. On est pleinement immergé dans la culture islandaise avec quelques éléments phare de cette culture : la tradition de la pêche, le goût pour la musique, (toute une réflexion à ce sujet, cf quelques citations plus-bas) les aptitudes à la littérature et à la poésie...

Ce roman est superbement écrit. Certes, il faut dès fois s'accrocher car certaines phrases sont si longues qu'ils faut les relire plusieurs fois pour s’imprégner de leur sens, mais d'autres sont de jolies citations philosophiques que j'ai apprécié relire pour le plaisir. (ci-dessous les plus belles citations retenues dans ce livre, pour vous donner une idée du style d'écriture.) J'ai trouvé qu'il y avait quelques longueurs dans le récit, mais dans l'ensemble ça reste un bon roman que tous les amoureux de l'Islande devraient apprécier !


Citations extraites du roman :

"Souvenez-vous tout comme moi que l'homme doit avoir deux choses s'il veut parvenir à soulever ce poids, à marcher la tête haute, à préserver l'étincelle qui habite son regard, la constance de son coeur, la musique de son sang - des reins solides et des larmes." p 67

"Ari et moi avons pour point commun, parmi tant d'autres, de ne jamais porter de montre, cela occasionne une gêne au poignet et donne l'impression d'être menotté par le temps." p 70

"La nature profonde du chasseur opposée aux aspirations de l'esthète, faut-il s'étonner que l'être humain soit à ce point contradictoire, sachant que nous ignorons précisément, voie entièrement, qui nous sommes, pas plus que nous ne savons comment nous voulons être, éternellement tiraillés entre deux pôles, sommes-nous ce coup de fusil ou cet espoir limpide qui prend son envol - à moins que nous ne soyons à la fois le chasseur et la proie?" p 75

"Et pourtant, que savons-nous des règles élémentaires? Quelle est la profondeur de l'Univers, et pourquoi certains rêves atteignent-ils les planètes les plus lointaines du système solaire, pourquoi pénètrent-ils si profond au sein d'une dimension qui échappe à notre entendement? Pourquoi la majeure partie de l'humanité croit-elle en ces histoires que racontent les religions alors que ces dernières s'opposent aux règles élémentaires de la logiques, aux preuves avancées par les sciences ?" p 78

"Les jours n'avaient pas tardé à l'attacher à un poteau et à le cribler de balles, armés de quatre fusils : regret, remords, honte et désespoir." p 135

"Puis vient la nuit. Avec sa besace emplie de ténèbres de janvier et d'étoiles qui scintillent comme autant de souvenirs lointains du ciel, elle vient avec les rêves qu'elle distribue en toute justice et en toute injustice. Vient la nuit de janvier, si lourde et si profonde que celui qui s'éveille en son sein et jette un regard au-dehors est persuadé que plus jamais le soleil ne poindra dans cet univers de ténèbres et d'étoiles." p 181

"[...] l'auteur y décrit la cupidité comme un trou noir pour l'être humain. Il ajoute que celui qui veut diriger le monde doit avant tout parvenir à nous convaincre que nous méritons d'avoir plus aujourd'hui qu'hier. La recette du pouvoir consiste à nous rendre insatiables. A nous transformer en drogués." p 245

"Chaque être humain éprouve sans doute le besoin de s'offrir de temps à autre un écart de conduite, de rompre avec la routine du quotidien, le besoin d'agir en irresponsable, d'être libéré de tout, l'insouciance a le pouvoir d'adoucir la fatigue et de rectifier les multiples dérives de champs magnétique qui sont l'apanage de la vie : celui qui ne s'autorise jamais le moindre écart perd peu à peu le contact avec sa voix intime." p 262

"Normal, c'est exactement ce que j'essaie de t'expliquer : cela revient à dire, tu dois voir le monde comme je veux qu'il soit. N'avons-nous pas tous repris plus ou moins à notre compte cette, comment dire... cette violence, cette étroitesse d'esprit? Voulons-nous vraiment comprendre autrui? Tentons-nous ou plutôt avons-nous réellement envie de comprendre ceux qui sont différents, ceux qui se détachent de la masse quelle que soit la manière, sans doute que non, car il est tellement plus facile de juger que d'essayer de comprendre. Nous nous simplifions l'existence en déclarant, cette façon de faire ou de penser n'est pas normale, et je la condamne ! Comme si le fait de condamner les autres nous rendait réellement la vie plus facile - tu n'as jamais remarqué ça? Qui n'aurait pas envie d'une vie plus confortable? Mais voilà, qu'est-ce qui est normal, qui a le droit d'en juger, le mot ne recèle-t'il pas une incroyable violence- normal? N'est-ce pas simplement une cage d'acier qui nous enferme tous? Qui enferme notre vie? Une cage d'où jamais on ne peut s'échapper? Sauf en buvant, conclu-il. " p 265

"Un monde sans musique est comme un soleil sans rayons, un rire sans joie, un poisson sans eau, un oiseau sans ailes. Cela revient à être condamné à un séjour sur la face caché de la lune, avec vue sur les ténèbres et la solitude." p 319

"Peu importe le nombre de langues que nous apprenons, la discorde, les préjugés et les malentendus semblent ancrés au corps du langage lui-même, tapis comme autant de mauvaises herbes au creux des mots ; sans doute n'allons-nous vraiment vers l'autre que par la musique. C'est là que demeurent nos rêves, notre désir d'une vie meilleure, d'un monde plus beau, le rêve de pouvoir nous arracher à nos défauts, notre jalousie, notre instabilité et notre vanité." p 365

"La musique a le pouvoir de dissiper les ténèbres, de nous arracher à notre tristesse, à nos angoisses, à notre pessimisme et de nous insuffler la joie de vivre, le bonheur d'exister, d'être ici et maintenant ; sans elle, le coeur de l'homme serait une planète sans vie." p 367

"La vie de l'être humain est au mieux constituée de quelques notes isolées qui ne forment aucune mélodie, des sons engendrés par le hasard, mais pas une musique [...]" p 371

dimanche 1 mai 2016

Super concert rock tendance fifties avec The Hillbilly Moon Explosion !

Après avoir vu des petits jeunes sur scène ces derniers temps (l'énergique et talentueuse Jain, les membres (un peu trop) surexcités de Hyphen hyphen) ça change et fait du bien de retrouver un groupe plus mature, très pro et qui envoie du bon son rock et rockabilly ! Voici un bon groupe de rock qui gagne à être davantage connu  : The Hillbilly Moon Explosion.


Ce groupe suisse cosmopolite fondé en 1998 compte quatre membres : une chanteuse et guitariste d'origine italienne, Emanuela Hutter, attifée d'une coiffure fifties, d'un point à l'indienne sur le front, vêtue d'un pantalon de cuir et d'un T-shirt Motorhead, c'est une rockeuse énigmatique et charismatique ; un contrebassiste du tonnerre, Olivier Baroni, anglais au charme fou et à l'énergie communicative, un guitariste suisse, James Ducan, dandy-rockeur plus réservé qui enchaîne avec talent des riffs de guitares et un batteur français talentueux, Sylvain Petite.

photo personnelle. Strasbourg 28/04/2016

Dès leur arrivée sur scène, les quatre musiciens en imposent par leur forte présence tranquille et charismatique, leurs rocks endiablés, des rythmes effrénés, la voix si douce de la chanteuse capable aussi bien de monter rapidement dans les aigus que de descendre dans les graves... 

photo personnelle. Strasbourg 28/04/2016

Leur musique est essentiellement rock tendance rockabilly mais certains morceaux ont des influences country et blues également. The HME manie habilement les genres musicaux et ce pour notre plus grand plaisir.

Parmi leurs morceaux les plus connus, le joyeux morceau Johnny are your gay? issu de leur précédent album My Love for Evermore.  Le groupe a également interprété ce titre avec Arielle Dombales.

Mais mon morceau préféré est celui qui a donné son nom à l'album de 2015 :  My Love for Evermore où la voix excessivement roque du chanteur s'allie superbement avec la douce voix de la chanteuse, tout ça sur une musique extra !


Ils ont également repris avec talent le morceau Call Me de Blondie. Vous aurez peut-être envie de fredonner sur  The Long Way Down, une jolie ballade rythmée dont la douce mélodie risque bien de vous rester un moment en tête! Ou alors vous aurez envie de danser sur le refrain de Buy Beg or Steal ! 

Le rockabilly des fifties est dans leur musique comme une cerise sur le gâteau, il n'en font jamais trop et parviennent à manier avec justesse rock contemporain avec rock des 50' et 60'. Comme dans le morceau Down on your knees ou encore l'excellent Chik Habit, issus de ce même album sorti en 2015.
Sur Northern Crown on retrouve encore une fois la voix de crooner d'Olivier Baroni qui s'allie merveilleusement bien avec la voix enfantine d'Emmanuela.

photo personnelle. Strasbourg 28/04/2016

Dans leur dernier album intitulé With Monsters and Gods qui vient de sortir (avril 2016), j'aime particulièrement la douce ballade qui a donné son nom à l'album ainsi que le morceau Midnight Blues où, là encore, la voix de la chanteuse se pose à merveille sur un rythme entêtant.
Enfin, certains morceaux seraient dignes de faire partie de la bande originale d'un film de Tarantino, comme, par exemple, le festif  Temptation .

Sur scène, le groupe est chaleureux, tous les musiciens sont très complices entre eux et proches du public. Le contrebassiste est impressionnant, il joue de son instrument comme s'il s'agissait d'une simple guitare électrique, la trimbalant dans tous les sens, allant même jusqu'à monter dessus vers la fin du concert !


Les deux chanteurs savent jouer de leur voix, donnant ainsi vie à leurs chansons en alternant voix mystérieuse, sexy, étonnée, énervée, émue... Emmanuela sait passer d'une mélodie susurrée d'une voix fluette à des aigus puissants, des rocks endiablés.

Ce fut vraiment une chance de voir ce groupe dans une petite salle, de se retrouver à quelques centimètres seulement des chanteurs, de vivre pleinement leur musique. Sur scène, The Hillbilly Moon Explosion dégage une énergie folle et donne une pêche incroyable !

With Monster and Gods / The Hillbilly Moon Explosion

jeudi 21 avril 2016

"Médecin de campagne" : un film sobre, plein d'humanité, sur une profession en voie de disparition

Jean-Pierre, la cinquantaine, est un médecin de campagne dans une petite commune de l'Eure. Le matin, il sillonne la région pour rendre visite à ses patients à domicile, l'après-midi, il enchaîne les consultations à son cabinet. Il peut également être appelé le soir en cas d'urgence. En effet, dans cette petite ville de province, l'hôpital le plus proche est à 40 km et les médecins de campagne se font rares. Jean-Pierre est un pivot de cette petite ville où il tutoie tout le monde. Calme, toujours disponible et à l'écoute pour ses patients, c'est un médecin plein d'empathie très apprécié de la population. 


Malheureusement, le fait de soigner des gens à longueur de journée ne permet pas d'être immunisé face au cancer. Lorsqu'il apprend qu'il est atteint d'une tumeur au cerveau non opérable, Jean-Pierre est secoué mais n'en montre rien. Il continue d'enchaîner les rendez-vous tout au long de la journée. Son confrère de l'hôpital lui demande pourtant de lever le pied et lui envoie même une médecin pour l'aider.
Réticent, voir vexé de devoir être assisté, Jean-Pierre réserve un accueil plutôt froid à Nathalie, médecin fraîchement diplômée qui a auparavant exercé dix ans en tant qu'infirmière. Mais c'est sans compter la patience et la ténacité de cette dernière qui parviendra au fur et à mesure à apprivoiser l'ours bourru qu'est Jean-Pierre et à s'intégrer dans cette petite ville de province.

bande-annonce :

"Médecin de campagne" est un beau film qui parle avec justesse et simplicité des enjeux du monde rural, souvent déserté par les médecins. C'est un film qui rend hommage à la profession de médecin de campagne, métier difficile qui demande une bonne dose d'empathie. Le docteur ici soigne bien sûr les problèmes de santé mais a aussi une oreille d'assistant social et de psychologue.


Ce film aborde des sujets difficiles comme la maladie, la vieillesse, le handicap, la perceptive de la mort, la solitude. Mais c'est également un beau film sur la solidarité et la vie à la campagne. Le réalisateur Thomas Lilti  porte un regard profondément humain sur les "ruraux", portés par des acteurs brillants, dont certains sont non-professionnels. Il connait bien le sujet puisqu'il a lui même été médecin et cela se sent tout au long du film. Il dresse ici un beau portrait de ces héros ordinaires que sont les personnels soignants.
François Cluzet endosse à merveille ce rôle de médecin solitaire un peu bourru. Quant à l'actrice Marianne Dénicourt, elle brille à l'écran avec son regard à la fois attendrissant et taquin.


Médecin de campagne est un petit film f'rançais délicat, émouvant, plein d'humanité, qui évite les clichés . C'est aussi un film engagé qui dépeint avec justesse un métier en voie de disparition et montre les enjeux du milieu rural aujourd'hui. 

mercredi 13 avril 2016

Fortitude, une série policière glaçante au dénouement inattendu !

Retour dans le grand Nord pour une nouvelle série polar et polaire ! Fortitude est une série anglaise dont l'action se déroule dans une ville imaginaire en arctique qui dépend de la Norvège (en réalité j'ai reconnu quelques paysages islandais, pour y avoir été :-) ) Un millier d' habitants vivent ainsi coupés du monde sur cette île, autour d'un énorme glacier, ayant pour seule crainte les ours polaires qui peuvent s'attaquer à l'homme en période de disette. D'ailleurs, tous se déplacent armés de fusils. La Gouverneure de cette ville se vante de diriger une des contrées les plus paisibles du monde puisqu'il ne s'y passe jamais rien, à part de rares attaques d'ours.


Mais un jour, un meurtre horrible est perpétré : un scientifique qui venait de faire une découverte importante est retrouvé éventré chez lui. La police de la ville, qui compte 4 personnes (un shérif lunatique, un policier ronchon qui s'avère être le mari de la Gouverneure, et deux jeunes femmes angéliques) se charge de l'enquête. La victime étant de nationalité britannique, l'Angleterre envoie un de ses agents, le commandant Morton, pour éclaircir l'affaire. Ce dernier constate rapidement que de nombreux habitants, dont les policiers, cachent un secret. Et qu'une autre affaire a semble t'il été enterrée quelques temps auparavant. Sa collaboration avec la police locale s'annonce donc difficile.
Face à cette enquête qui s'avère plus compliquée que prévue, la petite équipe de la police de Fortitude se retrouve vite démunie ne disposant pas des moyens techniques requis. Elle sollicitera à plusieurs reprises les deux scientifiques de la ville qui apporteront un nouveau regard à l'avancée de l'enquête. Et tous deux prendront de plus en plus d'importance au fil des épisodes.

Teaser :

En parallèle de cette histoire de meurtre, un garçon de 10 ans rentre chez lui soudainement très malade et mutique. Le couple que forme ses parents bat de l'aile. Elena, mystérieuse hôtelière de la ville, attise les passions. La Gouverneure se prépare à inaugurer son projet d'hôtel glacier pour relancer l'économie de l'île, ce qui suscite des polémiques. Un vieil homme malade, photographe animalier, lunatique et alcoolique, semble savoir certaines choses que d'autres ignorent.


Quelle était donc cette fameuse découverte qu'avait faite le scientifique ? Cela a-t'il un rapport avec d'étranges comportements observés chez des animaux sauvages par les scientifiques? Ou avec une carcasse de mammouth découverte par deux mineurs dans le "permafrost" (sol qui ne dégèle jamais) réapparue subitement à cause du réchauffement climatique ?


Au fil des épisodes, on se pose de plus en plus de questions et la liste des suspects semble sans cesse s'allonger, nous orientant, tout comme les enquêteurs, sur diverses pistes.
Il y a également une foule de personnages secondaires, plus ou moins importants. Par contre, les réalisateurs nous égarent un peu en suivant de manière croisée tous ces personnages énigmatiques. Il y a quelques longueurs et scènes inutiles, ainsi que des histoires sentimentales qui n'apportent pas grand chose à l'histoire.

Elena

Alors que je me demandais justement quelle tournure allait prendre cette histoire, si elle allait s'essouffler ou rebondir, la série prend subitement une tournure inattendue en s'orientant vers un coté mystique et fantastique. Donc attention : au moment où vous risquez de vous lasser, voir de vous endormir, quelques scènes de suspens intenses ainsi qu'une touche de gore plutôt inattendue devraient vite vous réveiller ! Et là, je n'en dirai pas plus pour ne pas dévoiler les surprises de la deuxième moitié de la série.


En tout cas, l'ambiance dans Fortitude est glaçante à souhait, le scénario original, les interprétations des personnages plutôt réussies, notamment pour les deux enquêteurs Dan et Morton. Le shérif Dan (interprété par Richard Dormer qui a joué notamment dans Games of Thrones) a une personnalité ambiguë. Plutôt taiseux, il est par moments inquiétant, à d'autres attendrissant, toujours obsédé par la belle Elena. C'est la figure même du flic bourru et torturé.

le shérif Dan

Le commandant Morton est interprété par Stanley Tucci, qui joue avec brio un flic aguerri et expérimenté, ancien du FBI, têtu, cynique et détaché, toujours droit dans ses bottes.

le commandant Morton

La figure du vieux fou du village est très justement interprétée par Michael Gambon (professeur Dumbledore dans Harry Potter !) qui interprète ici un homme au crépuscule de sa vie, détenteur de plusieurs secrets.
Et pour les amateurs de séries nordiques, une autre figure connue, celle de Sophie Grabol, l'héroïne de The Killing, qui interprète ici la Gouverneure, une femme partagée entre ses responsabilités et ses affinités personnelles.


Pour conclure, je dirai donc que Fortitude est une série captivante, qui oscille entre plusieurs genres : le polar, le fantastique et la série d'anticipation. Et en plus, les paysages sont magnifiques ! A regarder avec un thé bien chaud :-)
Une saison 2 qui est en préparation.


mercredi 6 avril 2016

Une chanteuse in-jain-ieuse !

Jain est une jeune artiste de 24 ans à l'allure bien sage et plutôt timide dans sa robe col Claudine. Mais il ne faut pas se fier aux apparences, sa musique est un mélange de genres original et sur scène elle a une patate et une énergie contagieuse !
La jeune française a vécu dans plusieurs endroits du monde, notamment au Congo et à Dubaï, avant de venir faire ses études à Paris. Ses nombreux séjours à l'étranger lui ont appris à apprécier et à mêler plusieurs genres musicaux comme l'électro, la pop, la musique du monde, le reggae, le hip hop...


Jain fait ses premières scènes en 2013 en faisant la première partie de Yodelice. Le 6 novembre 2015 elle sort son premier album qui s'intitule Zanaka, ce qui signifie "enfance" en malgache. Elle reçoit le disque d'or en février 2016 et est nommée aux Victoires de la musique.
La jeune chanteuse et son équipe sont forts en communication puisque son image est bien peaufinée. En effet, elle a une identité visuelle assez forte : toujours la même tenue, l'image de la chanteuse aux six bras sur fond jaune, des clips travaillés avec plein d'effets visuels et quelques effets spéciaux sur scène. 


Si j'appréciais déjà l'écoute de l'album auparavant, j'ai d'autant plus aimé voir cette artiste sur scène car on se rend compte davantage de toutes les subtilités de sa musique et elle dégage une énergie vraiment communicative !

Jain est seule sur scène et utilise la technique du "looper" pour instrumentaliser ses morceaux, c'est à dire des sons pré-enregistrés ou enregistré sur le moment qu'elle passe ensuite en boucle avant de chanter dessus. La plupart du temps ses musiques commencent doucement, avec des mélodies toutes simples, puis elle enchaîne par des sortes de rap chantés ou sons reggae, des rythmes qui se répètent ensuite en boucles, avant d'y joindre des sons électroniques et des musiques de monde.
Par moment, selon les morceaux, sa musique me fait penser à Ibeyi pour le coté chaleureux et mélange de genres ainsi qu'à Gorillaz pour les mixes sonores.
Elle confie dans une interview aux Inrock' avoir eu envie de réunir sur un même album l'Amérique, l'Afrique et l'Europe. Et bien c'est plutôt réussi. Lors du concert à Strasbourg elle nous a d'ailleurs révélé qu'un de ses morceaux qui sent bon le soleil a été écrit en Jamaïque (Par contre je ne me rappelle plus duquel).

Alors, il y a bien sûr ses tubes, dont le fameux Makeba où elle rend hommage à la chanteuse africaine Myriam Makeba qui a bercé son enfance  :


ou le joyeux morceau, Come, que vous avez peut être déjà entendu, où elle chante d'ailleurs "My soul is in Africa" :

ou encore l'excellent Heads up qui alterne des rythmes entêtants et un refrain où on a juste envie de danser :

A découvrir également Mr Johnson, un morceau là aussi entêtant qui parle d'un certain Mr Johnson qui rêve de liberté :



J'aime aussi beaucoup Hob, une chanson d'amour sur une mélodie joyeuse qui donne la pêche.
Enfin, l'inspiration de la chanson Hope lui est venue suite à un réveil matinal à cause de travaux qui avaient lieux dans son immeuble, les bruits répétitifs lui ayant donné l'idée du rythme pour ce morceau !
Mais le morceau qui me reste le plus en tête est assurément You can blame me !
Son premier album contient 10 titres. Vous pouvez l'écouter en ligne sur deezer :

Lors du concert, si la plupart du temps on a eu envie de danser, il y a aussi quelques moments émouvants comme cette toute nouvelle chanson qu'elle a écrite suite aux attentats de Paris (qui s'appelle tout simplement Paris), où elle chante avec entêtement  "On your roof". Elle nous a livré aussi quelques chansons plus folks, plus douces, où elle pose sa voix à la fois belle et puissante sur sa guitare comme avec le morceau All my Days.

photo personnelle de très mauvaise qualité prise 
au concert de Jain le 1er avril 2016

Sur scène, le live donne une autre dimension à ses musiques, encore plus enjouées qu'à l'écoute. Jain a beau être jeune et débuter sa longue et prometteuse carrière de chanteuse (on lui souhaite!) elle a une réelle maîtrise de la scène : très présente, hyperactive sur scène,  proche du public, elle n'hésite pas à faire plusieurs rappels, quitte à refaire les mêmes tubes (Etant donné qu'il s'agit là de son premier album elle ne dispose pas encore d'un répertoire suffisamment étoffé pour faire un concert de 2 heures)
Elle aime s'amuser avec le public, l'invitant à taper des mains, claquer des doigts, fredonner un refrain, danser... et... on suit, se laissant porter par ses rythmes entêtants et sa joie de vivre.
Bref, Jain est une jeune chanteuse enjouée, dynamique et prometteuse. A écouter pour avoir la pêche (attention les refrains risquent de vous rester en tête pendant un moment !) et à voir en concert !

Zanaka / Jain . - Sony, novembre 2015