mercredi 3 février 2016

"Fit to Print!" des illustrateurs strasbourgeois dans le New-York Times !

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas le musée Tomi Ungerer à Strasbourg, c'est un des seuls musées qui rend hommage à l'oeuvre d'un artiste vivant : Tomi Ungerer, âgé aujourd'hui de 84 ans. L'artiste est une forte figure locale en Alsace. Auteur de livres pour la jeunesse, dessinateur de presse, sculpteur, caricaturiste auteur de dessins érotiques, peintre... c'est un artiste universel, un "touche à tout". De plus, il reste très attaché à son Alsace natale et a publié plusieurs dessins sur sa région, même s'il vit maintenant en Irlande.

Tomi Ungerer

Pour en connaitre plus sur cet artiste si vous ne le connaissez pas bien, vous pouvez consulter sa biographie ou visiter le musée qui propose une belle rétrospective de ses oeuvres !

Tomi Ungerer rencontra un grand succès avec ses livres pour enfants (Parmi les plus connus Les 3 brigands, Jean de la Lune...) et connut également une carrière internationale puisqu'il parti travailler à New-York à la fin des années 50. Il travailla alors pour le New York Times pour qui il réalisa notamment de grandes affiches qui furent diffusées dans toute la ville pour promouvoir le journal !
"Formé par le style de Savignac, le jeune artiste a imaginé des situations absurdes pour provoquer le choc visuel indispensable à l'art de la publicité" explique la conservatrice du musée dans le Petit Journal, descriptif de l'exposition.

Voici deux exemples d'affiches grand format réalisées par Tomi Ungerer que l'on peut retrouver dans la première salle de l'exposition, en guise d'introduction.

Affiche de Tomi Ungerer pour le New-York Times en 1967

Affiche de Tomi Ungerer pour le New-York Times en 1959

L'artiste a réalisé également des illustrations pour des encarts publicitaires publiés dans la presse. Par exemple, cette belle illustration faite de collages :

"people who cause a ripple
when they enter the scene (or a conversation)
read the New-York Times"

Si Tomi Ungerer, ancien élève des art décoratifs de Strasbourg, artiste aujourd'hui amplement reconnu, a publié des dessins dans un célèbre journal américain, on ignore par contre que c'est également le cas de plusieurs étudiants issus de cette même école strasbourgeoise ! En effet, comme l'explique Le Petit Journal  (le guide de l'expo en format journal) la directrice artistique de la section "Opinion" du New-York Times et commissaire de l'exposition, elle a découvert "la diversité et la richesse de l'atelier d'illustration de la HEAR de Strasbourg dans la revue Nyclaope et les blogs de ses auteurs puis a commandé des illustrations de presse pour le journal."

Cette exposition met ainsi en valeur le travail d'une quinzaine d'étudiants de la HEAR qui se sont  vus commander des dessins pour le New-York Times. Ils ont souvent dû réaliser ces illustrations dans des délais très courts afin d'illustrer des articles ou dossiers sur un sujet de société. Les dessins exposés ici ont été publiés dans le journal américain entre 2012 et 2015.
La devise du New York Times est "All the News That's Fit to Print !" ("toutes les nouvelles sont bonnes à publier") d'où le titre de cette jolie petite expo à découvrir jusqu'en avril : Fit to Print !



Voici quelques exemples d'illustrations que j'ai bien aimé :

Des impressions Riso d'Alexis Beauclair, notamment celle ci à propos du port d'armes :
Dessin réalisé le 26/07/2015 dans le NYT
pour l'article intitulé "what make a shooter do it"

Des dessins à l'encre de Bénédicte Muller, comme celui-ci pour illustrer un dossier sur les maisons de retraites :

dessin publié dans  NYT du 02/11/2014
pour l'article New building for older people 

Les beaux dessins de Marion Fayolle avec transfert d'encre et encres de chine pour illustrer des sujets psychologiques ou philosophiques :

"La conscience de soi". 
Dessin illustrant l'article Secret Ingredient for success du NYT du 20/01/2013

"L'infidélité" 
Dessin pour l'article "Infidelity in your genes" dans le NYT du 24 mai 2015

Ce sont en tout une quinzaine de jeunes artistes (la plupart ont moins de 30 ans) dont les oeuvres sont ici mises en lumière.
Et après avoir admiré les dessins joliment mis en valeur dans des cadres, on peut voir les illustrations dans leur contexte original puisque tout un mur a été tapissé avec les exemplaires du New-York Times illustrés !



Dans une autre salle, on découvre une sélection d'oeuvres personnelles de ces jeunes artistes qui ont illustré des articles dans la rubrique "Opinon" du New-York Times.

Parmi celles-ci, voici une illustration par trichromie de Quentin Duckit que j'ai beaucoup aimé, qui ressemble à une illustration pour un conte, invitant au rêve et à la contemplation : 

Chevalier dans la forêt Quentin Duckit, 2015

Enfin, dans la dernière partie de l'exposition sont présentés les travaux personnels de ces jeunes illustrateurs. La plupart des élèves de la section "Illustration" de la Haute Ecole des Arts du Rhin (anciennement Arts Déco) publient des dessins dans des revues qu'ils éditent eux-même, ce qui leur permet de faire connaitre leur travail. Par exemple, dans la revue Nyctalope.


Pour conclure, je dirai que Fit to Print est une petite expo très intéressante qui met en lumière le travail des étudiants en illustration de la Haute Ecole des Arts du Rhin, où l'on apprend que de jeunes strasbourgeois illustrent le célèbre journal américain ! Une exposition qui met aussi en avant l'importance de l'illustration de presse. Car si on connait surtout le dessin de presse type caricature, il existe aussi d'autres styles d'illustrations pour illustrer un article ou un dossier, que ce soit des dessins à l'encre, au crayon, à l'aquarelle, etc. Le but étant d'attirer le regard du lecteur, de faire réfléchir ou tout simplement rêver.




lundi 1 février 2016

"Spotlight" : très bon film sur la presse d'investigation !

Vous vous souvenez peut-être du scandale déclenché en 2002 lorsqu'un journal américain leva le voile sur les milliers de prêtres pédophiles dûment protégés par l'Eglise, et ce depuis des dizaines d'années. Cette incroyable et effroyable histoire a inspiré le réalisateur Tom McCarthy qui fait de Spotlight un formidable film sur le journalisme d'investigation.


"Spotlight" c'est le nom de la branche d'investigation du journal quotidien de Boston, le "Boston Globe". Ses cinq journalistes passent généralement plusieurs mois à enquêter avec précision sur un sujet avant d'en faire un dossier complet. Lors d'un changement de direction, le nouveau patron du journal a pour principal objectif de relancer le quotidien surtout que la concurrence d'Internet commence à se faire sentir. Il s'intéresse notamment à ce service d'investigation dans lequel il voit un point fort pour le journal. Son attention est alors attirée par un fait divers : un prêtre accusé d'attouchements sur mineur. Cette histoire n'est pas la première du genre à Boston. Il demande alors à l'équipe de Spotlight de creuser ce sujet, d'autant plus que des rumeurs disent que l'archevêque savait depuis des années que le prêtre accusé était un pédophile. 

Bande-annonce :

Les journalistes vont alors aller de surprises en surprises : quelques années auparavant, un avocat avait déjà instruit un dossier contre l'Eglise avec témoignages de victimes à l'appui, mais la pression et les relations de l'Eglise étaient telles qu'il a dû laisser tomber et ne veut dorénavant plus en entendre parler. En allant à la recherche des témoignages des victimes, tous plus émouvants les uns que les autres, les journalistes apprennent l'existence d'une association des victimes de sévices sexuels commis par des prêtres. Elle aussi avait entamé des poursuites en justice qui n'ont jamais abouti. Les enquêteurs découvrent alors avec horreur comment les curés choisissaient leurs "proies", généralement issues de milieu défavorisé avec des parents plus ou moins absents. Leur statut de "guide spirituel"  faisait d'eux des personnes intouchables aux yeux de leurs petites victimes et ils étaient protégés au sein du système. Edifiant !
Les journalistes entrent aussi en contact avec un psychothérapeute spécialiste des défiances des prêtres qui affirme que seuls 50 % des prêtres sont vraiment abstinents. Certains ont des maîtresses, d'autres s'en sont pris à des enfants. Lui aussi a tenté de se faire entendre auprès de la justice mais s'est fait rapidement décrédibiliser par l'Eglise.

L'équipe de Spotlight

A force de travail, de persévérance et de courage, l'équipe d'investigation parvint à regrouper suffisamment de témoignages et de preuves pour rédiger un papier sérieux sur le sujet. Après avoir trouvé des preuves impliquant 2 prêtres sur Boston, il découvrent que 13 membres du clergé sont impliqués, jusqu'à ce qu'en regroupant plusieurs informations, ils parviennent à des résultats de plus en incroyables ! C'est près d'une centaines de prêtres dans la région de Boston qui auraient été "mutés" ou en congé maladie ces dernières années suite à des violences sexuelles sur mineurs. Absolument stupéfiant. C'est ainsi qu'une véritable enquête de fond réalisée par un journal local a permis de révéler un des plus gros scandales de ces dernières années.


Le film est réussi car il retrace très justement toutes les étapes qui ont permis d'obtenir un dossier complet sur cette terrible affaire de pédophilie. 
On est un peu perdu les quinze premières minutes : après un flash back dans les années 70, on est plongé directement dans l’effervescence de la rédaction du journal avec de nombreux personnages et des dialogues qui fusent ! Mais à partir du moment où les journalistes se lancent dans l'enquête, on est rapidement immergé dans cette rédaction et les deux heures de film passent assez vite.


Le film a le mérite de montrer avec précision le travail d'un journaliste : de l'idée du sujet à la recherche de sources fiables, de témoignages, de preuves, faisant face aux critiques et aux éventuelles intimidations. D'ailleurs, les acteurs ont côtoyé les véritables journalistes héros de l'affaire pendant plusieurs mois afin d'en apprendre le plus possible sur leur travail, reprenant aussi leurs postures, essayant de comprendre leurs caractères. C'est pourquoi Mark Ruffalo est tellement bon en journaliste discret et passionné, avec son style si particulier !


Le casting est à la hauteur dans ce film. Avec Michael Keaton (The Birdman) dans le rôle du rédacteur en chef de Spotlight, Mark Ruffalo et Rachel McAdams dans les rôles des principaux journalistes d'investigation,  John Slattery (Mad Men)en tant que rédacteur en chef du journal et bien d'autres encore.

Pour conclure, je dirai que Spotlight est un film intelligent et réussi. Tout d'abord il reprend un des plus grands scandales de ces dernières années en détaillant les rouages qui ont fait que cette incroyable affaire n'ait pas été révélée plus tôt. Le film montre habilement le pouvoir et l'influence qu'a l'Eglise qui n'hésite pas à subtiliser des preuves et à décrédibiliser et intimider les plaignants.
Ensuite, comme expliqué plus haut, c'est un formidable film sur le métier de journaliste, sans fioriture, sans effets spéciaux, avec des jeux d'acteurs tout en retenue. C'est aussi un vibrant hommage à la presse papier, aujourd'hui fortement concurrencée par la télévision et Internet.

Le film a eu plusieurs nominations dès sa sortie : Il est notamment nommé 4 fois pour les Oscars et 3 fois pour les Golden Globes.

Spotlight / film américain réalisé par Tom McCarthy, avec Michael Keaton, Mark Ruffalo, Rachel McAdams, Liev Schreiber, John Slattery . - Sortie en France le 27 janvier 2016.

lundi 25 janvier 2016

"Un coeur en silence" : émouvant roman à 4 voix autour du violon

Voici un magnifique roman d'une auteure catalane qui nous transporte entre Barcelone et Berlin au son du violon et fait se croiser le destin de 4 personnages, tous proches d'un grand musicien. Pour rendre hommage à ce célèbre chef d'orchestre décédé il y a dix ans, un concert est organisé à Berlin, sa ville d'origine et rassemble les personnes qui lui ont été chères.
Alternant subtilement narration au passé et au présent, l'auteur retrace dans Un coeur en silence le destin de quatre personnages qui se sont rencontrés grâce à ce grand musicien.


On suit l'histoire de Térésa, enfant issue d'un milieu très pauvre de Barcelone. Généreuse, curieuse et courageuse, elle trouve un jour un violon et pas n'importe lequel, un Stainer, ce qui va bouleverser sa vie. Plus tard, elle croise le chemin de la jolie mais froide Anna, une fillette mal aimée, abandonnée, qui, une fois adulte, s'est construit une carapace et reconnait elle même avoir perdu son âme lorsqu'elle était enfant. Elle devient une violoniste particulièrement douée. Mais peut on être parfaite lorsque l'on joue sans âme? Teresa et Anna vont avoir une relation très compliquée tout au long de leurs vies sur fond de malentendus, de rancœur avec toujours au centre, le violon. Toute l'histoire est dévoilé subtilement au fil des chapitres.
Il y a aussi Maria, arrivée très jeune au service de celui qu'elle appellera toute sa vie "Monsieur", souvent ignorée voir méprisée par les autres, elle sera pour lui sa gouvernante, puis son amie et même son élève. Elle est celle qui connait tous ses secrets, celle qui le comprend le mieux.
Et enfin il y a Mark qui a grandi à Berlin Est où la musique lui a permis de s'"évader" au delà de ce mur le coupant du monde. Lorsque sa mère décède et qu'il apprend qui est son père, il décide de partir à la rencontre de celui-ci, à Barcelone.

Alternant successivement les quatre narrations, révélant au fur et à mesure les blessures, les secrets, les relations au violon de ces personnages, leurs récits permettent également de mieux cerner celui qui était au coeur de leurs vies, ce professeur, musicien, chef d'orchestre, amant, père, tellement passionné par la musique qu'il en oubliait toute convenance sociale. 

C'est un livre à quatre voix, empreint de beaucoup d'émotion, de tendresse et de mélancolie, comme un magnifique concerto... pour violon. C'est un roman bien rythmé en raison de ces narrations multiples et de l'alternance de récits au présent et au passé. L'écriture est plutôt simple mais émouvante et percutante.

J'ai dévoré ce roman que j'ai trouvé très touchant grâce à la place qu'y occupe la musique mais aussi par la description des relations humaines qui y est faite, ces personnages tous plus ou moins fragilisés par la vie et qui ont trouvé leur salut dans le violon.


Quelques citations :

"Moi, je n'avais jamais pu jouer sans être émue. J'appris à rester sereine, même si c'est encore difficile, mais pendant de nombreuses années, dès que je me mettais à jouer, je devais retenir mes larmes." (Térésa) p. 21

"Je vivais constamment avec l'impression d'avoir un petit trou dans l'estomac, et quand ma mère partait ou me rejetait parce qu'elle voulait rester seule avec un de ses invités, le trou s'agrandissait. Il me devenait insupportable, comme un ulcère qui me rongeait de l'intérieur et dont on ne pouvait freiner les dégâts."  (Anna) p. 40

"Aujourd'hui, alors que je n'arrive pas à comprendre comment nous avons pu vivre si longtemps dans une civilisation si arriérée, malgré tout, il me manque quelque chose : le silence, cette paix imposée qui nous obligeait à nous concentrer sur ce que nous désirions réellement. Il n'y avait rien pour nous distraire. Nous ne possédions que la musique." (Mark) p. 50

"Je me lançais, un peu tremblante, puis me raffermit. Cette musique, accompagnée par le piano, c'était comme entrer au paradis. La salle, la maison, tout cessa d'exister, il n'y avait que Monsieur, moi, la musique et l'histoire d'un berger et d'une fermière qui finissait mal comme il me l'avait racontée." (Maria) p 124-125



vendredi 22 janvier 2016

"Délivrances", le nouveau roman envoûtant de Toni Morisson

Toni Morisson, prix Pulizer en 1988 pour Beloved et prix Nobel de littérature en 1993 pour l'ensemble de son oeuvre est sans doute l'une des plus grandes femmes écrivains américaines de nos jours. A 84 ans, elle livre son onzième roman, Délivrances et sa "plume" semble toujours aussi jeune et pertinente.


Avec une écriture poignante empreinte de poésie, une narration omnisciente, alternant éllipses, métaphores et diverses figures de style, elle relate ici la vie d'une jeune femme noire dans l'Amérique contemporaine. Celle-ci doit faire face à ses vieux démons pour parvenir à avancer dans la vie.

Bride est une jeune femme à la peau très noire d'une vingtaine d'année dans l'Amérique contemporaine. Petite, elle s'appelait Lula Ann et sa peau sombre a tellement effrayé ses parents à sa naissance que son père s'est enfui et sa mère l'a élevée avec une certaine distance et sans affection pour l'endurcir face aux discriminations auxquelles elle devra faire face. Le racisme, elle l'a d'ailleurs bien connu. Mais avec les années, elle s'est renommée Bride comme pour tourner la page et a appris à se servir de sa peau noire pour devenir une beauté fatale suscitant ainsi des regards admirateurs plutôt qu'effrayés. Elle a dorénavant des responsabilités professionnelles et est respectée. Tout va bien pour elle jusqu'au jour où son amant passionné, Booker, la quitte soudainement, sans explications. Jusqu'au jour où Bride va à la rencontre de son passé, alors qu'elle était encore la petite Lula Ann. S'en suit une sorte de parcours initiatique où elle va faire plusieurs rencontres successives qui vont toutes contribuer à la faire réfléchir, évoluer, se reconstruire. 

Sur fond de discriminations raciales et d'histoires sombres qui semblent avoir plus ou moins touchés tous les personnages de cette histoire, Toni Morrison dresse là encore le portrait d'une femme noire dans une Amérique névrosée et détraquée, des thèmes qui lui sont chers.
Alternant successivement les points de vue de Bride, de Sweetness (sa mère), de Brooklyn (sa meilleure amie) et d'autres personnages, la narration nous permet de connaitre les pensées de Bride mais aussi de toutes les personnes de son entourage.

Toni Morisson ajoute également à son roman une touche de mystère. En effet, après s'être fait subitement larguée, Bride semble perdre pied et son apparence physique se modifie. A moins que ce soit dans sa tête? En tout cas, cela contribue à faire de cette histoire une sorte de conte moderne. La fin, un peu trop rapide et mignonne à mon sens, rejoint d'ailleurs cette idée du conte, de la fable moderne. Fable dont la morale pourrait être alors : accepter son passé pour construire son avenir. Faire face à ses vieux démons pour connaitre enfin la... délivrance.

J'ai lu ce roman quasiment d'une traite, happée par cette écriture rythmée à la fois dure et poétique. J'ai d'ailleurs apprécié relire certaines phrases plusieurs fois tellement je les trouvais belles !
Prochainement, je compte bien lire Home, son précédent roman sorti en 2012 .


Quelques citations : 

"Donc, je laissais les injures et les brimades circuler dans mes veines comme du poison, comme des virus mortels, sans antibiotiques à ma disposition. Ce qui, en fait,était une bonne chose maintenant que j'y pense, parce que j'ai développé une immunité tellement forte que la seule victoire qu'il me fallait remporter, c'était de ne plus être une petite négresse." p.72

"La lune était un sourire édenté et même les étoiles, vue entre les rameaux de la branche qui s'était abattue sur le pare-brise comme un bras étrangleur, lui inspiraient de l'épouvante. La partie du ciel qu'elle entrevoyait était un tapis sombre fait de couteaux étincelants pointés vers elle et brûlant d'être lancés." p. 99

"Ils vont tout faire capoter, se dit-elle. Chacun va s'accrocher à une petite histoire triste de blessure et de chagrin : un problème et une douleur anciens que l'existence a lâchés sur leurs êtres purs et innocents." p .176

samedi 16 janvier 2016

"Occupied" : passionnante série norvégienne sur fond de géopolitique

ARTE a diffusé récemment une nouvelle série scandinave très intéressante et vraiment bien construite. Il s'agit d' Occupied, un thriller politique écrit par l'écrivain norvégien Jo Nesbo.


Le synopsis :
En cette période de réchauffement climatique, Jesper Berg, le Premier Ministre de la Norvège issu du parti écologiste, annonce publiquement la fin de l'exploitation du pétrole par son pays pour se consacrer uniquement aux énergies propres. Mais l'Union Européenne et la Russie ne sont pas de cet avis, les enjeux économiques étant trop importants. La Russie s'immisce alors tout doucement dans les affaires de la Norvège en lui imposant d'abord un ultimatum pour continuer l'exploitation du pétrole, puis en exerçant diverses pressions.
Cela n'est bien sûr pas du goût de tout le monde et plusieurs individus s'opposent violemment à cette pression exercée par les russes. S'en suivent quelques actes malheureux qui vont mettre à mal les relations avec les russes et entraîner une véritable crise diplomatique.
Ensuite, à chaque fois qu'une crise est sur le point de se résoudre, un nouvel événement apparaît ne faisant qu'empirer la situation. Le Premier Ministre a alors plus en plus de mal à jongler entre ses relations diplomatiques envers la Russie, ses convictions, son parti et l'approbation de son peuple.

Trailer :


Cette série est intéressante car elle montre que nos démocraties d'apparence si solides peuvent vite se voir fragilisées lorsque d'énormes enjeux économiques sont en jeu et qu'elles n'ont plus le soutien des pays alliés.
Il est également justement démontré qu'il suffit souvent de pas grand chose pour mettre le feu aux poudres !


Au fil des épisodes, qui portent chacun le nom d'un mois, on suit bien sûr le quotidien du premier ministre norvégien qui doit mettre de coté ses convictions pour protéger son pays. On suit aussi les aventures de son garde du corps Hans-Martin qui, après avoir sauvé la vie de l'ambassadrice russe et fait ses preuves auprès du Premier Ministre, devient un atout pour les négociations avec les russes lors des crises successives. 


L'ambassadrice Sidorova a d'ailleurs un rôle essentiel dans la série. En parallèle, on suit le parcours d'un journaliste d'un grand quotidien norvégien qui tente de connaitre les dessous de cette crise et des relations tendues avec les russes et celui de la femme de ce dernier qui tient un grand restaurant où aime se réunir les russes.


Certains tentent à tout prix d'arrondir les angles avec la Russie quitte à renier leurs convictions, d'autres s'en fichent du moment que leurs affaires continuent de tourner, d'autres encore s'opposent vivement à  toute ingérence de la part des russes et décident d'entrer en résistance.



La série, très crédible et contemporaine, a le mérite de nous interroger sur ce que nous ferions si notre pays reniait ses promesses pour se soumettre aux volontés d'un autre pays, sans que notre quotidien n'en soit vraiment chamboulé. Tenterions-nous pas tous les moyens d'arrondir les angles? Subirions-nous sans broncher? Entrerions-nous en résistance? 
Ce sont toutes ces questions que l'écrivain-scénariste Jo Nesbo a voulu soulever, comme il l'explique dans cette entrevue à lire sur la page qu'ARTE consacre à la série.


Avec son rythme modéré, un scénario bien ficelé et crédible, des sujets d'actualité, une réalisation sobre et efficace et de nombreux rebondissements qui nous tiennent en haleine tout du long, Occupied est une vraie réussite, à voir si ce n'est pas encore fait !

Occupied. Titre original : Okkupert / série norvégienne créée par Jo Nesbø (2015), avec Henrik Mestad, Eldar Skar, Ingeborga Dapkunaite.

lundi 11 janvier 2016

"Parce qu'il n'est pas trop tard mais qu'il faut se bouger. Maintenant". Allez voir Demain, superbe film documentaire éco-citoyen

On nous parle constamment du réchauffement climatique, des catastrophes écologiques, des pays les plus pollueurs aux monde qui sont de toute façon dépendants de multinationales et de lobbies pourris par l'argent. On se sent tellement impuissants, comme si tout était déjà joué d'avance : de toute façon l'Humanité court à sa perte.
C'est d'ailleurs ce que semble montrer cette étude faite en 2012 par deux chercheurs américains qui démontre que les enjeux écologiques sont tels qu'une partie de l'humanité serait menacée d'ici 2100.
C'est cette même étude qui a fait réagir l'actrice et réalisatrice Mélanie Laurent, Cyril Dion (l'un des fondateurs du mouvement Colibris) et quatre de leurs amis. 


Comme ils l'expliquent au début du film, ils se sentaient démunis face à tant de fatalisme et ont voulu faire quelque chose avec leurs moyens, à savoir le cinéma. C'est ainsi qu'est né ce documentaire qui a pu voir le jour grâce à la participation de plus de 10 000 kissbankers qui ont contribué à son financement.


L'équipe s'est rendue dans une dizaine de pays, en Europe, aux Etats-Unis en passant par l'Inde, pour décrypter les raisons de ce désastre écologique et surtout pour proposer des solutions. Saviez-vous que seuls 30 % de l'agriculture était issue des grands groupes et que plus de 70 % de l'agriculture dans le monde provient des petits exploitants? Aussi, si le changement venait d'en bas?
En interrogeant chercheurs, économistes, agriculteurs, associatifs, innovateurs, chefs de projets, architectes, Demain nous présente des alternatives, des idées pour polluer moins, des initiatives locales pour mobiliser les citoyens à l'écologie tout en créant du lien social, des nouvelles formes d'architectures urbaines, de nouveaux moyens de transports. Des initiatives réussies à Copenhague, Chicago, en Angleterre, en Normandie, dans une entreprise de Lille, en Islande, en Finlande... et qui devraient servir d'exemples. Le film montre qu'il suffit souvent de quelques citoyens, chefs d'entreprises ou dirigeants audacieux qui retroussent leurs manches et proposent des solutions novatrices et écologiques qui fonctionnent et servent ensuite d'exemple.

Bande-annonce :

Demain est un formidable documentaire qui doit probablement son succès à la manière à la fois dynamique, pédagogique et accessible de nous présenter les liens étroits entre écologie, agriculture, économie, politique et éducation, le tout avec un ton enjoué et un brin d'humour. Chose qui est rarement démontrée dans les médias traditionnels et qui est pourtant très intéressante à mettre en avant, voir essentielle ! Car tout est lié. C'est en revoyant en profondeur notre manière d'être, notre façon de vivre ensemble, notre système politique que nous pourrons réduire les émissions de CO2. Et de citer des exemples et initiatives locales pour illustrer cela. Surtout, c'est un film qui malgré tout est optimiste et loin du message pessimiste et culpabilisant habituel. Demain invite chacun à se retrousser les manches et à changer ses habitudes.

En alternant une narration simple, comme une discussion entre copains (Mélanie Laurent et Cyril Dion), des interviews, quelques schémas explicatifs, des vues de paysages et scènes d'abérrations écologiques avec quelques effets "cinéma" ainsi qu'une bande-son très bien choisie, la réalisation est à la fois dynamique, recherchée et efficace.

Demain est un film vraiment nécessaire, que tout le monde devrait voir, y compris nos dirigeants, un vrai message d'espoir, une mobilisation citoyenne. Et comme il est dit à la fin du film : "Parce qu'il n'est pas trop tard mais qu'il faut se bouger. Maintenant." voici 5 solutions simples à appliquer dès maintenant chez vous, proposées sur le site du film http://www.demain-lefilm.com/les-solutions

jeudi 7 janvier 2016

L'humanitaire comme vous ne l'avez jamais lu

Durant l'hiver 1995, un convoi humanitaire part de Lyon pour la Bosnie, alors en pleine guerre. Les deux camions transportent des vivres, des médicaments et des vêtements pour aider la population en détresse. A bord, Maud, 21 ans, est la seule fille. Elle est accompagnée par deux ex militaires, Marc et Alex, un homme lunatique et renfermé nommé Vauthier et le discret Lionel qui trouve refuge dans la marie-juana. Chacun d'entre eux s'est engagé pour des raisons diverses, plus ou moins nobles et verra ses illusions se briser au cours du voyage. 


Au cours de leur périple, au gré des longues heures passées dans le camion pour se rendre en Bosnie, la tension monte entre les cinq protagonistes, en raison de caractères et de motivations différent(e)s. Mais durant le voyage, des affinités se créent également, des carapaces se fendillent, des secrets sont révélés et la réalité du terrain se confronte à l'imaginaire que chacun se faisait de l'aide internationale. Ainsi, chacun va se retrouver confronté à des choix et verra sa vision de l'humanitaire remise en question.

La neutralité d'un convoi humanitaire peut-elle être préservée au coeur d'un conflit armé? Peut-on vraiment ne pas prendre parti, ne doit-on pas davantage s'engager? Toutes ces questions sont soulevées dans ce roman de Jean-Christophe Ruffin qui oscille entre roman d'aventure, nouvelle géo-politique et enquête psychologique.

Check-Point est un livre intéressant, très lucide, à l'écriture efficace. Il y a toutefois quelque chose de dur dans ce récit, une certaine froideur qui maintient le lecteur à distance. En effet, il est difficile de s'identifier à ces personnages plutôt antipathiques, le tout dans un contexte de guerre et de tension. Mais on peut dire que le style à la fois sobre, froid et distant colle parfaitement avec le climat glacial de l'histoire du coup !

A savoir également que l'auteur parle en connaissance de cause puisqu'il a travaillé plus de 20 ans au sein de plusieurs ONG dans de nombreux pays, notamment aux Balkans.


Quelques citations :

"Maud n'aimait pas les idées reçues. Elle avait toujours déplorée que la plupart des gens ne soient pas capables de comprendre la complexité des choses. Les paradoxes la séduisaient. Ils étaient comme l'aliment de l'intelligence" p. 88

"Pour Maud, ce n'était pas la moindre bizarrerie de cette guerre que d'opposer des gens qui parlaient la même langue, habitaient la même terre et adoptaient au quotidien les mêmes usages." p. 112

"La destruction, visible çà et là, paraissait être tombée du ciel, comme une foudre. Le malheur ressemblait à un décret divin qui ne devait rien aux hommes." p 172

"Encore une fois, la force ne suffit pas. Ce qu'il faut pour se protéger, c'est le mystère. On doit être impénétrable, imprévisible. L'amitié, c'est le contraire : on se dévoile, on laisse quelqu'un entrer dans votre pensée." p. 258