mardi 6 février 2018

La Tresse : 3 destins de femmes noués avec subtilité pour un magnifique premier roman

Après des mois d'attente sur la liste des réservations à la médiathèque, j'ai enfin pu lire ce best-seller de Laetitia Colombani. Souvent déçue par les livres trop mis en avant ou trop médiatisés, j'avoue avoir vraiment adoré ce roman. La Tresse est un très beau livre, j'ai eu un vrai coup de coeur pour cette belle histoire qui raconte le destin de trois femmes que tout oppose, issues de trois continents différents .


La tresse, c'est celle que Smita, une indienne Intouchable fait chaque matin à sa fille, en lui souhaitant une vie meilleure pour elle.
J'ai été particulièrement émue par l'histoire de cette jeune mère "Intouchable", c'est à dire issue de la plus basse caste indienne, dont le rôle sur terre est de ramasser les excréments des autres à main nues. Elle vit dans des conditions horribles avec son mari chasseur de rats et sa fille qui est censée suivre la même destiné qu'elle. Mais Smita rêve d'un avenir meilleur pour cette dernière, en souhaitant notamment l'envoyer à l'école. Or, quand on est "Intouchable, certains rêves pourtant abordables pour la majorité du gens sont inaccessibles. A travers l'histoire de Smita et de sa fille c'est une cruelle description des conditions de vie des Intouchables qui est faite et qui m'a vraiment bouleversée.

La tresse, c'est les cheveux que traitent précautionneusement les ouvriers de l'entreprise de la famille de Guilia en Sicile pour en faire des perruques.
Guilia est une jeune femme de vingt ans qui travaille dans l'atelier de traitement de cheveux ce son père. Sa vie suit une routine plutôt monotone jusqu'au jour où elle rencontre un mystérieux indien et celui où son père adoré est victime d'un accident. Son destin bascule alors et elle va devoir prendre des décisions qui vont la faire rentrer dans l'âge adulte.

La tresse, c'est aussi une coiffure à laquelle Sarah, une "wonderwoman" canadienne, avocate émérite, mère célibataire et férue de travail, va devoir renoncer quand elle apprend une mauvaise nouvelle.
Sarah est une avocate reconnue, rigoureuse, travailleuse, entièrement dévouée à son travail au point d'en négliger ses enfants. Affichant un masque professionnel à toute épreuve de peur que ses émotions ou sa vie de famille lui fasse défaut au sein de son cabinet, elle est toutefois tiraillée entre son travail et ses trois enfants. Pourtant, un jour, son corps qui lui fera comprendre qu'il faut lever le pied son professionnalisme sera mis en question. Ce sera le moment pour Sarah de prendre son destin en main.

Enfin, la Tresse, ce sont ces trois destins de femmes issues de trois continents différents, trois femmes que tout oppose qui vont se battre pour leur liberté et leur dignité et finiront par être liées d'une belle façon. Trois destinés dont le point commun est le cheveu.

Le roman alterne les histoires de Smita, Guilia et Sarah avec une écriture percutante et pleine d'émotion qui rend vite la lecture addictive. On pourrait dire de La tresse que c'est un livre féministe, mais c'est avant tout un roman touchant, plein de vérité sur les disparités de notre époque, empreint de mélancolie et par moment de poésie. Enfin, c'est un livre plein d'espoir.
C'est un premier roman réussi pour la scénariste Laetitia Colombani.

Quelques citations :

[Sarah]
"Elle la connaissait bien cette culpabilité des mères qui travaillent [...] Elle avait vite compris qu'il n'y aurait pas de place, dans le milieu où elle évoluait, pour les atermoiements d'une mère éplorée. [...] Elle se sentait déchirée, écartelée, mais ne pouvait se confier à personne." p. 36

"Lorsqu'elle se voyait dans le miroir, Sarah voyait une femme de quarante ans à qui tout avait réussi : elle avait trois beaux enfants, une maison bien tenue dans un quartier huppé, une carrière que beaucoup lui enviaient. Elle était à l'image de ses femmes que l'on voit dans les magazines, souriante et accomplie. Sa blessure ne se voyait pas, elle était invisible, quasi indécelable sous son maquillage parfait et ses tailleurs de grands couturiers." p.40

Ensemble, ils sont en train de la dépecer, alors qu'elle est à terre. [...] Les brigands sont bien habillés, la chose ne se voit pas, elle a même des allures de respectabilité. C'est une violence chic, une violence parfumée,une violence en costume trois-pièces. p. 164

[Smita]
"Elle sait qu'ici, dans son pays, les victimes de viol sont considérées comme les coupables. Il n'y a pas de respect pour les femmes, encore moins si elles sont Intouchables. Ces êtres qu'on ne doit pas toucher, pas même regarder, on les viole pourtant sans vergogne. On punit l'homme qui a des dettes en violant sa femme. On punit celui qui fraye avec une femme mariée en violant ses soeurs. le viol est une arme puissante, une arme de destruction massive." p.91

"Avec amertume Lackshmama évoque le sort funeste des veuves ici. Maudites, elles sont considérées comme coupables de n'avoir su retenir l'âme de leur défunts mari. Elles sont parfois même accusées d'avoir provoqué, par sorcellerie, la maladie ou la mort de leur époux." p. 146

[Guilia]
Elle refuse de se soumettre, de s'enfermer dans une cage aux barreaux bien lustrés. Elle ne veut pas d'une vie de convenanes et d'apparences. p. 150

Sa soeur appartient au cercle des sceptiques, de ceux qui voient le monde en noir, en gris, ceux qui répondent non avant de penser oui. Ceux qui remarquent toujours le détail qui fâche au milieu du paysage, la tache minuscule sur la nappe, ceux qui explorent la surface de la vie à la recherche d'une aspérité à gratter, comme s'ils se réjouissaient de ces fausses notes du monde, qu'ils en faisaient leur raison d'être. Elle est une image inversée de Giulia, une vesrion d'elle en négatif, au sens photographique du terme : sa luminance est inversement proportionnelle à la sienne. p. 196

samedi 3 février 2018

3 billboards... : une femme en colère bouleverse la tranquilité d'une bourgade de l'Amérique profonde. Un film original et inattendu qui mélange les genres.

Martin McDonald, le réalisateur de Bons baisers de Bruges signe un nouveau film sur l'Amérique profonde où racisme, port d'armes et violence sont banalités. 3 billboards, les  panneaux de la vengeance raconte le désespoir d'une mère face à l'abandon de l'enquête sur la mort brutale de sa fille adolescente, survenue quelques mois plus tôt.


Une mère endeuillée et enragée en quête de vérité

Brisée par le chagrin et la colère, Mildred décide de secouer les consciences en mettant la pression sur la police locale qui semble se reposer sur ses lauriers alors le meurtrier de sa fille court toujours. Près de chez elle, 3 panneaux publicitaires sont abandonnés au bord d'une route. Elle a soudain l'idée de les louer pour y afficher un message personnel au chef de la police locale. Son action fait beaucoup parler d'elle d'autant plus que les médias s'en mêlent. Et la police, forcément ne le prend pas très bien.

Bande-annonce :

Plus que de la colère, c'est une une rage folle qui habite Mildred. En l'absence de coupable sur qui se défouler, elle s'en prend à la police locale, qui, il faut bien le dire, ne semble pas très efficace. Cette femme brisée au visage grave et fermé n'a peur de rien et de personne et est prête à tout pour parvenir à ses fins, à savoir faire avancer l’enquête et retrouver le coupable.
D'un coté, elle est attachante et empathique, courageuse et déterminée, mais, de l'autre, elle est effrayante car prête à tout pour arriver à ses fins, quitte à se refermer sur elle-même et à mettre les autres en danger.
A noter aussi la superbe interprétation de France McDormand pour ce rôle, qui lui donne toute sa force et crédibilité !
Mildred a un fils, un ado des plus banals, lui aussi affecté par la mort de sa soeur, il subit en quelques sortes la ténacité de sa mère. Le père violent, est parti avec une gamine. Lorsqu'ils se retrouvent avec Mildred c'est toujours à couteaux tirés.



Une police locale dépassée par les évènements

En face on a l'équipe de la police de cette bourgade avec à sa tête Bill, un homme respecté de tous, aimé de sa ville et de sa famille. Le fait que Mildred s'en prenne à lui choque beaucoup de monde. C'est un homme bon qui comprend le désespoir de cette femme qui a perdu sa fille. D'ailleurs, le message sur les panneaux fait de l'effet puisqu'il décide de se repencher sur cette affaire non résolue. Mais Bill est gravement malade et ses plans se verront bouleversés.

Bill W. le chef de la police

Bill doit composer avec des adjoints peu dégourdis, voir arriérés. Notamment Jason Dixon, un jeune flic incapable, raciste, violent qui préfère lire des comics que de faire son travail et aux méthodes d'interrogatoires très musclées. Le jeune homme semble toutefois très solitaire et vis toujours chez sa mère, une vieille femme robuste et peu sympathique.

le policier Dixon et Mildred

Il y a également plusieurs seconds rôles intéressants, on retrouve notamment avec plaisir le nain le plus célèbre du cinéma Peter Dinklage (rendu d'autant plus célèbre par son rôle dans Games of thrones ) pour un personnage à la fois drôle et attachant et Zeljko Ivanek (Damage, True Blood, Jason Bourne...) en flic passif. 


Des personnages à la psychologie intéressante, loin du manichéisme habituel

Tous les personnages sont des gens "ordinaires" issues de l'Amérique profonde, aux manières contestables et à la morale douteuse. Cependant, ils évoluent au cours de l'histoire et on découvre que  derrière le caractère dur de certains personnages se trouve une autre personnalité qui ne demande qu'à être dévoilée. Ainsi, derrière les plus gros ploucs racistes et homophobes se cachent peut être une bonté et un courage bien enfoui qu'un mot gentil ou une situation particulière pourrait révéler.
Tous sont filmés sans jugement ni à priori. C'est d'ailleurs toute la force de ce film, car, loin du manichéisme habituel, il montre les différentes facettes d'une même personnalité et vise à prouver que chaque individu peut évoluer, que tout le monde est capable du meilleur comme du pire. 


C'est aussi un film qui interroge sur les notions de vengeance, de justice, de pardon, de repentir mais là je ne vais pas en dire plus pour ne pas dévoiler l'intrigue.

Un film surprenant qui mélange les genres, rythmé par des dialogues teintés d'humour noir

La réalisation est soignée et intelligente, soutenue par un bon rythme qui maintient le suspens (Mildred va t'elle parvenir a retrouver le meurtrier de sa fille?) tout en suivant différents personnages affectés par des problèmes divers (un flic malade, un autre sur la dérive...).  La violence, causée par des frustrations, des injustices et des peurs, peut survenir à tout moment. Elle est d'ailleurs filmée de manière assez réaliste, sans ménagement.
Mais ces scènes ne sont pas non plus insurmontables et sont vite désamorcées par des dialogues teintés d'humour noir. On sent d'ailleurs qu'à chaque instant la situation peut déraper ou, inversement, se détendre, selon la réaction et la répartie des personnages et c'est ce qui maintient une certaine tension tout au long du film.


3 billboards est un film qui mélange les genres : policier, drame social, portraits psychologique, film noir teinté d'humour (noir aussi)... On sent l'influence des frères Coen, que ce soit dans les scènes de violences brutes, à travers la psychologie des personnages ou la pertinence des dialogues. (D'ailleurs, j'ai appris que Frances McDormand, l'actrice qui joue Mildred, n'est autre que la femme de Joel Coen !)

Bref, c'est un film surprenant à bien des égards où on ne s'ennuie pas un instant. De plus la fin n'est pas celle qu'on attend mais on n'est pas déçu pour autant !Une bonne surprise !
Le film a déjà reçu 4 prix aux Golden Globes.


mercredi 31 janvier 2018

Leila Slimani engagée dans une BD de témoignages sur la sexualité des femmes au Maroc et dans un recueil de textes contre l'obscurantisme

On connait la romancière Leila Slimani pour ses romans Dans le jardin de l'ogre et Chanson douce récompensé par le prix Goncourt 2016. En plus d'être une auteure brillante, c'est aussi une jeune femme engagée, notamment sur les questions des droits des femmes et des libertés individuelles en général. D'origine marocaine, c'est vis-à-vis de son pays d'origine qu'elle a le plus de choses à dire.


Je vous présente ici deux de ses ouvrages : le premier est une bande-dessinée où il est question de la place des femmes et de la sexualité au Maroc, le deuxième un recueil de nouvelles parues dans le journal Le Un à propos de l'obscurantisme religieux.


Paroles d'honneur : une bande-dessinée émouvante sur des témoignages de femmes marocaines sur la sexualité


Auteure d'un livre documentaire intitulé Sexe et mensonges : la vie sexuelle au Maroc, elle a retranscrit une partie des témoignages qu'elle a recueillie pour ce livre dans une jolie bande-dessinée illustrée par Laetitia Coryn.

Dans Paroles d'honneur, Leila Slimani met en lumière les paroles de femmes marocaines qu'elle a rencontré au cours de l'été 2015 à Rabbat, avec qui elle a discuté de la place de la femme dans la société et de sexualité.


J'ai eu la chance d'assister à une rencontre avec l'auteure et l'illustratrice dans le cadre des Bibliothèques Idéales à Strasbourg, en septembre dernier et c'était tout à fait passionnant. Intelligente, cultivée, accessible et pertinente, Leïla Slimani s'exprime de manière claire et passionnée.   
Vous pouvez d'ailleurs réécouter la rencontre sur Sound Cloud (enregistrement c. Eurométropole de Strasbourg.)


Paroles d'honneur est une BD de reportage et de témoignages à forte dimension biographique, tout-a-fait ancrée dans l'actualité et fortement engagée.
L'auteure et narratrice retranscrit ici les échanges qu'elle a eu avec plusieurs personnes au Maroc, notamment avec Nour, une femme d'une trentaine d'années, célibataire et à tendance laïque, mais aussi avec des femmes plus libérées et d'autres plus âgées et plus traditionalistes. A la fin de l'album, on retrouve aussi quelques témoignages d'hommes.

Toutes et tous témoignent du tabou qu'est la sexualité au Maroc, de la place de la femme dans la société et de leur perception par les hommes, de la sacralisation de la virginité, des nombreux interdits comme l'avortement... En cause? Une société schizophrène bloquée entre tradition et modernité, le poids de la religion, de la morale et des traditions, la peur de la "houchma", la honte qui tolère pourtant le viol et les violences conjugales... C'est une société hypocrite qui est décrite ici, qui condamne la liberté d'aimer, le désir et une partie des libertés individuelles. Les femmes sont perçues soit comme des épouses soumises à leur mari soit comme des prostituées, il n'y a pas de juste milieu.

Certaines femmes non pratiquantes mettent ainsi le voile dans les espaces publics pour être tranquilles, de peur sinon de se faire agresser. D'autres se font reconstruire l'hymen de peur de ne trouver jamais de mari. Beaucoup de jeunes, hommes ou femmes, rêvent de changement ou d'exil.

Paroles d'honneur, c'est une peinture de la société marocaine d'aujourd'hui, où sont retranscrits notamment de récents faits divers comme, par exemple, le scandale qu'a suscité le film Much Love qui a été censuré ou alors la polémique suscitée par la tenue de Jenifer Lopez lors d'un concert en 2015.

Lors d'un entretien avec une théologienne, cette dernière rappelle que ce sont pourtant les arabes qui ont choqué l'occident avec les premiers écrits érotiques au 15ème siècle.
"On oublie trop souvent que dans les premiers temps de l'Islam, le sexe était loin d'être condamnable. La sexualité y était même considérée comme une sorte d'épanouissement" "Et aujourd'hui chacun utilise, l'instrumentalise pour justifier ou interdire tel ou tel comportement." (p 49)

Elle donne aussi une autre place des femmes dans la religion :
"Il faut que les femmes aient les outils pour argumenter face à cette inculture religieuse généralisée. Nous ne devons pas accepter n'importe quoi au nom du sacré. Le libre arbitre des femmes détermine le degré d'islamisation d'une société. L'honneur, l'image, la transmission, la vertu, tout repose sur les épaules féminines." (p 44)

Paroles d'honneur est une jolie bande-dessinée entre documentaire et fiction qui aborde la question de l'égalité homme-femme, de la laïcité, de la place de la religion et de la morale dans la société marocaine. Cet album se lit facilement et est très enrichissant. Je recommande !

Ci dessous, voici d’autres citations qui m'ont semblé pertinentes :

"Au Maroc, la femme n'a pas le droit d'avoir de désir. elle ne choisit pas." p 15

"Certains hommes ne comprennent pas la différence entre faire le choix d'avoir une sexualité et consentir à un acte sexuel, ce qui joue en leur faveur c'est qu'ils savent que les filles ne porteront pas plainte. Il faut que la honte change de camps." p.22


"La société marocaine est bipolaire : on dit que l'on veut se moderniser et protéger nos habitants, mais la question de la sexualité reste taboue. Il faut en parler, ce n'est pas un problème strictement médical, les avortements mal faits, les septicémies, les infections, les sicides, les crimes d'honneur, les abandons et les infanticides sont un vrai problème au sein de la société marocaine, que l'ont doit résoudre une bonne fois pour toutes. (Pr Chraibi dans une interview à Jeune Afrique) p 37

Sur le port du voile, le témoignage d'une jeune femme : "Ça freine beaucoup de choses, ça rend les relations humaines difficiles. Dans mon ancien boulot, j'étais la seule à ne pas porter de voile et je bossais dans un milieu très masculin. Une fois j'y suis allée en jupe et j'ai carrément eu l'impression d’être à poil ! C'était atroce. Je ne l'ai jamais refait et ne le referai jamais." p 42

"Quand je vois toutes ces femmes au Maroc qui oscillent entre la volonté de se libérer et l'acceptation des carcans qui leur sont imposés... Pourquoi sont-elles si nombreuses à envisager de se refaire l'hymen ou de porter le voile, alors même qu'elles s'étaient libérées de certains conditionnements?" p 56

[Le réalisateur de Much Love] "Quand tu vois ta femme comme une machine à procréer, qui n'est pas censée éprouver de plaisir et dont le corps est quasiment ta propriété, comment veux-tu avoir un rapport sain à la sexualité?" "Les hommes marocains refoulent, ils sont très frustrés, tout ce qui a trait à l'appétence, au désir est rejeté parce qu'on a appris aux gens à les diaboliser. Du coup quand on met les gens face à cette image, ils réagissent de manière extrêmement violente." p 69

"Les marocains oscillent entre fantasme et détestation" p 70

"Ce qui me choque c'est l'absence totale de subtilité dès qu'il s'agit de penser la sexualité. Pour les hommes, il n'y a pas d'intermédiaire entre la femme vertueuse et la prostituée. Ils ont une vision très manichéenne des femmes" p 80

"Les garçons ne sont pas nos ennemis dans ce combat. Eux aussi souffrent de ce malaise. Ils ont, eux aussi, envie que les relations avec les femmes soient plus simples. Les gens ont beaucoup de mal à comprendre les droits individuels. En gros, ne craint pas Dieu, mais le regard de l'autre. Toute notre société est construite sur la notion d'interdit, de secret. Vous réalisez la pression que cela constitue pour les gens?"

"Avant d'être un individu, une femme est une mère, une soeur, une épouse, une fille, garante de l'honneur familial et, pire encore de l'identité nationale. Sa vertu est un enjeu public." p. 101



Un recueil de petits textes plein de justesse et d'intelligence sur l'islamisme radical 


Le diable est dans les détails est un petit livre qui recense les textes que Leïla Slimani a écrit pour le journal Le Un entre 2014 et 2016. Six petits textes, des nouvelles, des articles, des cris du coeur sur les dérives de l'Islam.


Là encore, c'est très bien écrit, c'est fin, intelligent et pertinent. Les textes sont plein de vie, de rage, de passion, ce sont des réflexions sur notre société, sur la défense de nos valeurs, de nos convictions et libertés individuelles face à l'obscurantisme religieux.

Voici un petit résumé des six textes condensés dans ce petit livre.

Dans Le diable est dans les détails, un vieux musulman se sent dépassé par les réactions des membres de son entourage où il constate des dérives de l'interprétation de la religion.

Une armée de plumes est un texte écrit par Leila Slimani après l'attentat de Charlie Hebdo. Elle interroge sur la responsabilité des intellectuels, des écrivains. "Qu'en est-il de la responsabilité en littérature? Un écrivain a t'il à se montrer "responsable" face à la situation géopolitique d'un pays, face aux événements? Doit-il s'autocensurer s'il sait que son propos risque d'embraser une société déjà à vif ? Je ne le crois pas." (p 23)

Dans En attendant le messie. un vieil homme est confronté aux déviances de l'Islam, aussi bien chez la jeune génération que chez les anciens. "A présent, il y a autant de musulmans que de marques de voitures. Et chacun pense qu'il vaut mieux que les autres." (p 34).

Intégristes, je vous hais, est un cri du coeur écrit par l'auteure au lendemain des attentats du 13 novembre à Paris. Elle parle de son enfance au Maroc et de son apprentissage de la religion où on lui a appris à ne pas contester. Elle fait le parallèle avec les attentats terroristes et la difficulté de s'exprimer après un tel drame, sans paraître moralisateur.
"Qu'écrire alors? S'il faut employer des mots, assurons nous qu'ils ne soient pas creux. Car c'est de cela aussi que l'on meurt : de trop de tiédeur, trop de compromissions, trop de cynisme. Notre monde, et en particulier nos dirigeants, manquent de clarté, de cohérence, d'intransigeance." (p.38)

"Arrêtons de nous cacher derrière un pseudo respect des cultures, dans un relativisme écœurant qui n'est que le masque de notre lâcheté, de notre cynisme, de notre impuissance." (p.40)

Elle clame aussi son amour pour Paris et pour les libertés individuelles.

Dans Française, enfant d'étrangers, l'auteure raconte son enfance au Maroc et la diversité d'origines de ses parents et grands parents qui n'empêchait pas les repas de famille dans la bonne humeur.

"Je me suis demandée ce que ma génération allait être capable de faire de ce monde. Serons-nous à la hauteur de ceux qui se sont battus pour pouvoir fêter Noël ensemble? Saurons-nous nous définir par autres choses que nos dieux, nos origines? Faudra-t'il encore et toujours prouver nos allégeances ?" (p.46)

Et pour finir Un ailleurs est une nouvelle sur une jeune fille qui s'évade de son quotidien morose grâce à la lecture.

Ces 56 pages se lisent rapidement avec beaucoup de plaisir et d'intérêt. Là encore, je recommande vivement !

Le diable est dans les détails / recueil de textes écrits par Leïla Slimani dans le journal Le Un entre 2014 et 2016 ; Eric Fotorino . - Ed de l'aube, 2016

jeudi 25 janvier 2018

Quand le retour au pays d'un entrepreneur ravive une vieille enquête criminelle. Acquitted, une série norvégienne intimiste

Acquitted est une série norvégienne sortie en 2015, diffusée sur Canal Plus à ce moment là et désormais disponible en DVD et Blue-Ray ainsi que sur Netflix. Entre intrigues familiales, enjeux économiques et enquête criminelle, on retrouve dans cette série l'ambiance propre aux séries nordiques qu'on a apprécié dans Fortitude, Occupied ou The Killing, avec un rythme maîtrisé et des profils psychologiques intéressants.


Au début, un retour aux sources pour une histoire de rachat d'entreprise

Axel est un investisseur d'origine norvégienne qui vit depuis vingt ans en Malaisie. Il y a une bonne situation, une femme et un enfant adolescent. Un jour, il reçoit un appel de Norvège, son pays d'origine où une vieille connaissance lui demande, à lui et à son entreprise, de venir en aide à l'entreprise SolarTech, qui fabrique des panneaux solaires, dans son village d'origine, Lisfjord , en proie à des difficultés financières. D'abord réticent, il décide pourtant de retourner en Scandinavie après vingt ans d'absence. En effet, Axel a derrière lui un lourd passé qu'il cache à sa famille et qu'il a tenté d'oublier durant sa nouvelle vie.

William Hansteen et Axel

Deux décennies plus tard, le voici donc de retour dans ce village enclavé au fond d'un fjord de Norvège. Accueilli comme un sauveur d'entreprise par certains, d'autres verront son retour comme une insulte.
Axel

Un passé trouble qui refait surface

En effet, la directrice de l'entreprise en difficulté, Eva Hansteen, d'abord ravie d'apprendre qu'un entrepreneur asiatique est prêt à lui venir en aide, manque de s'évanouir lorsqu'elle reconnait Axel. On apprend rapidement que ce dernier a été soupçonné du meurtre de sa fille Karine vingt ans plus tôt, alors qu'il était son petit ami. Après avoir été accusé du crime et passé un an en prison, il a finalement été acquitté grâce au témoignage d'une ex petite-amie. Mais Eva reste persuadée de sa culpabilité et le retour au pays d'Axel ravive de douloureux souvenirs. La fusion d'entreprise tant attendue se voit alors compromise.

Lars, Eva et William Hansteen

Une affaire criminelle vieille de vingt ans revient hanter les habitants du fjord

Les deux premiers épisodes sont plutôt centrés sur les difficultés de l'entreprise et son potentiel rachat par l'investisseur asiatique mais les tentions entre Eva et Axel et les rivalités personnelles vont faire progressivement dévier l'histoire vers cette affaire de meurtre vieille d'il y a vingt ans.

Au fil des épisodes, on croise une bonne dizaine de personnages répartis essentiellement entre la famille Hansteen, aisée et respectée, et la famille d'Axel, bien plus modeste.

Dans la famille Hansteen, William, le mari d'Eva, vit dans l'ombre de sa femme. Il a moins de ressentiment vis à vis d'Axel car il le croit innocent. Lars, le fils, est complètement sous l'emprise de ses parents, et malgré sa bonne quarantaine, ne parvient pas à s'émanciper. Sa femme Inger, dirige l’hôtel du village et souhaite le moderniser. Elle a toutefois du mal à se faire une place dans cette famille. Hélène, la fille adolescente de Lars se sent un peu délaissée par sa famille et va tout doucement se rebeller. Dans cette famille bourgeoise, de nombreuses tensions et non dits vont entraîner des dissensions et conflits.

Eva et Helene Hansteen

Du coté d'Axel, sa mère se réjouit peu de revoir son fils qu'elle n'a pas vu depuis vingt ans. Elle est parano, infantile et renfermée sur ses habitudes Elle vit recluse dans une petite maison isolée de tous où son fils Erik, le frère d'Axel, prend soin d'elle.
Tous deux sont un peu réticents à retrouver Axel après tant d'années et ne lui font pas totalement confiance. Mais Erik va progressivement se rapproche de ce frère qu'il avait presque oublié tandis que sa mère va rester sans cesse sur la défensive.

Erik, le frère d'Axel

Tonia est une ex petite copine du lycée d'Axel plutôt contente de retrouver son amour de jeunesse. Désormais à la tête de l'équipe technique de l'entreprise SolarTech, elle travaille sur un nouveau prototype de panneau solaire. Vingt ans plus tôt, c'est grâce à son témoignage qu'Axel a été acquitté. Le retour de ce dernier la trouble et ranime de vieux souvenirs.

Tonia et Axel

Finn est le policier du coin, proche de la famille Hansteen, qui, sous la pression d'Eva va tout doucement relancer l'enquête sur la mort de Karine.

Eva veut à tout prix prouver la culpabilité d'Axel au point que ce dernier finit par douter de plus en plus de sa totale innocence, d'autant plus que nombreux sont ceux qui le considèrent encore comme coupable. L'acteur qui interprète le personnage d'Axel joue très bien avec les silences, les expressions du visage, une certaine retenue, et au fil des épisodes, notre sentiment vis à vis d'Axel évolue également.

Par la suite, dans la saison 2, une jolie procureure va débarquer à Lifjord pour reprendre cette affaire qui ne semble jamais se résoudre.

Des profils psychologiques variés et de nombreux suspects potentiels

Tout au long des deux saisons de cette série se croisent de nombreux personnages aux profils psychologiques variés, et forcément, des tensions se créées, des dissensions tout comme des rapprochements se font nous mettant sans cesse sur la piste de suspects potentiels.
En effet, à chaque épisode, on passe d'un suspect à un autre et ce jusqu'au dernier épisode de la saison 2 ! Pour cela, la série est vraiment bien construite, maintenant le suspens tout en travaillant la psychologie des personnages. Car tous ont des failles, des secrets, des problèmes relationnels, un besoin de reconnaissance, quelque chose à prouver...


Acquitted est une série intéressante et bien ficelée, qui débute par les déboires économiques d'une entreprise locale pour dévier progressivement vers une enquête criminelle. La série devient vite prenante grâce aux profils psychologiques des personnages, à un bon rythme où les silences sont aussi éloquents que les dialogues, avec quelques rebondissements, du suspens, des surprises... Malgré quelques personnages un peu trop caricaturaux à mon goût, j'ai été emballée par cette série !

Enfin, regarder Acquitted c'est profiter de la vue de magnifiques paysages des fjords de Norvège d'abord en été (saison 1) puis en hiver sous la neige et les congères ! (saison 2)

Acquitted / série norvégienne créée par Siv Rajendram Eliassen, Anna Bache-Wiig, Avec Nicolai Cleve Broch, Susanne Boucher, Lena Endre. Titre original : Frikjent

mercredi 10 janvier 2018

"Les heures sombres" : grand film historique et politique sur les débuts de Churchill en tant que Premier Ministre

Un film historique et politique sur les enjeux du début de la Seconde Guerre Mondiale

Réalisé par le britannique Joe Wright, Les heures sombres retrace les premiers jours de Winston Churchill en tant que Premier Ministre, en mai 1940. Alors que l'Europe se fait envahir par l'Allemagne nazie, le précédent chef du gouvernement britannique, Neville Chamberlain, est poussé à la démission en raison de son inaction dans ce contexte de guerre mondiale. Afin de satisfaire le parti conservateur et l'opposition, c'est Churchill qui est nommé à sa place, plutôt à contre-cœur, et chargé de former un gouvernement ainsi qu'un conseil de guerre et surtout de se positionner clairement face à Hitler.

Les Heures sombres est à la fois un film historique sur le début de la Seconde Guerre Mondiale vue du coté britannique, un grand film politique montrant les principaux enjeux dans une situation de crise et c'est aussi le portrait d'un homme qui consacra sa vie à la politique.


Une brillante interprétation qui sent les Oscars...

Winston Churchill est ici superbement interprété par Gary Oldman, métamorphosé pour le rôle. Que ce soit à travers sa posture, ses gestes, ses paroles ou ses regards, tout est étudié, calculé et justement retransmis. Il parvient à mettre parfaitement en avant le caractère taciturne de Churchill mais aussi ses doutes et ses faiblesses.
Pour avoir une idée de la métamorphose de Gary Oldman, voici une photo de l'acteur (à gauche) et une de son personnage dans le film (à droite). En bas de l'article se trouve une photo du "vrai" Wilson Churchill














La femme de Winston Churchill, Clémentine, est interprétée ici par Kristin Scott Thomas et sa secrétaire dévouée et assidue par Lily James (qui interprète Rose dans Dowtown Abbey).


Tout le film retrace les trois premières semaines de Churchill en tant que Premier Ministre, à partir du 8 mai 1940, jour de sa nomination, à contre-coeur, par le Roi.
C'est un film sur la guerre, mais vue du point de vue stratégique et politique, coté britannique. Il n'y a que très peu d'images des combats dans le nord de la France, c'est plus l'étude des stratégies militaires et des décisions politiques qui est mise en avant ici.

Bande-annonce :



Durant ses premiers jours à la tête du gouvernement, le Premier Ministre découvre l'état catastrophique dans lequel se trouve l'Europe, après l'invasion par les allemands de la Hollande, de la Belgique et de leur percée au nord de la France. D'abord plein d'espoir et déterminé à sauver les troupes britanniques envoyées en renfort en France, il se voit vite confronté à la dure réalité et doit prendre de graves décisions pouvant engendrer la mort de nombreux soldats.
Face à une Allemagne suréquipée et très organisée, dans le contexte d'une Europe vaincue, le Royaume-Uni se retrouve bien seul pour gérer cette crise, d'autant plus qu'à ce moment là les Etats-Unis semblent peu concernés par le conflit européen.


De plus, Churchill ne fait pas l'unanimité au sein de la Chambre et va devoir composer avec des adversaires politiques afin d'éviter une nouvelle crise politique.
Comment inspirer confiance et donner de l'espoir dans un tel contexte? Comment prendre des décisions importantes et les assumer pleinement ensuite ?

Le portrait d'un drôle de personnage dont l'éloquence est la plus grande force

Les heures sombres, c'est aussi le portrait d'un homme qui traîne en pyjama chez lui, un cigare aux lèvres et un verre de whisky à la main, marmonnant des propos incohérents ou hurlant des ordres à sa secrétaire. Grand orateur en public, il est plutôt renfermé en privé, c'est un homme qui pense sans cesse à ses discours, les dictant à sa secrétaire depuis son bain, son lit ou même ses toilettes ! C'est un personnage taciturne, qui s'emporte facilement mais est toujours à l'écoute de son entourage. Un homme qui, comme le dit un de ses collaborateurs, "a 100 idées dans la journée, 4 sont formidables, les autres sont absurdes". Le film montre que Churchill réfléchit beaucoup, c'est quelqu'un de très cultivé, qui manie admirablement la langue anglaise. Son éloquence reste sa plus grande force, c'est pour sa verve qu'il est à la fois admiré, craint, voir détesté, certains lui reprochant de trop s'écouter parler.


Mais Churchill est aussi homme politique déconnecté de la réalité de ses concitoyens puisqu'il reconnait n'avoir jamais acheté de pain lui-même et n'avoir jamais pris le métro (tout parallèle avec nos hommes politiques actuels... n'est pas de la fiction). D'ailleurs, sans vouloir révéler l'issue du film, c'est une rencontre avec le peuple qui va l'aider à y voir plus clair et à prendre une grande décision.

C'est donc un portrait tout en nuance d'un homme qui doute, avec ses qualités et ses défauts, qui est prêt à changer d'avis, à revoir ses positions selon les circonstances. Une image loin de l'homme déterminé et sûr de lui qu'on peut s'imaginer !


Une réalisation soignée qui met en valeur les grands discours

En plus d'une superbe interprétation, le film jouit d'une réalisation soignée et d'un bon rythme. Le réalisateur joue notamment avec la force de certaines images, comme lorsque Churchill, dans sa voiture, observe les gens dans la rue se hâtant sous la pluie, ou, plus saisissante encore, l'image de clôture du film, formidable... Par ailleurs, il filme souvent en gros plan les visages, notamment les yeux, afin de montrer toute la tension d'un moment important.
Les scènes fortes du film sont les grands discours que prononcent Churchill et ceux-ci sont filmés comme des scènes d'action, avec un certain suspense.

Dans l'ensemble, j'ai apprécié ce film justement interprété et bien réalisé. Il est très intéressant car il interroge sur de grandes questions : faut-il céder ou négocier face à la terreur, à la tyrannie, à la dictature ou faut-il se battre, coûte que coûte, même si cela demande d'énormes sacrifices?
C'est aussi un film qui fait réfléchir sur notre démocratie actuelle, sur l'Europe, sur les relations étrangères...



"Le succès n'est pas final, l'échec n'est pas fatal : c'est le courage de continuer qui compte.
Winston Churchill.


jeudi 30 novembre 2017

Underground Railroad, superbe roman à forte dimension historique et philosophique sur l'histoire de l'esclavage aux Etats-Unis

Un roman à forte dimension historique récompensé par des prix prestigieux
Underground Railroad est un formidable roman, entre récit historique et roman d'aventure, sur la terrible réalité de l'esclavage aux Etats-Unis au dix-neuvième siècle. Ce livre est le sixième de l'auteur Colson Whitehead, il a été récompensé par le National Book Award en 2016 (l'équivalent du Goncourt aux USA), par le prix Pulitzer en 2017 et plébiscité par Barack Obama.

C'est un roman  passionnant sur une part sombre de l'Histoire des Etats-Unis, à savoir la période de l'esclavage avant la guerre de Sécession, soit avant 1861. C'est aussi un récit d'aventure à travers les péripéties d'une jeune esclave, Cora, qui tente tout pour gagner un semblant de liberté. Un mélange des genres, entre fiction et faits historiaques avérés, des personnages intéressant, le tout superbement écrit, voilà qui fait de Underground Railroad un roman captivant, brillant et intelligent !


L'horreur de l'esclavage à travers les péripéties d'une jeune esclave en quête de liberté

Underground Railroad  c'est l'histoire de Cora, une adolescente noire, fille et petite fille d'esclaves qui a grandit dans la plantation de coton Randall, un maître esclavagiste en Géorgie. Sa mère, qui l'a abandonné quand elle était petite, est la seule esclave à être parvenue à s'échapper de cette plantation sans qu'on la retrouve jamais. Cora éprouve donc un mélange de sentiments d'abandon, d'admiration et colère vis à vis de cette mère qu'elle rêve pourtant secrètement de retrouver. Elle vit de plus en plus douloureusement sa vie de jeune esclave, entre le rythme de travail effréné, les brimades et les mauvais traitements. Aussi, lorsque Ceasar, un jeune esclave dégourdi, intelligent et organisé lui propose de s'enfuir avec lui, elle trouve d'abord l'idée complètement folle avant de se laisser tenter par cette promesse d'un avenir moins dur.
Leur objectif est de gagner les Etats libres du Nord, où ils pourraient être affranchis et enfin libres.

Leur fuite devient possible grâce à un réseau ferré sous terrain clandestin, le fameux "Underground Railroad" construit pour permettre aux esclaves de s'enfuir vers le Nord où se trouvent les Etats abolististes. Seuls quelques initiés connaissent ces gares secrètes et souterraines et les trajets, ou plutôt les fuites, se font toujours dans la plus grande discrétion afin de ne pas compromettre le réseau.

C'est le début d'une grande aventure pour Cora, ou d'un long cauchemar, c'est selon. En effet, son parcours s'avère semé d'embûches et elle n'est pas au bout de ses surprises. Partout, à chaque étape de son parcours, se trouvent des personnes qui pensent que la place d'un Noir est au travail forcé ou pire, au bout d'une corde, et n'hésitent pas à les dénoncer et à les traquer contre une bonne somme d'argent.
Cora sera, au fil de ses aventures, baby-sitter en Caroline du Sud, figurante dans un musée "historique" où elle doit jouer son propre rôle d'esclave, en fuite, traquée,  et même cachée des mois dans un espace exigu quelque part en Caroline du Nord, région de Blancs fanatiques qui interdit carrément aux Noirs de rentrer dans l'Etat... En fait, à chaque fois que Cora pense trouver un répit, un semblant de liberté, qu'elle se fie à une personne de confiance et commence à laisser tomber quelques barrières, elle se voit rattraper par la dure réalité de sa condition d'esclave et est condamnée à fuir à nouveau. D'autant plus qu'un chasseur d'esclaves de la plantation Randall semble obsédé par elle. La mère de Cora étant la seule esclave échappée qu'il n'ait jamais retrouvé, il est bien décidé à se venger sur la fille... On est sans cesse désolée pour cette jeune esclave et on espère tellement qu'elle trouve la paix, mais son calvaire va t'il un jour cesser?

Une part sombre de l'histoire américaine qui a un triste écho aujourd'hui

A travers le périple de Cora, Colson Whitehead dépeint une période clé de l'Histoire des Etats-Unis, juste avant la guerre de Sécession au milieu du XIXème siècle. Les Etats-Unis sont alors un pays jeune qui tente encore de se construire mais qui le fait en opprimant d'autres peuples. Une nation où les "races" et les ethnies sont sans cesse opposées et stigmatisées. A un moment, le livre aborde la colonisation des terres indiennes, ou encore la difficile intégration des européens exilés, comme les irlandais, même si c'est l'esclavage des Noirs qui est essentiellement abordé ici dans toute son horreur. Ces africains amenés de force pour être exploités en tant qu'esclaves sont vraiment considérés comme des animaux, des choses, leurs valeurs est évaluée et décroit avec l'âge et les maladies. Ils n'ont aucun droits, sont sans cesse brimés, humiliés, malmenés et, s'ils tentent de s'enfuir ou de se rebeller, ils sont torturés puis pendus au bout d'une corde.

Durant ses aventures, Cora croisera des Blancs cruels et sans pitié envers les Noirs, d'autres plus consensuels, passifs, qui subissent plus qu'autre chose le "régime" en place, et d'autres, plus rares, abolitionnistes, qui semblent enfin doté d'un peu d'humanité et se compromettent pour aider les esclaves, à leurs risques et périls. Puisqu'on est à l'époque du far-west, le moindre impaire et on risque la corde !

Le racisme et l'oppression prennent différentes formes : de manière cruelle avec les mauvais traitements et des tortures inimaginables, des lynchages systématiques des Noirs en Caroline du Sud, mais aussi sous une forme plus sournoise dans les Etats abolitionnistes où le racisme est tout de même omniprésent, où on incite fortement les femmes noires à se faire stériliser "dans leur intérêt", où on demande aux Noirs de jouer leurs propre rôles d'anciens esclaves dans un musée, etc. Tous ces comportements étant entretenus par une sorte de parano envers les Noirs qui seraient en train de prendre le contrôle du pays, raison ou prétexte pour en limiter la descendance, et si possible en éliminer le plus possible... Le tout est très justement mis en abîme à travers des descriptions détaillées, souvent dures, comme l'illustrent quelques citations ci-dessous et à travers les réflexions fort pertinentes de la jeune Cora.

Tout cela parait tellement inimaginable aujourd'hui! Mais, avec l'actualité américaine où les mouvances d'extrêmes droites se multiplient de manière fort décomplexées, cette page de l'Histoire a un triste écho aujourd'hui.
Par ailleurs, je n'ai pu m'empêcher de faire quelques parallèles entre le réseau des abolitionnistes au dix-neuvième siècle aux Etats-Unis et celui de la résistance en Europe durant la seconde guerre mondiale, avec son lot de collaborateurs et de résistants, le peuple juif traqué comme l'était à l'époque le peuple noir...


Une écriture précise, détaillée et une bonne maîtrise de rythme pour un roman à résonnance philosophique

L'auteur manie "la plume" avec justesse et précision, n'hésitant pas à faire des descriptions détaillées des conditions de vie des esclaves et des épreuves subies par Cora afin de rendre cela le plus crédible possible, tout en gardant une certaine pudeur et beaucoup d'humanité. Une admirable maîtrise des émotions qui rend ce roman d'autant plus fort et passionnant, puisqu'une fois commencé, passé les trente premières pages, on a du mal à le lâcher.
La narration est fluide et le récit bien rythmé, alternant descriptions passionnantes et rebondissements dans le parcours de Cora, un rythme assurément maîtrisé qui fait de Underground Railroad un roman intelligent et accessible, riche et passionnant.

Les personnages ont tous une personnalité forte, révélatrice d'un rôle ou d'un comportement type dans la société esclavagiste. De plus, à travers les réflexions de Cora, la pertinence de ses interprétations, il ressort une forte dimension philosophique de ce roman, amenant à réfléchir sur la condition de l'Homme en général. J'aime particulièrement cette citation tellement pertinente et représentative de l'esclavage : Les Blancs étaient venus sur cette terre pour prendre un nouveau départ et échapper à la tyrannie de leurs maîtres, tout comme les Noirs libres avaient fui les leurs. Mais ces idéaux qu'ils revendiquaient pour eux mêmes, ils les refusaient aux autres. (voir plus de citations tout en bas)
Colson Whitehead mêle des faits historiques avérés à une bonne part de fiction, incarnée bien sûr par les différents personnages mais aussi par la matérialisation du  fameux "Underground Railroad" qui était en réalité un réseau de routes clandestines pour aider les esclaves à fuir vers le Canada, il en fait ici un véritable réseau ferré sous-terrain secret.

L'auteur signe un livre puissant qui fait réfléchir sur une part sombre de notre passé, qui résonne douloureusement dans notre histoire contemporaine tout en interrogeant sur la condition de l'Homme, notre rapport aux autres et les leçons que nous tiront (ou pas) de l'Histoire.

Un roman qui restera dans l'histoire de la littérature, et un prix Pulitzer amplement mérité !
Par ailleurs, une adaptation cinématographique est déjà programmée par le réalisateur de Moonlight.

Underground Railroad / roman américain de Colson Whitehead . - Albin Michel, 2017



Quelques citations pour se faire une idée :

[la grand-mère de Cora] "L'air délétère de la cale, le cauchemar de la claustration et les hurlements de ses compagnons de chaînes contribuèrent à la faire basculer dans la folie. Compte-tenu de son âge tendre, ses ravisseurs ne lui infligèrent pas immédiatement leurs désirs, mais après six semaines de traversée, quelques matelots aguerris l'arrachèrent à la cale. Deux fois elle tenta de se tuer pendant ce voyage vers l'Amérique, d'abord en se privant de nourriture, puis en essayant de se noyer." p 12

"Son prix fluctuait. Quand on est vendu aussi souvent, le monde vous apprend à être attentif. Elle apprit donc à s'adapter rapidement aux nouvelles plantations, à distinguer les briseurs de nègres des cruels ordinaires, les tire-au-flanc des industrieux, les mouchards des confidents. Les maîtres et maîtresse dans toute leur gamme de perversité, les domaines aux moyens et aux ambitions variables." p 15

"Il arrive parfois qu'une esclave se perde dans un bref tourbillon libérateur. Sous l'emprise d'une rêverie soudaine au milieu des sillons, ou en démêlant les énigmes d'un rêve matinal. Au milieu d'une chanson dans la chaleur d'un dimanche soir. Et puis ça revient, inévitablement : le cri du régisseur, la cloche qui sonne la reprise du travail, l'ombre du maître, lui rappelant qu'elle n'est humaine que pour un instant fugace dans l'éternité de sa servitude." p 44

"Maisie avait dix ans. A cet âge, à la plantation Randall, toute joie était anéantie. Un jour les négrillons étaient heureux, et le lendemain ils avaient perdu leur lumière; entre-temps, ils avaient été initiés à une nouvelle réalité de l'esclavage." p 144-145

"En revanche, ignorer les visiteurs était une entreprise qui demandait davantage d'efforts. Les enfants tapaient à la vitre ,montraient du doigt les spécimens de façon irrespectueuse, les faisaient sursauter alors qu'elles faisaient semblant de démêler des noeuds de marin. Parfois, les spectateurs de leur pantomime hurlaient des commentaires qu'elles ne distingueaient pas clairement mais qui avaient tout l'air d'insinuations salaces." p 148

"Certes, le travail d'esclave consistait parfois à tisser du fil, mais c'était exceptionnel. Aucune esclave n'était tombée raide morte à son rouet, ou n'avait été massacrée pour un tissage emmêlé. Mais personne ne voulait l'entendre. Assurément pas les monstres blancs qui se pressaient derrière la vitrine à cet instant, collant leurs mufles gras contre le verre, ricanant et criaillant. La vérité était une vitrine régulièrement redécorée, manipulée par des mains invisibles dès qu'on tournait le dos, aguichante et toujours hors de portée." p 155

"Les Blancs étaient venus sur cette terre pour prendre un nouveau départ et échapper à la tyrannie de leurs maîtres, tout comme les Noirs libres avaient fui les leurs. Mais ces idéaux qu'ils revendiquaient pour eux mêmes, ils les refusaient aux autres." p 155

"Elle haïssait ce grotesque spectacle esclavagiste et préférait en finir le plus tôt possible. [...] Sa récente installation au musée la ramenait aux sillons de Géorgie, et les regards bêtes et béats des visiteurs l'arrachaient à sa liberté pour la réduire au statut d'objet exhibé." p 166

"Les nouvelles lois raciales interdisaient aux hommes et femmes de couleur de poser le pied en Caroline du Nord. Les affranchis qui refusèrent de quitter leur terre furent chassés ou massacrés. Les vétérans des guerres indiennes gagnèrent des sommes rondelettes pour leur expertise mercenaire." p 216

"Le faubourg des Irlandais était-il semblable aux quartiers noirs de Caroline du Sud? Traverser une seule rue suffisait parfois à modifier la façon de parler des gens, à déterminer la taille et l'état de leurs maisons, l'ampleur et la nature de leurs rêves. Dans les plantations, les Blancs sans le sou succédaient désormais aux Noirs sans le sou, sauf qu'à la fin de la semaine les Blancs n'étaient plus sans le sou. Contrairement à leurs frères plus foncés, ils pouvaient racheter leur contrat avec leur salaire et commencer un nouveau chapitre de leur vie." p 223

mardi 21 novembre 2017

Jeune trentenaire au bord de la crise de nerfs : "Jeune Femme", un premier film réussi

Jeune Femme est le premier film d'une jeune réalisatrice française, Leonor Serraille, qui raconte les déboires d'une jeune trentenaire fragile et paumée dans la capitale. Le film a reçu la Caméra d'Or lors du festival de Cannes 2017. Vu il y a deux semaines déjà, j'ai trouvé que c'était un film bouleversant.


Une jeune trentenaire fragile psychologiquement se retrouve livrée à elle même

Le film s'ouvre sur le visage de Paula, jeune trentenaire en pleine crise d'hystérie qui se retrouve à l'hôpital après s'être volontairement explosée la tête contre la porte de son petit ami qui vient apparemment de la mettre à la porte. Seule, désemparée, elle a du mal à trouver ses mots face au médecin qui l'interroge.
Dès les premières minutes, on sent sa vulnérabilité et sa sincérité. En colère, désemparée par le rejet de son compagnon, elle se dit incapable de s'en sortir seule à Paris, ville qu'elle ne connait pas puisqu'elle vivait à l'étranger. En piteux état et au bord de la maladie psychique, elle tente tout de même de se débrouiller pour trouver un petit boulot et un logement.

Petit à petit on en apprend plus sur cette jeune femme qui a vécu pendant de nombreuses années en Amérique du Sud aux crochets d'un célèbre photographe plus âgé qu'elle a suivit très jeune et pour qui elle servait de muse. Fille unique, Paula a perdu son père et a coupé les ponts avec sa mère. Dès le début du film, elle se présente comme seule, sans le sou, orpheline, incapable de s'en sortir toute seule. Elle trimbale partout le chat de son ex, comme une sorte de caution, un lien qu'elle ne parvint à rompre, son unique confident.


 La femme-enfant en quête de son indépendance

Au fil de ses déambulations et de ses tentatives pour s'en sortir, elle rencontre des personnages attachants, comme cette fille qu'elle croise dans le métro et qui se prend d'affection pour elle la confondant avec quelqu'un d'autre. Ou cette gamine farouche qu'elle va garder. Ou ce vigile du centre commercial avec qui elle se lie d'amitié. Des rencontres qui la font se sentir plus forte pour affronter la vie active à laquelle elle n'a jamais vraiment été confrontée. Tout doucement, Paula va gagner en indépendance, apprendre à se détacher de l'emprise de son ex-compagnon et réussir à faire ses propres choix.


La force du film réside dans la très juste interprétation de Laetitia Dosch : hyper naturelle, entière, directe, sincère et très sensible, elle parvient à montrer avec délicatesse et subtilité les fêlures de son personnage. Dès fois pénible, puérile voire limite "folle", d'autres fois très touchante et sincère, Paula ne nous laisse pas indifférents.

Jeune Femme, c'est un film sur une fille fragile, plutôt instable psychologiquement, mais qui parvient à se raccrocher à de petites choses pour s'en sortir. C'est le parcours d'une femme-enfant dépendante d’autrui qui parvint, tout doucement et tardivement, à prendre son envol. C'est aussi l'histoire d'une relation amoureuse toxique, de manipulation psychologique. Enfin, c'est une histoire sur l'entraide, et l'insertion.


Dans l'ensemble, j'ai bien aimé ce film qui dresse le portrait touchant d'une jeune trentenaire hyper sensible, même si certaines scènes de ses crises, filmées en gros plan au début du film, m'ont quelque peu géné. L'histoire est poignante, tantôt triste, tantôt optimiste et le tout est filmé avec délicatesse et tendresse et la réalisatrice parvient tout au long du film à garder un certain dynamisme. De plus, tous les personnages sont justement interprétés, notamment  Laetita Dosch qui crève l'écran.

Jeune femme / film français de Léonor Serraille, avec Laetitia Dosch, Grégoire Monsaingeon, Souleymane Seye Ndiaye. - sortie le 01/11/2017 (durée 1h37)
Caméra d'Or, Festival de Cannes 2017