mardi 9 mars 2021

Un roman noir d'émancipation féministe absolument palpitant !

Tess Sharpe est une jeune autrice américaine qui signe avec Mon Territoire un roman noir haletant.  L'autrice a grandi de façon assez marginale, au fond de la forêt californienne et cela se ressent dans son livre. L'histoire se déroule au fin fonds des bois, un peu à l'écart du monde, loin de toute civilisation. Avec son écriture rapide, percutante, digne des plus grands auteurs de polars, Tess Sharpe m'a fait tourner frénétiquement les pages de ce roman, souvent jusqu'au milieu de la nuit !



L'enfance d'une héritière d'un empire mafieux

Harley McKenna est la fille unique d'un chef de la mafia, Duke, qui dirige d'une main de fer les trafics de drogue et d'armes dans tout le nord de la Californie. Elle a 8 ans quand elle voit son père tuer un homme pour la première fois, quelque temps après qu'elle ait assisté à la mort violente de sa mère. Dès lors, son père, en guerre avec une autre famille, va lui apprendre à survivre, va la modeler en petite guerrière lui apprenant à se méfier de tout le monde, à se défendre... et à attaquer. Tout cela en vue d'en faire son héritière. Harley grandit dans la violence, la peur et l'isolement mais aussi dans l'amour de personnes très proches, son père, oncle Jack, l'amie de sa mère Mo et son âme soeur Will.

Bien sûr, Harley souffre de cette éducation quasi militaire, violente et impitoyable que lui a donné son père, qui l'aime pourtant plus que tout. Mais cela fait aussi pleinement parti de son identité maintenant qu'elle est une jeune adulte. Son atout ? En tant que femme, les hommes des deux camps ennemis ont souvent tendance à la sous-estimer. Or, Harley est très intelligente, c'est une fine stratège qui n'a pas froid aux yeux.

Une double narration palpitante

La narratrice a 22 ans lorsqu'elle raconte ici son histoire. Elle revient sur ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, relatant les événements terribles qui ont contribué à faire la jeune femme qu'elle est devenue (Le livre commence d'ailleurs ainsi : "J'ai huit ans la première fois que je vois papa tuer un homme". Et c'est ainsi pour chaque chapitre de son enfance... la première fois qu'elle a eu le nez cassé, la première fois qu'elle s'est battue, etc.) Elle alterne ces souvenirs avec les péripéties de sa vie actuelle. Les phrases sont courtesOn comprend dès le début qu'elle prépare quelque chose mais ce n'est que vers la fin que se déroule le fil de l'histoire.

Les "flash back" permettent de comprendre qui est la Harley d'aujourd'hui et, au fil des pages plusieurs secrets sont révélés justifiant le dénouement tant attendu. Car aujourd'hui Harley se bat pour son territoire, pour le territoire de son père. Mais elle veut changer les choses. Car Harley, derrière sa carapace de petit soldat a toujours eu bon coeur comme sa maman qui avait créé un refuge pour femmes battues "le Ruby" dont elle a hérité. La lutte contre les maltraitance des femmes, c'est son combat. Ainsi, lorsqu'une de ses protégées est retrouvée violentée par un membre du gang ennemi, c'est le déclencheur d'une rage destructrice pour Harley.
Accompagnée de sa fidèle chienne, avec l'aide de son âme-soeur Will et de son amie d'enfance, elle va braver les règles pour tenter de sauver son territoire et de leurrer tout le monde.

Un roman d'apprentissage noir et féministe

Mon Territoire est un roman d'apprentissage d'un autre genre, un récit d'émancipation d'une jeune femme formatée malgré elle, mais qui va se démener pour tracer sa propre voie. En ce sens, c'est un roman résolument féministe ! D'ailleurs, tous les personnages féminins de ce roman sont déterminés et courageux, empreints d'une certaines sagesse contrairement aux personnages masculins qui sont guidés par la soif de vengeance et la jalousie. 

C'est aussi un histoire de gangsters, une sorte de western des temps modernes écrit comme un polar, avec plein de fureur mais aussi d'espoir. 
Alors certes, on peut peut-être reprocher à la jeune autrice quelques longueurs par moment mais dans l'ensemble j'ai beaucoup aimé ce livre que j'ai dévoré en quelque jours (nuits surtout) malgré ses 556 pages.

Ce livre a été récompensé par le Grand prix des lectrices Elle 2020.

Mon territoire / Tess Sharpe, trad de l'américain par Héloïse Esquié . - Sonatine ed. 2019

Quelques citations pour se faire une idée du style :

"Bennett me déteste parce qu'il voit en quoi on se ressemble. En quoi on a été marqués, tous les deux, par des hommes aux mains pleine de sang et aux coeurs louches. Comment ce monde dans lequel on est nés nous a déjà pris davantage que tout ce qu'on aurait jamais été prêts à sacrifier." p 124

"Papa m'élève différemment parce que je suis une fille. Il ne le reconnaîtrait jamais, mais aussi fier soit-il, il me sous-estime." p 190

"Je m'y attendais, mais une boule d'angoisse se forme pourtant dans mon ventre. C'est puéril, mais puissant, cette peur résiduelle qui reste ancrée en moi. Ne viole pas les règles mon Harley."p 253

"J'ai la gorge sèche. Il faut que je me remette en route. Ils doivent tous m'attendre. Pourvu qu'ils m'attendent tous. Mais ma peur, cette foutue paranoïa, cette succession infinie d'hypothèses que Duke a gravée dans mon cerveau, me déchire de l'intérieur." p 311




mercredi 10 février 2021

Une histoire familiale poignante et captivante, un premier roman réussi pour Olivia Ruiz

Olivia Ruiz, chanteuse à la voix chaude et aérienne, parolière plutôt douée, a publié l'an dernier son premier roman devenu un best-seller de la rentrée littéraire d'automne 2020. La jeune femme avait déjà montré différentes facettes de son métier d'artiste en devenant actrice et même en réalisant un court-métrage. Elle avait également déjà publié deux textes mais La commode aux tiroirs de couleur est son premier roman.


Ce livre est "presque" un coup de coeur. Je dis "presque" car l'épilogue m'a un peu déçue. Hormis le dernier chapitre, j'ai beaucoup aimé ce livre que j'ai dévoré le temps d'un week-end.
D'inspiration autobiographique, Olivia Ruiz raconte dans ce roman une histoire familiale jalonnée de drames et de secrets tout décrivant quatre générations de femmes fortes et courageuses. 

La narratrice hérite de la vieille commode à tiroirs colorés de sa grand-mère espagnole après le décès de celle-ci. Durant toute son enfance dans le sud de la France, elle a lorgné sur cette commode mais n'avait pas le droit de l'ouvrir. Sa grand mère, l'Abuela, l'appelait son "renferme mémoire". Du coup, elle a fantasmé durant des années sur le contenu du fameux meuble. Pleine d'émotions, elle va enfin ouvrir les mystérieux tiroirs et se plonger, le temps d'une nuit, dans une histoire familiale rocambolesque et tragique dont elle ignorait de nombreux tenants.

Chaque tiroir révèle des lettres, des objets racontant le passé d'une femme, Rita, sa grand-mère, qui a traversé de nombreuses épreuves avant de devenir la femme forte, attachante et quelque peu distante qui a servi de pilier à sa petite-fille.
Du terrible sacrifice de ses parents résistants sous le régime de Franco à son exil forcé vers la France alors qu'elle n'était qu'une enfant dans les années 40, de ses difficultés d'intégration dans la société française, sa nostalgie de l'Espagne à son premier grand amour qui va bouleverser sa vie... Puis, sa vie d'adulte, de mère, puis de grand-mère, une vie jalonnée de deuils et de doutes.

C'est un récit sur l'immigration, sur les racines et l'avenir qu'on essaie de se construire, malgré les obstacles. L'auteure dépeint avec brio la réalité sociologique de l'exil et de l'intégration tout en rappelant la réalité historique de l'Espagne du milieu du XXème siècle. C'est une histoire de secrets et de drames qui ont façonné la vie d'une femme, sa grand-mère. Enfin, c'est surtout un récit sur la perte et sur l'amour. La perte des être aimés, cause de désespoir et l'amour, cause de force et de résilience...

J'ai trouvé ce roman absolument poignant et captivant, bien écrit et rythmé, oscillant entre chaleur et nostalgie, alliant franc-parler, écriture métaphorique et réflexions philosophiques.

Seul bémol : la fin. C'est vraiment dommage car, après le récit de la vie de la grand-mère, il y a un épilogue racontant la relation qu'a aujourd'hui la narratrice avec le grand-père restant. Je trouve que le roman aurait pu se terminer juste avant, cela aurait été parfait. Pour cette dernière partie, j'ai eu l'impression qu'elle fut écrite par une autre personne, il y a un trop gros décalage avec le reste de l'histoire. De plus, sans vouloir rien révéler, j'ai trouvé la fin exagérée et en décallage avec le reste du roman. Mais à chacun-e de se faire son idée !

Il n'en reste pas moins que La commode aux tiroirs de couleurs est un beau roman qui se lit avec plaisir et émotion.

La commode aux tiroirs de couleur / Olivia Ruiz .- JC Lattès, 2020

Quelques citations pour se faire une idée du style :

"Ma grand-mère depuis toujours, c'est elle qui décide, elle qui nous mate. Elle est comme sa cuisine, d'abord elle te tente irrésistiblement, te surprend, puis te violente de son tempérament épicé. Quand le repas est terminé pourtant, c'est une saveur suave qui te reste  dans la bouche, rassurante parce qu'elle te donne l'impression d'être aimé passionnément." p 14

"Je ne pouvais pas imaginer la misère qu'affrontaient ceux qui étaient restés. Je ne pouvais pas imaginer à quel point notre départ avait été vécu comme un rejet par les nôtres. Je ne pouvais pas imaginer que là-bas j'étais devenue une étrangère, une traitressen une prétentieuse petite Française." p 74

"Tu sais quoi mi vida? On s'en fiche, cette histoire c'est la nôtre, que ça leur plaise ou non. Je serai tes origines, tu seras mes racines, et on s'inventera la vie qui nous plaira. On ira où on voudra, on sera qui on a envie d'être, et on s'écrira un avenir fantastique, ensemble." p75

[ le foulard bleu] Ce bleu donnera sa couleur au reste de ma vie. Ce sera le bleu de ma liberté. De mes choix. De mes sacrifices. des sacrifices que j'ai choisi de faire en hiérarchisant mes priorités. Parce que dès que j'ai porté ce foulard, j'ai fait un bond dans le temps. Je n'ai cessé d'apprendre et de comprendre, de pardonner, de grandir, tout le temps où il a enrubanné mon cou." p 117 " Le souvenir, c'est bien quand il te porte. S'il te ralentit ou même te fige, alors il faut le faire taire. Pas disparaître. Juste le faire taire, car à chaque moment de ta vie, le souvenir peut avoir besoin que tu le réveilles pour laisser parler tes fantômes."

"Je voudrais disparaître, ou mieux, ne pas avoir existé du tout. Je voudrais qu'aucun futur ne m'attende plus jamais. Mais Cali est le cadenas qui fait de mon piège une forteresse. Pour elle, je reviendrai vers cette vie que je déteste de fond en comble et sur laquelle je n'ai plus aucune prise." p 121

mercredi 20 janvier 2021

"Conversations entre amis" : bouillon de sentiments et mal-être générationnel au coeur de ce "faux" roman d'amour

Je n'ai plus trop le temps d'écrire sur ce blog et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir envie de partager des coups de coeur ! Voici un roman lu il y a quelques temps que j'ai plutôt aimé. Sally Rooney est une jeune irlandaise qui a percé avec succès dans la sphère littéraire irlandaise et européenne à l'âge de 26 ans avec son premier roman Conversations entre amis. Son deuxième roman "Normal People" sera aussi bientôt traduit en français.

Conversations entre amis c'est l'histoire de deux jeunes femmes de 21 ans, Frances et Bobbi, qui entretiennent une relation très forte depuis quelques années. Amantes durant leur adolescente, elles sont désormais meilleures amies et, quand elle ne déclament pas des performances poétiques dans des bars de Dublin, elles aiment refaire le monde et débattre de leur place dans la société. Bobbi, issue d'une famille assez aisée est la plus rebelle et antisystème. Frances, issue d'un milieu modeste, est certes désabusée mais aussi plus sensible. Stagiaire dans une maison d'édition, elle ne cherche pas vraiment à travailler et se contente du plaisir d'écrire des poèmes. Frances est la narratrice de ce livre et on sent dès le début une certaine fragilité chez elle.

Lorsque les deux copines s'incrustent à une soirée et rencontrent Melissa, une photographe trentenaire épanouie et extravagante mariée à un bel acteur (Nick), leur quotidien se voit soudain bouleversé. Les deux couples deviennent inséparables. Melissa suscite tour à tour admiration, passion et jalousie pour les deux jeunes femmes. Nick et Melissa forment un couple plus âgé (la trentaine) et entretiennent une relation assez complexe. L'amitié entre les filles se complique lorsque Frances tombe sous le charme de Nick, le mari de Melissa, et que ce dernier n'y est pas réfractaire.
Bref, on pourrait s'attendre à une énième histoire de trio / quatuor amoureux plein de bons sentiments, mais ce n'est pas vraiment le cas.

Le roman porte bien son titre puisqu'il y a moult dialogues dans ce livre : des dialogues entre Frances et Bobbi, entre Bobi et Nick, entre les deux couples... des échanges de vive voix mais aussi par mails, toujours profonds, intelligents, alternant réflexions sur les relations humaines ou sur la société capitaliste et sentiments personnels.
On suit au fil des pages le mal-être de Frances, la narratrice, qui lutte avec ses sentiments envers Bobbi, envers Nick, envers ses parents aussi, tout en faisant bonne figure pour son entourage. Elle trompe son monde grâce à son sens de l'humour (souvent noir) et son air détaché. C'est une jeune femme brillante et passionnée, drôle aussi, mais qui a en fin de compte terriblement besoin d'attention et d'amour.

Ce qui démarque Sally Rooney et fait son succès c'est probablement son écriture fraîche et passionnée, son style désabusé, à la fois réaliste, poétique et ironique. 
Par ailleurs, derrière les histoires d'amour alambiquées se cachent d'autres sujets, plus profonds : la précarité étudiante, la solitude et le mal-être post-adolescent, le manque de perspective d'avenir, une certaine détresse psychologique de la narratrice, des soucis familiaux et, comme si ça ne suffisait pas, des problèmes de santé. Autant de thèmes traités avec pudeur mais qui renforcent le récit pour lui donner un aspect sociologique très important.

Dans l'ensemble, j'ai donc plutôt bien aimé ce livre malgré quelques longueurs vers le milieu de l'histoire et des personnages qui m'ont semblé quelque peu caricaturaux. Une lecture  agréable et intelligente qui relate des "conversations entre amis" riches et pertinentes !

Conversations entre amis / Sally Rooney, Ed de l'Olivier, 2019

Quelques citations glanées au fil des pages :

"Je ne savais pas pourquoi, mais j'étais heureuse que ma poésie soit écoutée et non publiée. Elle semblait flotter loin de moi, emportée par les applaudissements." p 38

"J'accorde de l'importance à des choses que des gens normaux estiment insignifiantes. J'ai besoin de me détendre, de lâcher prise. Je devrais essayer la drogue." p 46

"J'adorais quand il était disponible pour moi, quand notre relation était comme un document Word qu'on rédigeait et mettait en forme ensemble, ou une longue plaisanterie que personne d'autre ne pouvait comprendre." p 231

"Au lieu d'être sereine, je me sentais étrangement sans défense, comme un animal qui fait le mort. A croire que Nick pouvait traverser le doux nuage de ma peau et prélever tout ce que ma corps contenait, mes poumons et autres organes sans que je cherche à l'empêcher." p 300

"Nous étions toujours sensibles à l'humeur l'une de l'autre, échangions les mêmes coups d'oeil de conspiratrices, et nos conversations donnaient toujours l'impression d'être profondes et intelligentes" (à propos de Bobbi) p 300

"J'étais comme une tasse que Nick avait renversée, et je regardais ce qui s'échappait de moi : mes illusions sur ma valeur et ma prétention à être ce que je n'étais pas" p 352

"[...] Est-ce que je dis que je suis ta petite amie? Non. Dire ça nous imposerait une dynamique culturelle préfabriquée qui nous échapperait."p 375

samedi 12 décembre 2020

Emouvant récit biographique sur Marie Curie entre essai, roman, et autobiographie.

Dans un cadre professionnel, j'ai été amenée récemment à lire ce livre de Rosa Montero. Je n'avais encore jamais lu de romans de cette auteure espagnole pourtant très connue. Onze de ses romans ont d'ailleurs été traduits en français. Son style d'écriture m'a beaucoup plu, ce qui m'encourage à vraiment à lire ses autres livres.

L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir est un peu un OLNI (objet littéraire non identifié). Ce n'est pas un roman, ce n'est pas un essai à proprement parler mais ce récit se situe entre la biographie de Marie Curie avec une touche d'autobiographie de Rosa Montero.


L'origine du livre? Rosa Montero a été sollicitée pour écrire une petite biographie sur Marie Curie mais elle s'est tellement pris de passion pour l'histoire de la chercheuse que sa petite bio s'est transformée en un récit de 175 pages! :-) L'auteure a été particulièrement touchée par le deuil qu'a vécu Marie Curie après le décès soudain de son mari alors qu'il n'avait que 46 ans et deux petites filles à charge. Elle se penche sur la Marie Curie "intime", celle qu'on ne connait pas. Elle cherche sous la carapace de la chercheuse déterminée à l'apparence froide et dure pour en faire un portrait vraiment touchant d'une femme brillante et combative.

En gros, ce petit livre très bien écrit est une suite de réflexions sur la vie de Marie Curie, ce n'est pas vraiment une autobiographie car sa vie n'y est pas décrite de manière toujours très chronologique. Mais cet ouvrage contient de nombreuses réflexions sur la vie en générale, sur la liberté, les injonctions, sur le fait d'avoir des enfants ou non, sur la difficulté de s'affirmer et de s'émanciper en tant que femme,  les diktats moraux, sociétaux, familiaux, etc.  Et c'est, bien sûr, un beau livre sur l'amour, la perte de l'être aimé, les rapports à la mort, la gestion du deuil.

Personnellement, j'ai appris plein de choses sur la vie de Marie Curie. Cette femme a fait preuve toute sa vie d'un courage incroyable ! D'abord pour quitter son pays toute seule à la fin du 19ème siècle afin de suivre son rêve, à savoir faire des études de physiques à Paris, puis pour entreprendre une carrière de scientifique tout en étant dévalorisée par ses compères masculins, et enfin pour avoir tenter de concilier carrière de chercheuse et vie de famille, au détriment d'ailleurs de sa santé. Et surtout pour avoir fait face toute sa vie à toutes sortes de pressions, de la part de ses proches, de la communauté scientifique et de la société.

Rosa Montero fait quelques parallèles avec sa propre histoire d'amour et le décès de son mari mort des suites d'une longue maladies. L'auteure compare leurs souffrances, leurs réactions face au deuil, face aux autres.

Derrière son apparence froide et dure, elle présente une Marie Curie aux multiples fragilités, prête à ne plus se nourrir faute de temps, une bête de travail capable de se mettre en danger physiquement, une femme amoureuse et passionnée... 

L'analyse faite par Rosa Montero de la psychologie et de la combativité de la chercheuse est à la fois très pertinente et touchante. La rencontre de Marie avec Pierre Curie, la naissance de ses filles, son combat pour mener en même temps une vie de famille et une vie de brillante chercheuse... Elle dû faire face toute sa vie au machisme et au manque de considération de ses homologues masculins et faire deux fois plus ses preuves qu'un homme. Pourtant elle ne s'est jamais plains à continuer à travailler dans la douleur et même dans la peine. Après la mort soudaine de son mari, Marie dû se battre encore davantage pour son travail, les scientifiques de l'époque tentant de saper son prestige, son travail, jaloux de sa réussite ne supportant pas son statut de femme scientifique.

Rosa Montero a suivi des études de psychologie et cela se ressent grandement dans ce livre : elle parvient à sonder l'âme humaine avec beaucoup de justesse ! Journaliste de métier, cela se reflète également dans ce récit, très bien documenté, écrit avec le coeur.

Le récit devient stupéfiant et effrayant quand l'auteure décrit les manipulations du radium que faisaient le couple Curie au détriment de leur santé ! Pierre avait toujours un peu de radium sur lui, ils faisaient une sorte de déni des dangers de la radioactivité, comme s'ils se sentaient intouchables.
D'ailleurs, le déni ou l'ignorance étaient collectifs : peu de temps après la découverte du radium, l'enthousiasme sur la découverte de ce nouvel élément était tel qu'on en retrouvait dans des cosmétiques et même des produits pour bébé... Sidérant !
Pierre et Marie Curie furent d'ailleurs très malades à la fin de leur vie (courte vie pour Pierre, qui ne pouvait presque plus marcher tellement les douleurs étaient fortes) mais ils ne reconnurent jamais les effets néfastes du radium.

J'ai plutôt bien aimé ce petit livre émouvant et bien écrit. La seule chose qui m'a un peu gênée ce sont des mots "clés" précédés de haschtags # , j'avoue ne pas comprendre vraiment ce que ça apporte au récit. Le rendre plus contemporain?

Mis à part ça, L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir est une lecture originale et intéressante !

L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir / Rosa Montero. - Metaillé, 2015

A propos des relations parents-enfants : "[...] ces relations tellement essentielles sont entretissées de bonheur et de douleur. Il est inévitable, je suppose, de se projeter d'une façon ou d'une autre dans ses enfants, tout comme il est inévitable pour les enfants d'exiger de leurs parents une dimension mythique impossible." p 67

"Procréer est une étape de la maturité physique et psychique : seul cet amour absolu et étincelant que les parents éprouvent pour leurs enfants permet de dépasser l'égoïsme individuel qui vous fait placer votre propore intégrité au-dessus de tout. Je veux dire que les parents sont capables de mourir pour leurs enfants : c'est un impératif génétique, un moyen de survie de l'espèce mais c'est aussi un mouvement du coeur qui vous rend plus complet, plus humain." p 67-68

"Ce radium resplendissant et puissant enflamma l'imagination des êtres humains : c'était le principe même de la vie, une pincée de l'énergie du cosmos, le feu des dieux apporté sur la Terre par ces nouveaux Prométhée qu'étaient les époux Curie.[...] l'enthousiasme atteignit des niveaux si élevés que ce nouvel élément commença à être dangereusement et inconsciemment utilisé pour tout, comme s'il s'agissait d'un baume magique." p 89

"[...] j'ai la sensation croissante qu'il existe un continuum dans l'esprit humain. Qu'il y a ,en effet, un inconscient collectif qui nous entretisse, comme si nous étions un banc de poissons sérrés qui dansent à l'unisson sans le savoir. Et les #Coïncidences font partie de cette danse, de ce tout, de cette musique, de cette chanson commune que nous n'arrivons pas à écouter tout à fait parce que le vent ne nous apporte que des notes isolées." p 123

L'auteure à propos du deuil : "Et c'est bizarre parce que ,malgré le temps qui passe lorsqu'elle se met à faire mal, la douleur éclate en vous moins fréquemment eet vous pouvez vous souvenir de votre mort sans souffrir.Mais quand la peine surgit, et vous ne savez pas très bien pourquoi elle le fait, c'est la même lacération, la même braise." p 151

"Mais la littérature, ou l'art en général, ne peux pas atteindre cet espace intérieur. La littérature s'applique à tourner autour du trou. Avec de la chance et avec du talent, peut-être qu'on parviendra à jeter à l'intérieur un coup d'oeil rapide comme l'éclair. Ce flash illumine les ténèbres, mais de manière si brève qu'il n'y a qu'une intuition, pas une vision. En outre, plus vous vous approchez de l'essentiel, moins vous pouvez le nommer. La moelle des livres se trouve aux coins des mots. Le plus important des bons romans s'amasse dans les ellipses, dans l'air qui circule entre les personnages, dans les petites phrases." p 165

mardi 10 novembre 2020

Asta : un roman puzzle sur l'Amour sublimé par une écriture charnelle et poétique

Les auteur-e-s islandais-e-s ont un don pour décrire avec brio, force et poésie les sentiments humains tout comme la nature qui les entoure, probablement car la littérature et la poésie sont profondément ancrés dans leur culture. C'est le cas des romans d'Olafdottir, c'est aussi le cas dans ceux de Jón Kalman Stefánsson, célèbre auteur islandais dont j'avais déjà parlé ici il y a quelques années, à propos d'une belle fresque romanesque et historique intitulée D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds.


Son dernier roman, Ásta  fait le récit croisé des existences d'une jeune fille prénommée Ásta, de son père Sigvaldi, de sa mère Helga, et de nombreux personnages de son entourage (sa nourrice, son premier amour...), sans oublier certains chapitres consacrés au narrateur, lui même écrivain. L'auteur saute en plus sans prévenir d'une époque à une autre, passant des années 50 à l'époque actuelle pour revenir aux années 60... Autant dire qu'au début on peut s’emmêler un peu les pinceaux, chaque chapitre abordant la vie d'un personnage à une époque différente.

"Il est impossible de raconter une histoire sans s'égarer, sans emprunter des chemins incertains, sans avancer et reculer, non seulement une fois, mais au moins trois - car nous vivons en même temps à toutes les époques." (le narrateur, p 46 )

L'histoire débute dans les années 50 au moment où la passion anime Sigvaldi et Helga. Un couple autant fusionnel que destructeur comme nous l'apprendra le roman par la suite. De cet union née Ásta , dont le prénom émane d'une grande figure de la littérature islandaise et qui, à une lettre près, signifie Amour (Ast). Sa mère, Helga, est une femme tourmentée qui ne se sent pas à sa place dans le rôle de mère et de femme au foyer, elle a cette urgence de vivre qui fait qu'elle se sent à l'étroit dans sa vie. Sigvaldi, le père, est marin-pécheur et, quand il n'est pas en mer, il tente de maintenir un équilibre émotionnel avec sa femme au tempérament explosif.. On comprend de manière elliptique que leur passion, leur amour ardent, la fureur de vivre d'Helga a fini par dévorer leur relation et par faire exploser leur famille.

"[...] la vie de l'homme est si courte, en soi, elle n'est pas plus longue que l'espace qui sépare le jour de la nuit. Voilà pourquoi nous devons faire durer pleinement et entièrement les moments où notre existence toute entière vibre. Où elle s'approfondit au point, parfois, de devenir bonheur." p 17

Après une enfance apparemment chaotique, on accompagne Ásta, adolescente, dans les années 60, qui se retrouve à passer un été dans une ferme isolée des fjords de l'ouest, aux cotés d'un fermier complètement renfermé sur lui-même, de sa vieille mère sénile et de Josef, un garçon de ferme aussi étrange que fascinant. Cet été va bouleverser la vie de la jeune fille et va la faire grandir indubitablement.

A travers les récits croisés et mélangés de chaque personnage, l'auteur livre ici l'histoire tragique  d'amours passionnés ce sentiment si fort qui peut ronger l'âme jusqu'à la folie. Chaque personnage, même secondaire, apporte au récit son histoire d'amour et sa mélancolie.
En y réfléchissant, on peut aussi penser qu' Ásta est un roman sur la transmission, l'héritage émotionnel que peuvent laisser les parents à un enfant.  
Ce récit est construit comme un puzzle, où, à la fin, on comprend les liens qui unissent ou ont uni les différents personnages.

"Il y a en toi des bouillonnements si puissants et communicatifs que ça m'effraie. Ils sont si violents que j'ai peur de t'aimer. Tellement peur de perdre le contrôle de ma vie. Notre amour me terrifie." p 393

Comme à son habitude, Jón Kalman Stefánsson nous éblouit par son écriture sensible et poétique. La poésie est d'ailleurs très présente sur la forme comme sur le fonds, nombreuses étant les références à la littérature islandaise, notamment les célèbres poètes. Son récit est également teinté par moments d'un érotisme mélancolique et les réflexions philosophiques ne sont pas en reste.

"Les vérités du coeur ne font pas toujours bon ménage avec celles du monde. C'est cela qui rend la vie incompréhensible. C'est notre douleur. Notre tragédie. La force qui fait notre lumière." p 483

J'ai beaucoup aimé ce roman, même si je reconnais qu'au début j'étais un peu déboussolée par sa construction, notamment les "sauts" temporels d'un chapitre à l'autre. Une fois habitué, on rentre dans l'histoire et on se laisse porter par cette superbe écriture, profonde, charnelle, qui décrit tellement bien les sentiments humains. Et on veut vraiment savoir ce que devient cette jeune femme !

Ásta / Jón Kalman Stefánsson .- Grasset, 2018

J'ai pour habitude de corner les pages contenant des phrases m'ayant marqué, par leur beauté ou leur force. Autant dire que j'ai corné un certain nombre de pages de ce livre. 

Voici d'autres belles citations que j'ai relevé :

"Les fjords qui s'ouvrent comme autant de cris face à l'océan glacial et ses abîmes, certains sont une fureur, une haine muette, d'autres un soupir d'apaisement, la plupart peut-être tout cela à la fois." p 59

"Il est écrit quelque part que la houle est le cri de l'abîme. Une colère immémoriale. Colère contre quoi, je ne saurai le dire. Peut-être contre la mort. Ou la vie elle-même, son injustice, bien que je ne voie pas vraiment en quoi la mer et ses profondeurs pourraient avoir une opinion sur la vie et la mort." p 73

"Les mots sont-ils assez puissants pour ressusciter la joie qui s'enfuit - créer un sens nouveau quand tout s'est affadi?
Non, il faut réessayer en redoublant d'efforts.
Mais à l'ouest, c'est la quiétude absolue
." p175

"Moi je suis prisonnière parce que je vois les barreaux de ma cellule. On t'a débranché à temps. On a annihilé ton impatience, ta fougue, ta soif de nouveauté, ton désir d'imprévu. Moi, je dois composer avec tout ça. Voilà mon malheur." Helga, p 297

"L'argent, c'est comme un labyrinthe qui vous enferme et vous déambulez d'un cercle à l'autre jusqu'à prendre conscience que ce n'est pas vous qui le collectionnez, mais lui qui vous collectionne." p 317

"Août, n'est-ce-pas le mois le plus important car il porte en lui toute la profondeur de l'été, les soirées rêveuses, des senteurs lourdes et capiteuses. Il porte en lui la vie arrivée à maturité, mais aussi le soupçon de l'autmone à venir, ce moment où tout pâlit. Puis les ténèbres s'épaississent." p 433


samedi 19 septembre 2020

Magnifique premier roman acide et caustique sur une jeune héroïne des temps modernes prisonnière d'une vie de famille toxique

Toujours chez l'éditeur L'iconoclaste j'ai découvert une autre jeune autrice talentueuse : Adeline Dieudonné. La vraie vie est le premier roman de cette jeune écrivain belge prometteuse. Comme dans Une bête au Paradis, il s'agit d'un livre coup de poing qui explore les failles psychologiques des personnages, plus précisément leur coté obscure. Un roman captivant où la tension ne cesse de monter qui se lit presque d'une traite !


Quand la violence fait voler en éclat enfance et innocence

Au début de l'histoire, la jeune narratrice a dix ans. Elle est très proche de son petit frère de sept ans, Gilles, qu'elle materne et protège. Ils jouent dehors la plupart du temps car à la maison l'ambiance est lourde. Le père peine à contenir une violence latente en lui, il est toujours prêt à exploser pour un regard, une remarque, une viande pas assez cuite, etc. Seules ses safaris de chasse semblent faire redescendre la tension. La mère est effacée, craintive. "Je ne sais pas si elle existait avant de le rencontrer. J'imagine que oui. Elle devait ressembler à une forme de vie primitive, unicellulaire, vaguement translucide. Une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive. Et avec les années au contact de mon père, ce pas grand chose s'était peu à peu rempli de crainte." (p 12) La famille vit dans un lotissement où la plupart des gens passent leur temps devant la télé rêvant d'une meilleure vie. 

Le père conserve ses "trophées", des animaux empaillés, dans une pièce de la maison interdite d'accès. Un soir, un événement aussi horrible que burlesque vient faire voler en éclat l'enfance du frère et la soeur. Sans le réconfort et l'amour de leurs parents, sans soutien psychologique, le petit Gilles se renferme, se mure dans son traumatisme. Sa soeur décrit alors son changement, la part sombre en lui qui s'étend progressivement, faisant référence à une hyène empaillée qui semble lui dévorer le cerveau. Elle décide alors de tout faire pour remonter le temps, pour retrouver son petit frère d'avant, avec son rire enfantin et ses dents de lait. Elle se lance dans des recherches pour pouvoir remonter le temps et se passionne dès lors pour les sciences physiques.
"Alors j'ai décidé que moi aussi j'allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l'ordre dans tout ça. A partir de ce moment-là, ma vie ne m'est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m'a semblé plus supportable." p 50

Survie en milieu hostile pour notre jeune héroïne


Au fil des pages, les enfants grandissent et deviennent adolescents. Le coté obscure de Gilles semble  gagner de plus en plus de terrain, le jeune garçon a tout perdu de son innocence et de sa joie de vivre. "Elle" (on ne connait pas son prénom) garde pourtant espoir de retrouver son petit frère adoré, de revenir en arrière, à la "vraie vie". 
"La vermine dans la tête de mon frère était aussi vorace et vicieuse que les vérociraptors de Jurassic Park." p 117
Toute la famille vit dans la crainte de ce père imprévisible et violent, respirant seulement en son absence. Avec beaucoup de courage et de détermination, la jeune fille est bien décidée à survivre en milieu hostile, à savoir dans sa propre famille. 

L'adolescente devient brillante à l'école car très motivée, mais le cache à sa famille pour ne pas attiser encore plus la haine de son père. Tout comme elle cache son corps qui se transforme, son père la méprisant en tant que jeune femme. En parallèle de sa vie familiale pathétique, elle fait des rencontres qui apparaissent comme des bouées de sauvetages : une vieille voisine sympathique, un jeune couple beau et attachant, un professeur particulier secret et bienveillant... Adolescente, elle ressent ses premiers fantasmes et émois amoureux. Le tout est décrit avec beaucoup de sensualité.

L'autrice décrit avec brio le mélange de sentiments de la jeune fille : entre amour et douceur pour son petit frère, pitié compassionnelle pour sa mère, crainte et recherche d'affection vis à vis de son père, envie et admiration pour d'autres connaissances...
Les animaux ont aussi une place importante dans cette histoire : tantôt réconfortants pour la fille et sa mère, tantôt des proies à traquer pour son père et son frère. Lorsque l'adolescente adopte un petit chien et l'appelle Curie en l'hommage à Marie Curie, son modèle, sa mère lui fait faire une médaille gravée "curry"... Le fossé est tel entre sa mère et elle qu'elle a depuis longtemps cessé toute communication. C'est toute seule qu'elle tente de sauver son frère. Et de s'en sortir elle aussi.

Un roman d'apprentissage d'un nouveau genre, une écriture caustique et percutante.

La Vraie Vie est un livre sur la perte de l'innocence, la fin de l'enfance. C'est l'histoire d'une fille forte, courageuse et brillante, qui veut tout faire pour s'en sortir mais reste piégée dans les mains des hommes. Malgré les sujets très graves (violences familiales, traumatisme psychologique) l'écriture est souvent drôle, caustique, métaphorique, mais aussi violente et par moment sensuelle. On pourrait presque dire que La Vraie Vie est un roman d'apprentissage d'un nouveau genre ou une sorte de conte cruel où la violence prédomine. C'est aussi un livre résolument féministe.

L'ambiance est étouffante. Le récit est d'ailleurs très bien rythmé, les phrases sont courtes et percutantes ce qui contribue à rendre ce récit captivant. Le roman est superbement construit, chaque chapitre faisant grimper la tension, jusqu'à un chapitre vers la fin du roman où celle-ci est digne des plus grands thrillers et m'a tenu en haleine une bonne partie de la soirée !

Bref, j'ai beaucoup aimé ce roman ! Il a d'ailleurs reçu plusieurs prix, entièrement mérités. (Prix Fnac, Prix Renaudot des lycéens, Grand prix des lecteurs Elle...)

La Vraie Vie / Adeline Dieudonne . - L'iconoclaste, 2018

"Comme un abcès qui avait pris le temps de mûrir, l'horreur éclatait et se déversait sur ses joues. J'ai compris que c'était bon signe, que quelque chose se remettait à circuler en lui, que la machine repartait". p.52

"J'avais compris que le bruit des larmes, c'était la clameur du village gaulois qui s'élevait au loin lorsque la vermine s'endormait" p 87

mercredi 16 septembre 2020

Une bête au paradis : Un livre puissant sur l'attachement et le désir

Cela faisait longtemps que je voulais lire un roman de cette jeune autrice de 30 ans qui a déjà écrit 9 livres (!) (dont Trois saisons d'orage prix des Libraires 2017). Une bête au paradis est un superbe roman qui explore les failles psychologiques d'une jeune femme vivant dans la ferme de sa grand-mère. Dès les premières pages, j'ai été happée par l'histoire et j'ai eu du mal à lâcher ce roman que j'ai lu en quelques soirées.


"Une bête au Paradis" c'est l'histoire d'une lignée de femme au destin tragique.  C'est le récit d'une petite fille, Blanche, trop tôt orpheline, trop tôt endurcie par la vie, qui se créé une carapace et devient une jeune femme déterminée, forte et travailleuse, mais aussi intransigeante. Adolescente, elle découvre le grand amour mais essuie aussi une terrible peine de coeur, ce qui va la fragiliser pour le restant de sa vie. 

Emilienne, la grand-mère, tient sa ferme de manière acharnée à force de travail et d'un caractère bien trempé. Sa ferme, c'est "le Paradis". C'est ainsi que l'avait baptisée sa fille Marianne. Mais, vivre sur ce domaine n'a rien de paradisiaque : l’aïeule n'a pas une minute pour souffler entre son travail à la ferme et ses deux petits-enfants, Blanche et Gabrielle, dont elle a la charge. 

"Les deuils répétés avaient faits d'elle (Emilienne) une puissance humaine dont le pouvoir grandissait dans l'imagination de ceux qui la côtoyaient" (p 52)

Blanche est une fillette très vive, courageuse, pugnace, elle tient beaucoup de sa grand-mère. Mais elle se montre aussi souvent dure et froide. Son frère Gabriel, au contraire, est très chétif et craintif et a besoin de plus d'attention. Alors que les enfants sont encore petits, Emilienne recueille Louis, un jeune garçon battu par son père et en fait son commis pour l'aider à la ferme. Louis sera pour toujours fidèle à Emilienne. 

"Chacun son poste, chacun sa mission, chacun ses animaux, chacun ses secrets. Chacun ses gestes. Et chacun sa peur de n'être que de passage, d'abîmer ce qui est déjà fragile, de gâcher la beauté. Chacun ses nuits de colère, chacun ses réveils à l'aube, et chacun pour soi, tous pour Emilienne, jusqu'à la fin" p. 239

Amoureuse, Blanche va baisser pour la première fois ses défenses. Le roman débute d'ailleurs par ce passage, ce moment où Blanche a été pleinement heureuse. Les sentiments de Louis vis à vis d'elle évoluent également et en feront un garçon torturé. Mais Blanche est une jeune femme entière, sans concessions, et sa première peine de coeur la rendra encore plus froide et distante. Elle se dévouera corps et âme à la ferme et à sa grand-mère pendant toute sa vie, murée dans ses silences, dans son passé, dans sa douleur. Bien des années plus tard, le fameux Alexandre revient et va bouleverser une nouvelle fois la vie de Blanche...

C'est un magnifique roman sur la force destructrice des sentiments que j'ai dévoré rapidement. Les phrases sont courtes, percutantes. Et, bien qu'il s'agisse d'une sorte de huis-clos (l'action ne sort pas vraiment du cadre de cette ferme), on est vraiment happé par l'histoire. Chaque chapitre porte le nom d'un verbe : "grandir", "surgir", "protéger", "venger"... qui décrit l'évolution du personnage de Blanche. L'autrice décrit superbement bien les tréfonds de l'âme, le mal être, le désespoir et plus encore. 

"Une bête au Paradis" me fait penser à une sorte de conte tragique où Blanche fait figure d'héroïne grecque. La tension monte au fil des pages, on sent d'ailleurs dès le début que ça va mal finir. L'écriture de Cécile Coulon a quelque chose de vraiment organique, tantôt poétique tantôt violente. Débutant comme une saga familiale, le roman se termine comme un véritable thriller psychologique haletant et bouleversant.

Une bête au Paradis / Cécile Coulon . - Ed. L'Iconoclaste, 2019

Quelques citations :

"La vieille parlait à cette femme sans détour. Avec dans la voix cette fermeté de celles qui n'abandonnent rien à la violence des autres." p 27

"Emilienne ressemblait à ce que la terre avait fait d'elle : un arbre fort aux branches tordues." "Tenir les bords du Paradis comme on retient une portée de chatons dans un torchon humide. Elle traversait l'existence, dévolue au domaine et aux âmes qui l'abritaient." p 51

"Blanche était la seule trace de lumière dans cette étendue verte et brune, grise et pâle, sèche ou trempée." p 136

"C'est donc cela, les pleurs, les vrais. Des torrents de honte, d'incompréhension, auxquels les mots de consolation se cognaient [...]C'est donc cela, les pleurs, les vrais. Des blessures en avalanche, les muscles, la peau, les os, le sang, qui tentent de sortir par les yeux, qui fuient ce navire à la dérive, cette épave incapable d'accueillir d'autres matelots que ceux du passé, dont le pont s'est depuis longtemps écroulé sous le poids de ce grelot, énorme à présent, monstrueux, une gigantesque boule qui grossissait encore. C'est donc cela, les pleurs : le sacre du désespoir." p 298