vendredi 12 avril 2019

G. Delacourt décrit le coup de foudre d'une femme avec une écriture poétique et sensible

Danser au bord de l'abîme est le dernier roman de Grégoire Delacourt. Comme dans La première chose qu'on regarde, et La liste de mes envies, il reprend ici des thèmes qui lui sont chers : les femmes, les relations amoureuses et son goût pour les contes de fées modernes !


Emma est une femme mariée, la quarantaine, mère de trois ados, qui a tout pour être heureuse :  une bonne situation, un mari aimant. Un jour, dans une brasserie, elle tombe amoureuse de la bouche délicate d'un homme, et tout bascule. C'est le coup de foudre.
C'est aussi un véritable orage dans la vie d'Emma qui fait voler sa famille en éclat. Elle veut se sentir vibrer, être à nouveau désirée, combler un vide que la routine de femme mariée a creusé en elle, au risque de tout perdre. Personnellement j'ai eu du mal à m'attacher au personnage d'Emma. Je la trouve même assez peu crédible. Mais je me suis laissée tout de même porter par cette histoire, grâce à l'écriture de Grégoire Delacourt. Bien sûr, dès le début on sent que ce "coup de foudre" n'annonce rien de bien et Emma n'est pas au bout de ses surprises.

"Je crois que l'on trébuche amoureux à cause d'une part de vide en soi. Un espace imperceptible. Une faim jamais comblée. C'est l'apparition fortuite, parfois charmante, parfois brutale, d'une promesse de satiété qui réveille la béance, qui éclaire nos manques et remet en cause les choses considérées comme acquises et immuables [...]" p 27
L'auteur relate l'histoire de cette femme prête à tout plaquer pour une bouche, un regard, une sensation, un vertige, en faisant tout au long du roman le parallèle avec le conte de la chèvre de monsieur Seguin d'Alphonse Daudet.

"[...] à cet instant, je pressens la violence de l'aube, de façon lointaine, diffuse, je pressens la fin déjà, qui naît au moment même où tout commence. Déjà. Comme dans la lettre d'Alphonse Daudet à Pierre Gringoire, cette fable amère où l'aube violente arrive si vite, où la dernière phrase broie toutes les espérances." p 71
Le dénouement m'a par contre semblé beaucoup trop "simpliste", on se croirait à la fin d'une série française, tout est trop imagé, le cadre, l'ambiance... (Quand on sait que l'auteur a été publicitaire, on comprend mieux pourquoi cette fin semble est si édulcorée)
Ce qui m'a plu, c'est cette écriture, si belle, percutante, sensible, souvent poétique. Des mots qui nous prennent aux tripes, qui nous transportent. 

"J'étais, dans ce temps, la laideur même du chagrin. Je portais aux pieds des pierres lourdes et coupantes. Je dois dire que je voulais alors me trancher la langue, être muette et presque sourde, vaine et invisible ; être une simple eau claire de forêt, un clapotis évaporé. Un frisson, et puis du vent, et puis plus rien." p 155

Danser au bord de l'abîme est un livre sur le désir d'une femme écrit par un homme. Et c'est plutôt bien fait, sans jugement, avec beaucoup de justesse. C'est une histoire sur le couple, sur l'amour, mais aussi la mort, le deuil. C'est un récit sur l'ambiguité des sentiments, sur la culpabilité. Et surtout, c'est un hymne à la vie.
Grégroire Delacourt a cette magnifique capacité à décrire les sentiments amoureux, ça en est bouleversant.
"J'aimerai tant rendre grâce à la banalité de nos vies, toucher cette fièvre, saisir l'insaisisable. J'aurais tant voulu me fracasser, me disloquer en lui, atteindre cette infime frontière entre les choses et ces plaques tectoniques en nous, si sensibles, qui bousculent les sentiments, créent ces microscopiques fêlures, ces routes menant à l'abîme parfois - et d'autres fois, à la félicité." p 319

Dans l'ensemble, j'ai plutôt bien aimé ce roman, davantage la forme que le fonds pour une fois, puisque c'est surtout l'écriture qui m'a plu ici et que j'ai été déçue par la fin de l'histoire.

Quelques citations qui m'ont plû:

"Je sais maintenant que le deuil est un amour qui n'a plus d'endroit où se loger." p 160

"Notre page est blanche, la couleur de tous les possibles, elle est la mesure de l'infini. Je sais maintenant qu'on peut avoir plusieurs loyautés." p 199

"La vie est la courte distance entre deux vides. On gesticule pour la remplir. On traîne pour l'étirer. On voudrait qu'elle s'éternise. On s'invente même parfois des doubles vies. On respire et on ment. On regarde sans voir. On veut profiter de tout et tout glisse entre les doigts. On aime et c'est déjà fini.On croit au futur et le passé est déjà là. On est si vite oublié. p 234

"Nous sommes devenus des songes. Je suis une pierre échouée, mais je connais l'invisible profondeur des rivières. Si quelqu'un me ramasse, il ramasse aussi mon histoire. S'il dévore mes mots, il me dévore aussi." p 314

samedi 23 mars 2019

Deux soeurs livrées à elles-mêmes dans la forêt : un roman puissant et intimiste

Dans la forêt est un superbe livre écrit par l'américaine Jean Hegland. C'est un roman qui raconte la survie de deux soeurs, Nell et Eva, dans un contexte d'effondrement économique et social. Les deux adolescentes se retrouvent orphelines et vont devoir apprendre à vivre seules et en autonomie dans leur maison isolée dans la forêt, loin de toute forme de civilisation.
Le roman est écrit sous la forme du journal intime de Nell, l'aînée des deux. Publié en 1996, il a seulement été traduit en France en 2018.
 
C'est l'effondrement du système capitaliste. Il n'y a plus d'essence ni d'électricité, les avions ne volent plus, les trains de circulent plus, les pénuries gagnent l'alimentation, les objets du quotidien... Des épidémies de grippe deviennent mortelles, des populations sont déciméees... tout cela est décrit en arrière-fond, rien n'est dit sur les causes de ce désastre économique, si ce n'est qu'il y a des guerres, des attentats et une grosse crise économique. A cela s'ajoute une crise climatique et des désastres environnementaux. Nell écrit dans son journal que tout cela était prévisible, qu'on a "laissé faire", qu'on s'est cru invincible jusqu'à ce que tout s'écroule. Loin d'être une histoire de science fiction, ce récit est profondément encrée dans la réalité bien qu'il ait été écrit il y a 25 ans !

Eva et Nell vivent de manière isolée dans la forêt et ne prennent conscience de la situation économique du pays seulement lors des incursions urbaines avec leur père, de son vivant. Pendant longtemps elles vivent préservées des catastrophes extérieures, dans le cocon familial et dans leur jolie maison isolée dans la forêt.
Eva s'entraîne constamment en vue de devenir une danseuse étoile. Nell étudie dur en vue d'entrer à l'université d'Harvard. Elle passe d'ailleurs son temps à lire l'encyclopédie. Elles vivent repliées sur elles-mêmes, pour leur passion. Leurs rêves semblent proches et accessibles. Mais, lorsqu'il n'y a plus d'essence et qu'il n'est plus possible d'aller en ville, tout s'écroule pour elles. Elles doivent apprendre à se débrouiller seules, elles qui se consacraient jusqu'à présent à leurs passions respectives pendant que leur père s'occupait de tout. Une fois le stock de nourriture bien entamé, elles réfléchissent à la manière de se nourrir. Elles sont forcées de sortir de leur bulle, d'apprendre à vivre dans la forêt mais aussi avec la forêt. Toutes deux vont alors grandir plus vite que prévu.

La narratrice, Nell, raconte les relations ambigües qu'elle entretient avec sa soeur, ses premiers émois amoureux, sa solitude, ses questionnements existentiels... Elle relate leur vie dans la forêt avec un certain suspens : l'électricité va t'elle finir par revenir ? Auront-t'elles assez à manger pour passer l'hiver ? Sont-elles à la merci d'un rodeur ? Vont t'elles réussir à vivre ensemble malgré leurs désaccords et leur différence de caractère ? Faut il fuir ou rester ? Autant de questions et plus encore qui font la trame de ce roman d'une grande sensibilité.

C'est un roman sur la sororité, l'attachement, sur le repli, le désespoir mais aussi sur besoin impétueux de vivre. C'est aussi un hymne à la nature. Une histoire qui nous fait nous demander ce qui est vraiment important. Comment se débarrasser de nos habitudes de vie moderne, du matérialisme et du superficiel pour se reconcentrer sur l'essentiel ? A savoir, les moyens de se nourrir par soi-même, de se chauffer, de survivre dans la forêt tout simplement. Tout au long du récit, la nature apparait aussi bien comme une ennemie qu'une alliée.

J'ai adoré ce roman. C'est très bien écrit, avec beaucoup de sensibilité et d'empathie mais aussi avec passion et suspens. (voir quelques citations ci-dessous) Bien que le récit se passe dans un lieu isolé et qu'il n'y ait que deux personnages centraux, on ne s'ennuie pas un instant.
C'est un roman puissant, intimiste, qui a quelque chose du roman d'anticipation, même s'il s'agit plus d'un livre sur le repli, de la fable écologique. C'est aussi une sorte de récit initiatique à travers le journal d'une adolescente qui en apprend beaucoup sur elle même.

Dans la forêt a été récompensé par le prix de l'union Interallié catégorie Etranger et l'histoire a déjà été adaptée au cinéma.

Dans la forêt / Jean Hegland . - Ed. Gallmeister, 2018 

Quelques citations :

 "C'est une guerre qui se déroulait ailleurs, mais elle semblait s'accrocher à nos jours, pénétrer notre conscience comme une lointaine et désagréable fumée. Elle n'affectait pas directement ce que nous mangions, comment nous travaillions et jouions, pourtant nous ne pouvions pas nous en débarrasser - elle ne voulait pas s'en aller. Certaines personnes disaient que c'était cette guerre qui avait provoqué la crise. Mais à mon avis, il y avait d'autres causes, aussi." p 26-27

"Quand elle est morte, la vie entière de notre père a semblé s'effondrer comme un trou noir, créant cette densité que l'encyclopédie appelle singularité, une force de laquelle rien ne peut s'échapper, une négativité qui dévore même la lumière." p 62

"Au coeur de ma douleur et du choc, je connaissais une sorte de joie frénétique. Contre toute attente, Eva et moi étois en vie, et peut-être que la conscience irrépressible de notre force vitale nous donnait un éclat qui compensait largement notre gaucherie d'enfants non scolarisés. Nous avions la passion des survivants, et le manque des prudence des survivants." p 76-77

"Le regret me semblait une émotion familière. Mon esprit tâtonnait autour, comme si la lumière avait été éteinte dans une pièce connue où je finissais par trébucher sur la douleur du décès de ma mère. Je me rappelais avec mélancolie qu'elle était partie depuis presque un an Mais même cette peine n'était pas aussi profonde que la tristesse qu'éveillait en moi la splendeur de la nuit" p 83

"Parfois la forêt donnait l'impression de mener sa vie dans son coin, parfois elle donnait l'impression de se rapprocher, de planer au-dessus de nous." p. 154

"Bien sûr ce genre de choses arrive tout le temps. J'ai suffisamment étudié l'histoire pour le comprendre. Les civilisations périclitent, les sociétés s'effondrent et de petites poches de gens demeurent, rescapés et réfugiés, luttant pour trouver à manger, pour se défendre de la famine et des maladies et des maraudeurs tandis que les herbes folles poussent à travers les planchers des palais et que les temples tombent en ruine." p 188

vendredi 15 février 2019

Une expo colorée pleine de peps qui interroge vie moderne et féminité


Vu il y a deux semaines déjà, je n'ai pas eu le temps d'écrire quelque chose au sujet de l'exposition de l'artiste portugaise Joana Vasconcelos au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg.
C'est un peu tard pour en parler car c'est les derniers jours cette semaine, l'exposition intitulée "I want to break free" mise en place en octobre se termine le 17 février !
Pour en savoir plus sur cette exposition, vous pouvez lire la présentation sur le site du MAMCS ou encore le dépliant explicatif disponible en pdf sur le même site.

Joana Vasconcelos est une des artistes portugaises contemporaines les plus connues, elle a d'ailleurs représenté le Portugal à la Biennale de Venise en 2013. Artiste multi-médias, la place de la femme occupe une place centrale dans ses réalisations. La parfaite illustration en est l'oeuvre "Marylin", cet immense escarpin rutilant qu'on voit au début de l'exposition. En s'approchant un peu on constate qu'en fait il est composé de casseroles et de couvercles, soulignant ainsi toute l’ambiguïté de la femme d'aujourd'hui dans une seule oeuvre. Avec ses installations, elle interroge constamment la place de la femme dans la société actuelle et joue avec les dualités modernisme et traditionalisme, tendresse et violence, ordre et désordre, etc.

 Joanna Vasconcelos, MAMCS. photo personnelle.

Dans le hall principal du musée, on est attiré d'emblée par une grande installation en tissu rose de 25 mètres appelée "Material Girl" hommage aux Valkyries, ces icônes féminines puissantes aux pouvoirs magiques issues de la mythologie nordique. L'installation aux formes très glamours est aussi un hommage à une célèbre chanson de Madonna.


Les réalisations de Joana Vasconcelos sont faites à partir d'objets du quotidien : des casseroles, des plumeaux, des cuillères en plastiques, des sèches-cheveux. Mais toutes font appel également aux savoirs traditionnels portugais comme la broderie, la céramique, la ferronnerie.. Ses oeuvres sont très colorées et ludiques. Elles attirent l'attention et on est souvent surpris en regardant de plus près les matières avec lesquelles elles sont fabriquées !

Ci-dessous quelques unes de ses réalisations que j'ai bien aimé :

Une cabine avec plein de petits miroirs de salle de bain colorés à l'intérieur.


Un lavabo recouvert de jolies broderies colorées.


Une installation avec des cravates colorées qui se soulèvent avec la soufflerie.


Un joli canapé recouvert de roses en papier crépon.


Une cabine aux multiples phares de voitures clignotants.


Ce petit cabinet de coiffure joliment agrémenté de tressages, de broderies et de perles colorées en fait un objet presque magique.

L'installation que je préfère est le "Coeur indépendant"  fabriquée avec des couverts en plastique colorés en rouge. L'oeuvre tourne sur elle-même au son des musiques traditionnelles portugaises, le fado.


"I want to break free" est une exposition pleine de peps qui mélange les codes, intégrant l'héritage des traditions portugaises et les figures mythologiques dans des installations très modernes refletant la pop culture. C'est une exposition interactive où tous les sens sont sollicités et où l'on est souvent surpris !

Une belle découverte pour moi qui ne connaissais pas cette artiste. L'exposition se termine le 17 février.


mardi 5 février 2019

Les rêveurs, roman autobiographique sensible et captivant d'une célèbre actrice


On connait Isabelle Carré, l'actrice brillante, simple et discrète,souvent décrite comme lumineuse, que l'on retrouve dans de nombreux films français. En plus d'être douée devant les caméras elle semble également doté d'un certain don pour l'écriture.



L'actrice a publié l'an dernier son premier roman, largement autobiographique dans lequel elle raconte son enfance et son adolescence trouble et comment le théâtre l'a sauvé. Je ne suis pas fan des livres autobiographiques écrits par des personnalités, mais j'ai assisté (en partie) à la rencontre littéraire organisée par la librairie Kléber avec Isabelle Carré au printemps dernier et j'avoue que cette dernière m'a donné envie de me plonger dans son livre. Sa simplicité, sa sensibilité et son énergie m'ont touché et m'ont donné envie de lire Les Rêveurs.



C'est un livre émouvant et captivant. L'auteure et narratrice revient sur son histoire familiale qui s'avère digne d'un film tant ses parents furent des êtres particuliers avec leurs blessures, leur difficulté à se faire une place dans la société. 
Le roman s'ouvre sur l'histoire de sa mère qui, issue de la haute bourgeoisie, est rejetée par ses parents car tombée enceinte trop jeune. Un rejet qui la marquera à vie. Effacée, triste, dépressive, elle ne saura pas bien s'y prendre avec ses enfants.
Son père, un être à la fois égocentrique et attachant, mettra plus de 30 ans a assumer sa vraie personnalité. Ces deux êtres un peu perdus semblent s'être attachés l'un à l'autre comme des bouées de sauvetage. Pas évident pour des enfants de grandir dans un tel environnement...

On sent à travers ce roman qu'Isabelle Carré a fait un gros travail sur elle-même, elle porte un regard bienveillant sur ses proches et sur le monde qui l'entoure. J'ai particulièrement bien aimé ses réflexions sur la place de la culture dans sa vie. A propos des livres elle dit d'ailleurs : "Leur présence m'a toujours rassurée, et il m'arrivait d'en glisser un sous mon oreiller ou de m'endormir en le tenant serré contre moi,je devais imaginé que quelque chose d'eux infuserait pendant mon sommeil. Peut-être recevrais-je la force de bons compagnons, me réveillant plus solide, imprégnée de leur savoir." 
Elle revient aussi sur des moments très durs de son adolescence où elle a trouvé refuge dans le théâtre. Elle dit d'ailleurs que c'est ce qui l'a sauvé !

Avec une écriture fluide et poétique, un style concis et bienveillant, l'actrice et auteure m'a captivé par son histoire familiale. C'est raconté avec beaucoup de pudeur, de recul.  Ci-dessous, quelques citations pour se faire une idée de son style.

"Déshonneur, faute, pêché...Quel est le poids de ces mots aujourd'hui? Difficile d'imaginer que ce chapitre ne se passe pas au XVIIIè siècle, mais il y a seulement quelques dizaines d'années, moins de cinquante ans..." p 50

"C'est une chose qu'elle n'a jamais comprise, elle s'est approchée du bonheur plusieurs fois, mais à peine entrevu, il lui échappe déjà. Pourquoi est-ce si court? D'autres l'accaparent, et arrivent sans trop d'efforts à ne plus le lâcher, alors qu'elle doit se battre chaque jour pour des miettes. Elle s'y accroche de toute ses forces, mais il finit toujours par se sauver, comme un chien qui préfère changer de maître, jugeant que le sien n'est plus digne de lui." p 83

"Ma mémoire est précise, affûtée, comme si depuis toujours je retenais chaque information, chaque événement, essayais de préserver toutes les sensations, sachant déjà que le moindre détail serait précieux, dès le départ j'avais devnié qu'il n'y avait rien de banal, qu'avec eux tout serait chargé de rebondissements, de chocs, d'effroi, et quelquefois de chance..." p 147

"avait t-elle toujours été cette femme égarée, la tête pleine de rêves? Jusqu'à quel point y croyait-elle? Sa propre histoire difficile, accidentée, l'avait-elle amenée au fil du temps à trouver refuge dans ces vies imaginaires?" p 180

"Et puis, il y a toutes les joies, comme des éclaboussures de soleil, les secondes chances, si précieuses que je préfère les taire et continuer de les contempler en silence." p 262

[Citation de Genet] "Je me demande où réside, où se cache la blessure secrète où tout homme court se réfugier si l'on attente à son orgueil, quand on le blesse? Cette blessure-qui devient ainsi le for intérieur-, c'est elle qu'il va gonfler, emplir. Tout homme sait la rejoindre, au point de devenir cette blessure elle-même, une sorte de coeur secret et douloureux." p 267

Les rêveurs c'est une histoire familiale, un récit autobiographique, mais surtout un roman plein de vie! Une belle découverte.

Les rêveurs / Isabelle Carré . - Grasset, 2018

lundi 28 janvier 2019

On prend du temps pour soi et on...Respire!

Me voici de retour après 9 mois d'absence, faute de temps et, il faut bien l'avouer, de motivation, toute mon attention étant focalisée sur un petit être de quelques mois qui me sollicite jours et nuits. La fatigue me dénuant de toute envie d'allumer mon ordi lorsque j'ai quelques minutes de libre...
Pourtant, j'ai quand même lu plusieurs bons bouquins et vu quelques séries qui valaient le coup ces derniers mois mais je n'ai pas eu le temps d'écrire quelque chose à leur sujet.


Pour mon retour et pour bien commencer l'année, je vous propose de vous plonger dans une revue qui vous veut du bien : RESPIRE  dont le sous-titre est "Créer du temps pour soi". Rien que le titre et sous-titre me donne envie de la lire car dans nos sociétés où tout va vite, où on est sans cesse débordés, je trouve intéressant, voir primordial de souffler un peu et d'observer le monde qui nous entoure. 
On m'a offert cette revue à Noël et c'est une belle découverte. D'ailleurs je l'ai commandé pour la médiathèque où je travaille :-)


Entre psychologie, philosophie et art de vivre, cette revue est là pour nous aider à nous recentrer, apprendre la pleine conscience et le vivre-ensemble. C'est une revue qui prône la bienveillance et se divise en plusieurs parties : Bien-être, Art de vivre, Pleine-conscience, Créativité et Evasion.


Au sommaire du numéro 12 par exemple, on peut lire un dossier intitulé "apprendre à être soi-même", un autre sur la force de l'optimisme, un article qui vous invite à prendre son temps et être patient. On vous invite à écouter vos plus profonds désirs, à travailler en harmonie avec vos collègues ou à envisager de changer de métier. 
Personnellement, j'ai bien aimé les articles plus psychologiques, comme "réveiller sa vraie nature" qui nous explique que notre personnalité est cachée par l'identité qu'on s'est formée en société, ou un autre dossier qui explique comment apprendre à vivre avec son passé sans regrets. 


Certains articles très contemporains invitent par exemple à délaisser un peu son smartphone pour prêter davantage d'attention au monde qui nous entoure. On peut lire également un dossier sur les salles de sports "écologiques", un sur une grainothèque géante qui vise à préserver la biodiversité ou un autre sur l'aromathérapie...
La rubrique Evasion quant à elle fait dans ce numéro un éloge des bibliothèques, vous invite à faire des trecks à travers le monde ou à trouver la nature en ville.
>> Vous pouvez feuilleter la revue en ligne ici.


Respire, c'est une revue qui fait réfléchir sur soi-même et qui interroge notre rapport au monde, de manière bienveillante.
C'est une revue trimestrielle de 130 pages, qui demande un certain temps de lecture. Un article chaque jour à l'heure du thé par exemple, ou le soir avant le coucher :-)
Les articles sont plutôt longs, bien documentés mais faciles à lire. Chaque sujet psychologique ou philosophique est illustré par de jolis dessins et les articles plus concrets (sur les voyages par exemple) par de magnifiques photos, ce qui fait que cette revue est très agréable à lire.


Par ailleurs, elle est parsemée de citations d'illustres personnages.

Bien être, vivre-ensemble, introspection, écologie, voyage, littérature, sont les thèmes récurrents de cette revue. Autant de sujets qui me tiennent à coeur, pas étonnant que je me sois laissée happée par sa lecture !


Ca vous intéresse aussi? pour vous abonner ou acheter un numéro, c'est par là : https://shop.oracom.fr/14-respire
Aller, promis, en 2019 on prend soin de nous et de nos proches ! :-)

vendredi 18 mai 2018

L'île aux chiens, véritable bijou d'animation signé Wes Anderson

Un superbe film réalisé en stop-motion

Vu il y a presque un mois maintenant, le dernier film de Wes Anderson est à mes yeux un véritable bijou du cinéma d'animation. Tout d'abord en raison de sa réalisation minutieuse et détaillée, avec la technique du stop-motion, c'est à dire des scènes constituées d'objets réalisés à la main et filmées délicatement., les unes après les autres, jusqu'à en faire un véritable cinéma d'animation. Ce n'est pas la première fois que le réalisateur utilise cette technique puisque c'était déjà le cas pour Fantastic Mr Fox. L'illusion est ici telle qu'on dirait un véritable dessin-animé. Wes Anderson et son équipe ont mis plus de trois ans pour réaliser ce film et ça se comprend quand on voit la richesse des détails de chaque scène et des expressions des personnages.


Dans un japon futuriste, les chiens sont parqués sur une île poubelle

Dans une ville du Japon dirigée par un maire tyrannique, les chiens, victimes d'une épidémie de grippe canine, sont persécutés et envoyés sur une île poubelle en forme de main, un ancien site industriel pollué devenu la décharge de la ville. Plutôt que d'être soignés, les chiens se retrouvent donc parqués, livrés à eux même, alors qu'ils étaient pour la plupart des chiens de compagnie.

le maire tyrannique

Quelques personnes s'offusquent d'une telle mesure et refusent de perdre leur chien. C'est le cas d'Atari, 12 ans, pupille du fameux maire, qui part à la recherche de son chien Spot et finit par arriver sur l'île aux chiens où l'attendent quelques aventures. Il va vite se lier d'amitié avec un groupe de canidés qui va l'aider dans sa recherche de son fidèle compagnon.
C'est le cas aussi de ces scientifiques qui tentent de trouver un vaccin à la grippe canine, ou ces étudiants qui dénoncent les méthodes tyranniques du maire. Mais tous ont bien du mal à se faire entendre et les chiens sont de plus en plus menacés...

Atari, sur l'île aux chiens

Le film est très rythmé et on ne s'ennuie pas une seconde !

Bande-annonce (VF) :


Un film émouvant, intelligent et très esthétique

L'île aux chiens doit également sa réussite à sa charge d'émotion pourtant jamais exagérée, le film ne sombrant pas dans l'excès ou le pathos. L'histoire en soit est assez sombre, ça se passe dans un futur proche où les citadins ont complètement pourri la planète et ne respectent plus ni la nature ni les animaux et font davantage confiance à des robots qu'à leurs semblables.


Les chiens ne sont pas "trop kawai" comme on pourrait s'y attendre, ils sont sales, ébouriffés, grognons mais aussi fidèles et affectueux. Ils ont presque quelque chose d'humain et cela se voit dans l'expression de leurs regards, dans leurs comportements. Ils font preuve de solidarité et d'organisation contrairement aux habitants de la ville qui se laissent pour la plupart dicter les règles sans broncher. Les chiens semblent de ce fait plus "humains" que les citadins. 



Enfin, le film m'a particulièrement touché par son esthétisme. Wes Anderson s'est laissé complètement imprégné de la culture nippone. La scène d'ouverture est d'ailleurs un spectacle d'ombres de marionnettes traditionnel. 
L'île aux chiens alterne des scènes à la fois sombres et poétiques, des images colorées ou en noir et blanc, des plans simples très mélancoliques avec d'autres riches en détails.  J'ai beaucoup aimé aussi les magnifiques scènes filmées en ombres "chinoises". La caméra joue avec les perspectives, la lumière, la profondeur des champs, des cadrages originaux nous faisant voir certaines scènes sous un angle original. 
Bref, chaque image est un régal pour les yeux,  Quand on sait que tout ça est fait en sop-motion et qu'on imagine les heures de travail que cela a dû représenter, on est d'autant plus bluffé !


Un film d'anticipation plutôt sombre mais teinté d'optimisme

Pour résumer tout ça, je dirai que L'île aux chiens est un film d'anticipation empreint de réalisme qui présente une société presque déshumanisée mais qui laisse aussi une part belle au rêve et à la magie, avec une touche d'optimisme grâce à quelques "résistants"... Le tout, saupoudré d'une petite dose d'humour propre aux films de Wes Anderson (je pense notamment aux dialogues canins à la fois drôles et intelligents).


Pour finir, la musique prenante d'Alexandre Desplat contribue au rythme soutenu du film, soulignant avec justesse les diverses émotions. A noter également le gros casting pour les doublages des voix en français avec notamment Vincent Lindon, Isabelle Huppert, Romain Duris, Louis Garrel, Daniel Auteuil, Léa Seydoux, Mathieu Almaric... Personnellement je l'ai vu en version originale sous-titrée où de grands acteurs américains ont également prêté leurs voix aux personnages, comme par exemple Frances MacDormand, Scarlett Johanson ou encore Bill Muray.

A voir absolument !

L'île aux chiens / film d'animation américain réalisé par Wes Anderson. Sortie française le 11 avril 2018

lundi 30 avril 2018

Entre fresque familiale et roman historique, L'Art de perdre est un roman passionnant et bien documenté sur la guerre d'Algérie et la décolonisation

Alice Zeniter est une jeune auteure qui, a tout juste trente ans, a reçu le prix Goncourt des lycéens pour son roman L'Art de perdre, sur la guerre d'Algérie, ses conséquences et la vie des Harkis en France. Et c'est déjà son quatrième roman !


Une épopée familiale qui débute peu de temps avant la guerre d'Algérie

L'Art de perdre est le récit d'une épopée familiale qui débute par l'histoire d'Ali, un montagnard kabyle, dans les années cinquante et soixante, qui tente de sauver sa famille pendant la guerre d'Algérie. Pour cela, sans le vouloir vraiment, en souhaitant simplement protéger les siens, il devient un harki. Alors que les tensions montent entre les partisans d'une Algérie indépendante de plus en plus violents et les militaires français de plus en plus déterminés, certains Algériens souhaitent l'apaisement et se mettent sous la protection des français.  Une étiquette de harki qui leur collera à la peau toute leur vie et poussera Ali et sa famille à l'exil dès lors que la violence se déchaîne dans leur pays et que leurs vies sont menacées. Ils débarquent alors en France, alors qu'ils n'ont jamais quitté leurs montagnes kabyles.

Le destin d'une famille de harkis

Ensuite, on suit l'histoire de son fils, Hamid, qui débarque en France alors qu'il est un enfant. Il grandit d'abord dans un camps pour Harkis près de Lyon dans lequel est "parquée" sa famille lors de leur arrivée en France les premières années, avant qu'ils ne soient transférés avec d'autres rapatriés dans des baraquements au milieu de la forêt en Normandie, jusqu'à son adolescence dans une cité HLM. Pour lui, l'Algérie est le pays de ses parents, il ne veut plus en entendre parler. Dès qu'il le peut, il fuit sa famille devenue trop nombreuse pour le petit appartement et part vivre à Paris où il découvre la vie étudiante et rencontre celle qui deviendra sa femme.
Et pour finir, on suit le parcours de Naïma, fille de Hamid et petite fille d'Ali qui cherche à en savoir plus sur ses origines et sur l'histoire de sa famille. Mais son grand-père est décédé entre temps et son père refuse d'en parler. Alors qu'elle travaille dans une galerie d'art qui souhaite exposer un artiste algérien, elle voit là l'occasion de retourner dans le pays d'origine de sa famille.

De la fresque familiale au récit historique richement documenté

Alice Zeniter a construit une superbe fresque romanesque truffée de références historiques, avec de nombreux personnages qui apportent tous quelque chose à l'histoire.  A travers cette histoire familiale, on en apprend beaucoup sur la guerre d'Algérie, sur la complexité de la décolonisation, avec ses partisans, ses opposants et les nombreux hommes qui ont juste voulu sauver leurs familles. 
C'est aussi un témoignage poignant d'une famille qui a du tout quitter pour un pays qu'elle ne connaissait pas et qui rêvait d'un avenir meilleur mais a été accueilli dans des conditions délétères.

Si j'ai du m'accrocher durant les premières pages car je ne connaissais pas vraiment les méandres de la guerre d'Algérie, c'est sans regrets car le roman est vite prenant, très intéressant et instructif, et on s'attache progressivement aux membres de cette famille. Rapidement on se rend compte que la narratrice n'est autre que Naïma, la petite fille d'Ali en quête de ses origines.
C'est un livre qui interroge sur une part sombre de notre histoire : les déboires de la décolonisation et la mauvaise gestion de l'"après" par la France. Le roman fait réfléchir sur les questions de l'immigration et d'accueil, sur les difficultés d'intégration, mais aussi sur la notion de culture, de transmission, d'héritage familial.
Autant de sujets qui en font un roman riche, intelligent, et, qui plus est, superbement bien écrit.
Alice Zeniter est à coup sûr une jeune écrivaine prometteuse !

L'art de perdre / Alice Zeniter . - Flammarion, 2017
Prix Goncourt des Lycéens 2017