mercredi 17 mai 2017

Purity, un roman-fleuve à forte dimension psychologique et sociologique

Voici le roman qui m'a occupé ces deux derniers mois : un pavé de plus de 700 pages signé Jonathan Franzen. L'auteur de Freedom livre ici un nouveau roman dense, épais et précis dans lequel cependant on se perd un peu par moment. Purity est une sorte de fresque historique et contemporaine à forte dimension psychologique, un roman d'apprentissage revisité et un ouvrage de réflexion sur notre société à l'ère du numérique et de la transparence. La construction du récit, à la fois réfléchie et alambiquée, nous amène à suivre plusieurs personnages dans des villes et des époques différentes et sans lien apparent.


Une jeune femme un peu paumée à la recherche de son père

L'histoire commence avec celle qui donne son nom au livre. Purity Tyler, surnommée Pip, est une jeune femme paumée qui vit dans un squat en compagnie d'un groupe de marginaux plus âgés qu'elle. Elle a pris de la distance avec sa mère avec qui elle eut pourtant une relation fusionnelle, celle-ci quelque peu marginale et farfelue n'a jamais voulu lui révéler le nom de son père. Ce secret pèse sur les épaules de Purity, bien déterminée cependant à percer le mystère de sa conception. En attendant, elle travaille en tant qu'opératrice téléphonique afin de rembourser son prêt étudiant.

Dotée d'un humour bien particulier, très cynique, la jeune femme n'a pas beaucoup d'amis et fantasme sur un homme plus âgé qu'elle. Alors que son quotidien est loin d'être brillant, elle rencontre une femme nommée Anagret qui l'incite à rejoindre un groupe de lanceurs d'alerte, le Sunlight Project dirigé par le célèbre Andreas Wolf. Cette mystérieuse offre étonne Pip, mais Anagret lui promet que le "Project" l'aidera sûrement à découvrir qui est vraiment son père...  D'abord méfiante et sceptique, Pip va progressivement se laisser tenter par l'aventure.

Un célèbre lanceur d'alerte psychologiquement instable

L'autre personnage clé du roman est assurément Andreas Wolf, un célèbre lanceur d'alerte. Né en Allemagne de l'Est dans les années 60, il est devenu hyper connu et riche après avoir révélé plusieurs affaires et créé une société de lanceurs d'alertes basée maintenant en Bolivie, appelée le "Sunlight Project". Le dissident qui veut "répandre la vérité" au monde entier a pourtant lui même un secret qu'il est prêt à tout pour garder. C'est un homme à femmes, séducteur et manipulateur, qui tient beaucoup à son image. On découvre au fil des pages une personnalité ambiguë : à la fois sûr de lui mais en même temps en recherche constante de reconnaissance, on se rend vite compte qu'il est perturbé psychologiquement : égocentrique, paranoïaque, en mal d'amour, légèrement schizophrène, il a aussi des tendances sociopathes.
Une partie du roman revient sur sa jeunesse en Allemagne, sur sa relation avec sa mère lorsqu'il était enfant et sur son histoire d'amour avec une femme bien plus jeune que lui.

Un couple de journalistes atypiques

Le reste des chapitres relatent les pensées de Tom Abberant, un journaliste d'investigation de Denver et de sa compagne, Leila, revenant sur leurs histoires d'amour passées assez compliquées, jusqu'à leur rencontre et leur complicité actuelle. Un long passage en particulier relate la jeunesse de Tom et son histoire avec son ex femme, Annabel, une femme fragile et tyrannique avec qui il entretint une relation toxique et dont il n'a plus de nouvelles depuis des années.

On découvre progressivement que les destins de tous ces personnages sont plus ou moins liés et que les actes de certains ont, ou peuvent encore, influencer la vie des autres.

Un roman à forte dimension psychologique

Les non-dits sont vraiment au coeur de l'intrigue de ce gros roman. Chaque personnage a un secret, une part d'ombre qui influe malgré eux sur leur vie sociale, voire sur la société.

Ce livre contient aussi de nombreuses déambulations psychologiques. La personnalité d'Andreas est particulièrement intéressante : tourmenté par son passé, il essaie de cacher tant bien que mal une part d'ombre et de violence qui est en lui mais qui resurgit tout de même par moment. Cela va l'amener à développer une sorte schizophrénie, le forçant à jongler avec ses deux personnalités, l'une voulant faire le "bien", l'autre attirée par le "mal".

La complexité des relations avec la mère revient pour plusieurs personnages tout comme la difficulté d'entretenir de bonnes relations de couple. Le rapport au passé, à l'Histoire est également très présent de même que la notion de culpabilité individuelle et collective. Dans l'ensemble, on peut dire que Purity est un bon livre de psychanalyse !

Un roman fleuve très dense avec quelques longueurs

J'ai eu un peu de mal à rentrer dans l'histoire car l'intrigue met, il faut bien l'avouer, une bonne centaine de pages à se mettre vraiment en place et encore une centaine supplémentaires pour devenir vraiment intéressante. On sent bien sûr qu'il plane une part de mystère sur cette jeune femme au drôle de prénom qui garde ses distances avec sa mère loufoque et ignore tout de son géniteur.
Certains passages suscitent plus d'intérêt que d'autres, notamment ceux concernant la jeunesse d'Andreas à Berlin et on devine rapidement que ce personnage ambigu cache lui aussi des secrets.
Par contre, je me suis vraiment lassée durant le (trop) long passage relatant la liaison toxique de Tom avec la fragile et tourmentée Anabel.

Certains chapitres sont écrits à la première personne, par exemple quand c'est Tom qui raconte sa jeunesse. D'autres sont écrits d'un point de vue omniscient. Certains chapitres m'ont semblé vraiment trop longs, trop descriptifs par rapport à d'autres. L'auteur rentre vraiment dans la psychologie des personnages, essayant de faire apparaître leurs failles.

Purity est aussi une sorte de roman d'apprentissage qui suit l'évolution des personnages, en particulier celui de Pip qui tente de se faire une place dans la société tout en cherchant le secret de ses origines.
Enfin, c'est roman qui montre les contradictions de nos sociétés en regard des contradictions personnelles des protagonistes. Le récit fait ressortir de nombreuses oppositions à travers les thématiques abordées. S'opposent ainsi le régime communiste de l'Allemagne de l'Est des années 80 avec la société capitalisme américaine actuelle, le travail de recherche et d'enquête du journaliste d'investigation face aux lanceurs d'alertes tapis dans l'ombre, le souhait de transparence  de nos sociétés actuelles face à la culture du secret, etc. 

L'auteur de Freedom livre ici un nouveau roman fleuve intéressant, riche et bien construit sur notre société, apportant une réflexion sur l'ère d'Internet qui permet d'avoir accès à tout tout de suite. Jonathan Franzen use d'une écriture à la fois fluide et soutenue, apportant de nombreuses réflexions philosophiques et psychologiques comme l'illustre les quelques citations retenues ci-dessous.

Cependant, le roman aurait pu facilement faire cent voir deux-cents pages de moins et j'avoue avoir vraiment dû m'accrocher par moment pour ne pas abandonner sa lecture. Le dénouement vaut toutefois la peine de persister mais les trente dernières pages tirent là encore un peu en longueur.



Quelques citations pour se faire une idée du style :

Andreas 

"Il chercha dans sa mémoire un seul être humain qu'il aurait traité autrement que comme un instrument. Il ne pouvait pas compter ses parents - son enfance n'était qu'un sac de noeuds qui dépassait l'entendement [...] C'était très bizarre : il traversait la vie en aimant qui il était, se savourant lui même, satisfait de ses capacités et de sa légèreté, et il avait suffi qu'un vendeur dans un magasin prononce un mot au hasard pour qu'il se considère objectivement et se déteste." p 175

"[...] il lui paru nécessaire à tous les deux de se serrer dans les bras, et quelle étrange étreinte ce fut, quelle transaction malsaine. Elle, qui était incapable d'aimer vraiment, fit semblant de l'aimer tandis que lui, qui l'aimait vraiment, exploitait son amour feint. Il se réfugia dans la chambre forte de son esprit où son amour plus pur pour Annagret était enfermé." p 214

"Je suis sérieux. Je ne me suis jamais senti aussi déstabilisé de ma vie. Tu m'affaiblis, d'une manière positive. Je suis censé être le grand diseur de vérité et tu ne cesses de me rabaisser. Je déteste ça, mais j'aime ça. Je t'aime." p 384

Son besoin d'être rassuré était sans limites. Il était si immergé et impliqué dans Internet, si empêtré dans le totalitarisme de ce réseau, que son existence en ligne commençait à sembler plus réelle que sa personne physique. Les yeux du monde, ceux de ses partisans, même, n'avaient pas d'importance en soi dans le monde physique. Qui s'intéressait aux pensées intimes de tel ou tel à son sujet? Les pensées intimes n'étaient pas accessibles, disséminables et lisibles comme l'étaient les données informatiques. p 652

Pip

"[...] Je commence à me dire que le paradis n'est pas la satisfaction éternelle. Il y aurait plutôt quelque chose d'éternel dans le sentiment de satisfaction. La vie éternelle n'existe pas, on n'outrepassera jamais le temps, mais on peut malgré tout lui échapper si on est satisfait, parce qu'à ce moment là, le temps n'a plus d'importance." p 344

"Le soleil était devenu agressif. Pip s'écroula sur le côté, comme poussée par la force de la chaleur de l'astre ; la tête lui tournait. Elle avait l'impression que pendant un moment, on lui avait ouvert le crâne et remué vigoureusement le cerveau avec une cuiller en bois. Elle était encore loin de se soumettre à lui, de le laisser faire d'elle ce qu'il voulait, mais pendant un moment, il était entré assez profondément dans sa tête pour qu'elle sente comment cela pourrait se produire[..] Pendant un moment, un effroyable fossé s'était ouvert en Pip. D'un coté, son bon sens et son scepticisme. De l'autre, une sensibilité aiguë de tout son corps, d'une catégorie différente de tout ce qu'elle avait connu jusque là. " p 350

Tom

"Nous étions entrés dans la phase sordide de l'entretien de notre addiction, même pas une particule de plaisir le matin, rien que le sentiment malsain des problèmes irrésolus de la veille." p 544

mardi 25 avril 2017

Berlin'56 : chronique historique et sociale passionnante de l'Allemagne des fifties à travers un portrait de famille

Peut-être avez-vous regardé dernièrement cette petite série allemande diffusée sur ARTE fin mars. Berlin 56 pour son titre français, Ku'damm 56 pour le titre original. Ku'damm c'est l'abréviation de Kurfürstendamm, une grande avenue qui traverse Berlin. Et 56 c'est le numéro de l'école de danse tenue par la famille Schöllack, au coeur de cette histoire familiale dans le Berlin d'après guerre.


56 c'est aussi l'année où se passe cette histoire, soit onze ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, dans une ville en pleine reconstruction, où réapprennent à vivre ensemble les anciens oppresseurs et les anciens oppressés. C'est une époque au climat politique tendu, entre capitalisme et communisme, cinq ans avant la construction du Mur.

Le trailer en allemand (pas trouvé en français) :


Quatre portraits de femmes dans le Berlin des années 50

Dans la famille Schöllack, je vous présente la mère : allure impeccable, grand sens moral, elle garde quasiment tout le temps l'apparence d'une femme dure, droite, très à cheval sur ses principes et surtout sur les apparences. Très stricte avec ses trois filles, elle ne fait preuve d'aucune compassion, même quand celles-ci sont dans des situations vraiment difficiles. Cependant, sous ses airs irréprochables, elle cache bien des secrets, pas toujours en phase avec la morale qu'elle semble tant défendre... On en découvre un peu plus à chaque épisode, ce qui donne en partie son souffle à la série.

Le père, quant à lui, est officiellement porté disparu depuis la fin de la guerre mais les filles doutent qu'il soit mort. Leur mère préférait pourtant presque cela au fait qu'il ne veuille plus revenir, cela serait plus acceptable. Là aussi, on sent dès le premier épisode pointer une intrigue de ce coté.

Le plus grand désir de Mme Schöllack est de marier ses trois filles à de bons partis afin d'assurer le statut social de la famille. Bien entendu, on est dans les années 50 et il n'est même pas envisageable qu'une femme reste célibataire, travaille et soit autonome. Pour être heureuse, il faut forcément qu'elle fasse un "bon mariage" c'est à-dire un "riche" mariage en mettant de coté tout bon sentiment et tout plaisir puisque, dixit la mère, les femmes n'en ont pas (du plaisir). La femme a donc pour but dans la vie de trouver un riche mari et ensuite de tout faire pour le satisfaire.

la famille Shöllack

Helga, l’aînée des trois filles, vient tout juste de se marier à un jeune homme dont elle pense être amoureuse. Elle apprend maintenant à être une bonne ménagère en suivant les conseils de sa mère et les manuels dédiés. Son mari, en passe de devenir procureur, fait la grande fierté de sa mère. Mais leur couple apparemment idéal va vite être mis à mal, monsieur devant lutter contre des penchants qu'il refuse d'assumer, ce qui le rend autoritaire et injuste envers son épouse. Au final, Helga se retrouve coincée dans un mariage triste, faux, et soumise à un mari frustré et autoritaire.

Helga

Eva est la cadette, c'est aussi la seule des filles qui travaille. Elle est infirmière dans un hôpital psychiatrique où le remède miracle à la plupart des maux semblent être les électrochocs. Sur les conseils de sa mère, elle tente de séduire son professeur de presque trente ans son aîné afin de s'assurer un riche mariage. Lorsqu'elle est amenée à prendre en charge une nouvelle patiente, elle fait la connaissance du mari de cette dernière et va devoir faire face à de nouveaux sentiments. Suite à cette rencontre, ses certitudes s'effondrent.

Eva

Le plus gros de l'intrigue tourne toutefois autour du personnage de Monika. Contrairement à ses sœurs, elle n'a pas encore trouvé sa voie et encore moins un mari potentiel, au grand désespoir de sa mère. C'est une petite blonde à lunettes, timide, qui ne rentre pas dans le moule. Bien qu'obéissante et pleine de bonne volonté, elle se sent à l'étroit dans cette famille dont elle soupçonne beaucoup de non dits, de secrets et où elle se sent incomprise. De plus, elle ne répond pas aux codes que lui impose cette société formatée par une certaine morale. Sa mère la considère comme une bonne à rien depuis que Monika a été recalée de l'institut des arts ménagers, une école pour apprendre à être une bonne femme au foyer. Elle lui demande alors de se rapprocher de Joachim, un jeune homme séduisant issu de bonne famille mais très arrogant, qui prend chez elle des cours de bonnes manières. Or, la relation entre les deux jeunes gens ne se passe pas comme prévue et sera très ambiguë tout du long des 6 épisodes.

Monika et Joachim

Monika se voit ensuite confier un cours de valse qu'elle enseigne sans grande conviction et avec timidité. Lorsqu'elle rencontre le musicien libre et désinvolte Freddy et qu'il lui fait découvrir une nouvelle musique au rythme enflammé appelée le rock-and- roll, elle va là une échappatoire. Petit à petit, elle va s'émanciper, prendre de l'assurance et danser de mieux en mieux le rock'n roll.
Entre les secrets qui pèsent sur sa famille, ses rencontres masculines, la découverte de la musique, de la sexualité, Monika est au cœur des différentes intrigues. Son parcours est intéressant car elle est tiraillée entre la volonté de s'épanouir et le désir d'obéir à sa mère en suivant les valeurs morales traditionnelles.

Monika et Freddy


Une famille hantée par les fantômes du passé

Berlin 56 balaie, à travers les parcours des différents personnages, les grands moments de l'Histoire de l'Allemagne d'après guerre, montrant ainsi une société où anciens oppresseurs et anciens oppressés doivent réapprendre à vivre ensemble. Les fantômes du nazisme sont encore bien présents, les conséquences sociales et psychologiques également. Certains vivent avec des remords, d'autres veulent tourner la page, d'autres encore s'engagent dans des luttes politiques. En tout cas, on constate qu'onze ans après la fin de la guerre, la société allemande continue de recoller les morceaux de son passé douloureux.
En 1956, c'est aussi l'émergence de nouvelles tensions politiques avec le développement de la pensée communiste. L'histoire se déroule cinq ans avant la construction du mur qui sépara la ville en deux mais la division entre l'Est communiste et Ouest  libéral commence déjà à se faire sentir.

Une jeunesse tiraillée entre puritanisme et modernité

Berlin 56 c'est aussi une chronique sociale sur les années 50, une époque où le mariage est indispensable en terme de statut social, où le rompre par un divorce semble chose insensée, une époque où la femme se voit confiner à un rôle de femme au foyer soumise à son mari, rôle duquel il est bien difficile d'échapper, une époque où le viol reste impuni, l'avortement interdit, l'homosexualité considérée comme une maladie...  On sent toutefois qu'un besoin d'émancipation se fait sentir. Les rapports hommes - femmes, complexes, sont finalement au cœur de cette petite série.

Enfin, c'est une série sur la musique comme vecteur d'émancipation. Si le rock'n roll apparait comme une musique révolutionnaire pour la jeunesse, cette musique est considérée comme obscène, voire comme une "musique de nègre" dixit la mère de Monika et par la haute société allemande.
La prestigieuse école de danse dirigée d'une main de fer par Mme Schöllack et son collaborateur commence à perdre des élèves. L'époque où l'apprentissage de la valse était indispensable pour briller en société tend à s'éloigner. Les temps changent et ses filles, Monika en tête, souhaiteraient étendre les cours au rock et à la rumba. Ce qui est hors de question pour leur mère qui considère le rock comme une musique de sauvage et la rumba comme une musique érotique !



Une série bien rythmée qui décrit avec subtilité une période compliquée de l'Allemagne

J'ai vraiment bien aimé cette petite série. Le premier épisode demande un petit temps d'adaptation, le temps que l'intrigue se mette en place que nous fassions connaissance avec les personnages. J'avais un peu peur que ceux-ci soient trop caricaturaux, mais ce n'est pas trop le cas : les personnages sont en nuance, jamais tout-à-fait bons ni tout-à-fait mauvais. Dès le deuxième épisode, le contexte historique et social a retenu toute mon attention, puis j'ai été vraiment captivée à partir du troisième épisode où commencent à se soulever diverses intrigues, que se soit par rapport au passé de certains personnages, à l'histoire familiale Schöllack, aux situations amoureuses des filles.... Ensuite, les rebondissements sont nombreux et nous tiennent en haleine tout du long.

Pour conclure, je dirai que Berlin'56 est une série intéressante du point de vue historique, social, féministe et politique. A travers le portrait touchant d'une famille allemande, la série retrace le parcours d'une génération coincée entre tradition et modernité, essayant de se construire un présent sur un passé difficile et douloureux et se débattant d'un avenir qui semble pré tracé par leurs parents. C'est donc la confrontation de deux Allemagnequi est décrite avec justesse dans cette série : celle tournée vers le passé qui s'attache à d'anciennes valeurs et celle tournée vers la modernité et de nouvelles idées. Berlin 56 interroge sur le passé de l'Allemagne tout en subtilité et sans jugement, abordant les difficultés de l'émancipation de cette jeunesse et la place des femmes dans la société.

Une suite est en cours, intitulée Ku'Damm 59. A suivre...

Berlin'56 (Ku'Damm 56) . - Série allemande, 6 épisodes de 45 min. Avec Claudia Michelsen,  Sonja Gerhardt, Maria Ehrich, etc. Diffusée sur ARTE 

dimanche 26 mars 2017

"Cannibales", un roman épistolaire déroutant, dérangeant et étonnant

Voici encore un livre de la dernière rentrée littéraire et celui-ci est bien étrange! Cannibales est à la fois déroutant, dérangeant et étonnant. Je ne peux pas dire que j'ai aimé ni que l'histoire m'ait touchée. Cependant, je dois reconnaître que par sa forme et son style littéraire, ce livre mérite un petit article.


L'histoire est simple : Noémie,une jeune femme de 24 ans, vient de rompre avec son amant de 30 ans son aîné. Pour justifier sa décision, elle écrit une lettre à la mère de celui-ci. S'en suit une correspondance régulière entre les deux femmes qui expriment des sentiments confus vis à vis de Geoffrey, l'ex amant de l'une et fils de l'autre, passant d'une certaine complicité, à la haine  puis à l'amour...

Cette correspondance met à nu deux personnalités fort particulières. Noémie se comporte comme une princesse qui rêve que les hommes se battent pour elle, meurent de désir en pensant à elle, la suppliant de rester avec eux. Mais en même temps, on sent une certaine fragilité derrière sa plume acérée, la peur de l'abandon comme la peur de l'engagement.
Jeanne, quant à elle, est une vieille femme au crépuscule de sa vie qui trouve dans cette correspondance un divertissement dans son quotidien monopole. Elle se prend d'affection pour cette jeune femme insolente et déterminée qui lui rappelle sa propre fougue de sa jeunesse. Sa plume assidue cache là encore divers sentiments. Tout d'abord vis à vis de son fils qu'elle aime et hait à la fois, vis à vis de Noémie pour qui elle laisse pointer un peu de jalousie,  et par rapport à elle même, on sent par moment de la nostalgie et quelques regrets par rapport à sa jeunesse.
Dans un de ces courriers, Noémie suggère de tuer Geoffrey et de le manger ensuite en partageant ce goutu festin avec Jeanne. Cette dernière accepte et les deux femmes se mettent à établir toutes sortes de stratagèmes machiavéliques, avec des mots souvent durs. Mais, sous couvert de cet humour noir bien particulier et derrière ces mots terribles, on sent l'expression d'une rancœur, de blessures, de jalousie. Cet échange épistolaire est un véritable cas d'étude psychologique pour qui sait bien analyser !

Ce livre est déroutant car on hésite souvent entre une interprétation au premier ou au second degré.
Le vocabulaire est très soutenu -à plusieurs reprises j'ai buté sur quelques mots dont j'ignorais le sens- et il est peu probable qu'une jeune femme de vingt-quatre ans écrive avec un tel style. L'écriture est poétique, métaphorique. Nombreuses sont aussi les réflexions philosophiques. En fait, cet échange épistolaire a quelque chose de la fable, du conte ésotérique, philosophique voir mythologique qui n'est pas sans me rappeler une de mes dernières lecture, Les sorcières de la République.

C'est un livre original, part sa forme et son style littéraire assez recherché, ses réflexions sur l'amour, ses complexes psychologiques, mais déroutant part son histoire, les sentiments sans filtre exprimés par courrier par les deux protagonistes ce qui en fait un roman épistolaire intéressant mais qui laisse une impression bizarre une fois la dernière page tournée.

Quelques citations pour se faire une idée du style étrange de ce roman épistolaire :

[Jeanne] "L'amour est comme l'argent, on peut être heureux dans la ruine mais l'opulence ne nuit pas au bonheur. On ne perd rien à vivre passionnée, à attendre un homme qui vous attend aussi, à échanger avec lui des promesses, des rêves, belle monnaie frappée au coin de ce sentiment décrié par ses chevaux de retour des idylles qui ont capoté." p.11

[Jeanne] "Un dernier mot, aimer. L'amour est une picoterie, une démangeaison dont on ne saura jamais si le plaisir du soulagement que nous procure la caresse de l'amant vaut les désagrément de son incessant prurit". p.20

[Geoffrey] "Elle est amoureuse, mais elle ne sait si c'est d'elle, d'un homme, d'un éclat de mica dans lequel elle se réfléchit ou de rien. Elle se précipite du haut des falaises, sans ailes, sans parachute, elle a entendu parler de l'amour comme d'un trésor, elle croit en voir briller les ducats au fond de l'eau." p.79

[Noémie] "J'aime les amants en ruine, comme les archéologues les traces des civilisations disparues. Attendre pour l'abandonner qu'il soit devenu un tas de cailloux. Je l'aime cet hommes mais l'amour est une patiente guerre, notre talent consiste à leur laisser croire qu'ils en seront les vainqueurs et nous les proies subjuguées." p.88

[Geoffrey] "La souffrance est une bonne exploratrice, elle creuse des galeries, fracasse les murs et tout s'éclaire quand les illusions se sont effondrées." p.113

[Noémie] "Nous étions un songe d'amour. Creux comme tous les songes. Plat comme une image, chatoyant, couleurs criardes, une exhibition, un spectacle dont nous étions les histrions, les spectateurs assis devant l'armoire à glace du vestibule et ce n'était même pas nous ces deux personnes main dans la main au fond du miroir." p.118

[Noémie] "Les amours se ressemblent tout autant que les livres qui pour sublimes ou mauvais qu'ils soient fait du même alphabet, du semblable papier, s'affichent sur des écrans issus de la même technologie." p.139

[Noémie] "Plaignez-vous, nantis misérables grelottant sur les terres glacées des mécréants, ce pôle Nord où nous ne somme que limaille destinée à finir agglutinée sur le grand aimant du vide. Elle sont belles nos nuits glaciales, exaltantes nos journées à briser les vagues de cette mer gelée avec pour tout horizon les icebergs erratiques de la désolation peuplé de phoques noirs et luisants comme laque de catafalque." p.148

Cannibales / Régis Jauffrey . - Le Seuil, 2016

jeudi 9 mars 2017

"Les désastreuses aventures des orphelins baudelaire", une série soignée empreinte d'un pessimisme burlesque plutôt réjouissant

Adaptée de la série littéraire du même nom, Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire est une belle série diffusée actuellement sur Netflix. Les treize livres qui constitue cette saga écrits par Lemony Snickers (Daniel Handler) publiés entre 1999 et 2006 sont devenus un grand succès de la littérature jeunesse.


Je n'ai pas lu les romans aussi je ne pourrai me prononcer sur la qualité de cette adaptation en série télévisée mais je l'ai trouvé originale, fantasque et très esthétique.
Le générique du début, qui change à chaque épisode puisqu'il reprend les images de l'épisode précédent, annonce la couleur : c'est une histoire tragique, "Éteignez vos télés" chante le narrateur...


Un conte fantasque à la narration éminemment pessimiste

Trois enfants apprennent soudainement par un drôle banquier qu'ils sont devenus orphelins, leurs parents ayant péris dans un incendie. Pas de cris, pas de larmes, tous trois savent ménager leurs émotions et gardent leur tristesse pour eux. Ce banquier, monsieur Poe, un homme naïf et ambitieux, est chargé de gérer leur héritage et de les placer chez leur tuteur de substitution. En attendant, il les logent chez lui dans le seul but d'obtenir la reconnaissance de ses pairs et une éventuelle promotion.

de gauche à droite : Mr Poe, Klaus, Prunille, Violette et la juge Abbott

Violette est l’aînée des enfants. A 14 ans, elle est dotée déjà d'une grande maturité et entièrement dévouée à la protection de son frère et de sa petite soeur. Intelligente et dégourdie, elle est particulièrement douée pour la physique et la mécanique. Autre signe particulier : quand elle a besoin de se concentrer, elle s'attache soigneusement les cheveux avec ses deux mèches de devant.
Klaus est lui aussi un petit génie mais c'est dans les livres qu'il trouve le savoir. Il est doté d'une très bonne mémoire et quand il a besoin de réfléchir, son tic à lui c'est de nettoyer ses lunettes.
Leur petite soeur, Prunille, est encore un bébé mais ses balbutiements sont souvent l'expression de pensées lucides et sont compris par ses proches. Et puis, c'est déjà un bébé bien particulier : non seulement elle ne pleure jamais mais en plus elle aime croquer des "trucs durs" avec ses dents pointues et acérées !
Ces enfants dégourdis et faciles à vivre ne demandent qu'un simple foyer pour les accueillir. Mais c'est sans compter la détermination d'un être vil et vénal, le comte Olaf, bien déterminé à devenir leur tuteur légal afin de mettre la main sur leur héritage. Et pour cela, il use de toutes les combines possibles, endossant différents rôles avec l'aide de sa troupe de complices, des personnages loufoques qu'on dirait sortis tout droit d'un cirque.

Le comte Olaf

Dès le début, un narrateur méta fictif Lemony Snicket apparaît, s'incrustant dans le décors afin de raconter d'une voix grave, sur un ton pessimiste et dans un style littéraire recherché les aventures de ces orphelins, ne cessant d'insister sur leur destin tragique, puisqu'il connait déjà la fin de l'histoire. On le retrouve tout au long des 8 épisodes sans jamais vraiment savoir qui il est par rapport aux enfants, on dirait une sorte d'inspecteur obsédé par leur destin tragique.

Le narrateur

Le comte Olaf est à la fois drôle et effrayant, superbement interprété par Neils Patrick Harris. Au début, il recueille les enfants dans son manoir sombre et insalubre considérant ces derniers comme des domestiques, voir ses esclaves. S'en suivent plusieurs rebondissements qui vont amener les enfants à changer sans cesse de tuteur, tous plus extravagants les uns que les autres : après le banquier crédule, ils vont être placés sous la garde de Montgomery, un oncle italien jusqu'alors inconnu, scientifique loufoque qui collectionne les plantes et les reptiles. Puis c'est au tour de tante Joséphine, une ancienne aventurière désormais craintive, solitaire et un peu timbrée qui vit dans une maison au bord d'une falaise, face à un mystérieux lac. Tous ces personnages adultes un peu félés sont superbement interprétés.

Tante Joséphine et le Comte Olaf

Les enfants ne sont donc pas au bout de leur surprise avec cet imposteur qui les poursuit, se faisant passer pour un proche bienveillant. Les rebondissements sont nombreux. En parallèle on suit aussi les péripéties d'autres personnages, mais je ne peux en dire plus. Le tout constitue une intrigue intéressante, riche et captivante.

Une réalisation esthétique bourrée de références, une ambiance rétro tragico-burlesque

La réalisation est toujours très soignée. Les couleurs dans les tons pastels ou gris rappellent l'univers de l'enfance et des contes. L'ensemble donne une photographie poétique, belle et douce ainsi qu'un petit coté rétro et intemporel. On pourrait croire que ça se passe dans les années 50 puis, d'un coup, il est mention d'Internet ou de TV en streaming ce qui donne un coté décalé et original à cette série.

la maison de la tante Joséphine

C'est également une série très référencée. Par l'esthétisme des décors, surtout dans le premier épisode, elle n'est pas sans me faire penser à Grand Budapest Hotel , pour les aventures des enfants il y a un petit coté Charlie et la chocolaterie et, enfin, l'ensemble des personnages et l'ambiance de la série font évidement penser aux films de Tim Burton... En effet, tous les personnages sont hauts en couleur, loufoques et un peu cinglés.

les complices du comte Olaf

On retrouve plein de symboles et d'éléments récurrents au fil des épisodes. Que ce soit les apparitions d'un mystérieux oeil, associé au machiavélique comte Olaf ou encore d'étranges horloges que possèdent les tuteurs successifs des enfants. Nombreuses sont les références littéraires et les clins d’œil au cinéma, notamment aux vieux films d'espionnage. Bref, on ne s'ennuie pas un instant tellement chaque détail, visuel ou verbal, a son importance.

Violette et Klaus avec le comte Olaf

Cette série est à la fois drôle, pleine de second degré, cynique et pessimiste. Elle regorge de scènes décalées et burlesques. Le narrateur donne une belle définition du ton général de la série lorsqu'il explique que les orphelins Baudelaire subissent régulièrement l'"ironie dramatique" et de préciser, sans cesse : "vous devriez échapper à ce récit désolant avant qu'une vague de mélancolie vous engloutisse à nouveau dans un flot de malheur". Le ton est donné !

Klaus et le comte Olaf

Comme je le disais déjà en introduction, c'est une série très littéraire : les textes sont riches, intelligents, contenant beaucoup de jeux de mots (exemples pour les noms des lieux : le lac rymal, le débarcadère de Damoclès, etc.), les dialogues souvent théâtraux mais aussi plein de réflexions philosophiques et métaphysiques.
Les acteurs sont excellents, en particulier les rôles des adultes qui ont tous un grain de folie! Les enfants paraissent bien plus matures qu'eux en fin de compte. (ou de comte :-) )

Enchantée par les premiers épisodes, j'ai été un peu lassée vers le milieu de la saison -une fois qu'on a compris le schéma narratif récurrent des enfants qui veulent échapper au comte mais qui se font sans cesse rattraper- puis de nouveau agréablement surprise par la fin qui est... inattendue. C'est sûr que, pour les lecteurs des romans, il y a moins de suspens, mais la narration est originale et visuellement il y a plein de trouvailles, donc laissez vous quand même tenter !

Une série loufoque, intelligente, esthétique et captivante. Vivement la saison 2 !

samedi 25 février 2017

"Repose-toi sur moi" : de l'histoire d'amour improbable au thriller psychologique, ce roman passe du conventionnel à inattendu.

Je continue la lecture des nouveautés de la rentrée littéraire 2016. Serge Joncour, l'auteur de L'Amour sans le faire et L'écrivain National a publié en septembre dernier Repose-toi sur moi, un roman certes très parisien mais captivant dans lequel il dresse le portrait psychologique de deux êtres que tout oppose.


Des corbeaux à l'origine d'une rencontre improbable

Ludovic est une armoire à glace de 46 ans, un doux géant solitaire de nature toujours sereine et positive. Mais derrière son apparente tranquillité se cachent bien des blessures. Arrivé à Paris depuis peu, il exerce le triste métier de recouvreur de dettes, boulot dont il n'est pas très fier mais qu'il essaie de faire avec le plus de tact et de justice possible. Sa vie est faite de sacrifices, par rapport à sa famille, à la ferme de ses parents, à son village d'origine, à sa femme... Il vit dorénavant avec ses souvenirs, ses regrets et ses frustrations, seul dans un petit deux-pièces parisien.

De l'autre coté de sa cour, se trouvent des appartements bourgeois. C'est là que vit Aurore, avec son riche mari américain et ses deux enfants. C'est une femme distinguée, gracieuse, intelligente bien qu'un peu snob. Styliste de métier, elle a lancé sa propre marque de vêtements il y a quelques années mais fait fasse à de gros problèmes financiers. Elle a de plus en plus de mal à jongler entre sa caquette de mère de famille, celle de femme moderne et celle de patronne. Jusqu'à présent, elle trouvait refuge dans la quiétude de sa cour d'immeuble mais voilà que des corbeaux y ont pris leurs aises ! Incomprise par son mari,  démunie face aux difficultés financières, elle fait face à beaucoup de pression et se sent de plus en plus dépassée. S'ajoute à cela ces deux oiseaux noirs qui l'effraient et lui semblent de mauvais augure...

Dans la première partie du roman, les chapitres alternent successivement la description du quotidien de Ludovic et de celui d'Aurore, nous dévoilant leurs pensées, décrivant leur environnement professionnel et familial. Certains passages m'ont lassé, notamment ceux évoquant le milieu la mode dans lequel travaille Aurore, ou ses tracas de bobo parisienne. En fait, durant les 50 premières pages j'ai trouvé cette histoire trop conventionnelle et sans grand intérêt. Mais l'auteur parvient à éveiller progressivement notre curiosité en évoquant quelques étranges réactions des personnages, dévoilant tout doucement des profils psychologiques intéressants.

Une histoire d'amour impossible

Ludovic et Aurore sont deux citadins presque ordinaires, bloqués dans leur routine parisienne. L'un fait parti de la classe populaire, l'autre de la petite bourgeoisie. Ils n'ont en commun que la cour de leur immeuble.
Tout les oppose et, d'ailleurs, lors de leurs premiers échanges, ils s'exaspèrent mutuellement. Lui méprise les airs bourgeois et condescendants d'Aurore et elle ne comprend pas cette quiétude permanente, sa simplicité. Elle est à la fois énervée et intriguée par cet homme que "rien ne gêne" (c'est lui qui le dit).
Puis, petit à petit, à cause de cette histoire de corbeaux notamment, ils vont se rapprocher. Ils commencent par se guetter, se chercher. L'énervement mutuel fait place à une drôle d'attirance. Car, comme le dit un diction populaire, "les contraires s'attirent"... Et, inéluctablement, ils vont entamer une ardente liaison.
Mais quel est l'avenir de cette relation entre cet homme de la campagne renfermé et cette citadine élégante mariée mère de deux enfants?

Leur relation est passionnée, ils vivent chaque rencontre comme si c'était la dernière. Mais tandis qu'Aurore se livre à Ludovic, ce dernier reste plus secret, voulant conserver son rôle d'homme inébranlable. L'un comme l'autre, ils veulent se protéger, combler leurs manques respectifs, parer à leurs difficultés. Si bien que Ludovic finit par s'embarquer dans des histoires qui ne le concernent pas et qu'Aurore s'agrippe à lui comme à une bouée de sauvetage : il est sa bulle d'oxygène, son confident, sa béquille. Progressivement, on constate que derrière l'apparente tranquillité de Ludovic se cache un caractère impulsif et fougueux. Un surplus de tristesse, de solitude et de frustration en ont fait une cocotte-minute prête à exploser.

Une tension psychologique montante

La dernière partie du roman tient plus du thriller psychologique que de l'histoire d'amour. On découvre les failles des personnages, des fêlures qui étaient dissimulées derrière des apparences et qui resurgissent face au stress, à la pression, à l'attente de l'autre et à l'amour passionné. On sent qu'ils perdent pieds, qu'ils ne maîtrisent plus rien et que ça peut déraper à tout moment. Et c'est cette tension qui nous tient en haleine durant la deuxième partie du roman, avec notamment plusieurs rebondissements. Un parallèle intéressant est fait avec leur état de santé physique également...
La fin est inattendue, surprenante et le titre prend enfin tout son sens dans les dernières pages !

Repose-toi sur moi est l'histoire d'une rencontre entre deux personnes antagonistes qui va faire exploser leur quotidien. C'est un récit sur les maux urbains, notamment la solitude des citadins et certaines phobies sociales. C'est un roman très mélancolique qui fait référence au poids du passé, de la famille, des souvenirs. Et, surtout, c'est un récit sur les faux-semblants, sur les apparences qu'on veut donner de soi, sur le rôle qu'on se donne à soi-même comme aux autres.

Avec un rythme soutenu, une écrite rapide et efficace faite de phrases dès fois très longues, hachées par de nombreuses virgules, l'auteur nous pousse dans ce récit à en perdre haleine. J'ai trouvé cette histoire très cinématographique, en partie notamment grâce aux nombreuses descriptions qui sont faites de l'environnement des personnages ainsi que de la personnalité même de Ludovic et d'Aurore.

Repose-toi sur moi / Serge Joncour . - Flammarion, 2016
Prix Interallié 2016

Quelques citations :

"Ces deux corbeaux sont à l'image de toutes ces peurs qui l'encerclent en ce moment, ces choses qui se détraquent, ces dettes qui s'accumulent, et son associé qui ne lui parle plus, depuis septembre tout concours à l'affoler." p 22

"En ville on passe sa vie à produire une première impression, à longueur de journée on croise des milliers de regards, autant d'être frôlés de trop près, certains en les remarquant à peine, d'autres en ne les voyant même pas." p 23

"Quand on parait fort, il faut en plus se résoudre à l'être. Depuis quarante-six ans on le voit comme un gars solide, celui que rien n'atteint. Alors qu'en réalité il se sent complètement écrasé par cette ville." p 25

"Parfois, à des petits carrefours inattendus de la vie, on découvre que depuis un bon bout de temps déjà on avance sur un fil, depuis des années on est pari sur sa lancée, sans l'assurance qu'il y ait vraiment quelque chose de solide en dessous, ni quelqu'un, pas uniquement du vide, et alors on réalise qu'on en fait plus pour les autres qu'ils n'en font pour nous, que ce sont eux qui attendent tout de nous, dans ce domaine les enfants son voraces,avides, toujours en demande et sans la moindre reconnaissance, les enfant après tout c'est normal de les porter, mais elle pensa aussi à tous les autres, tous ceux face auxquels elle ne devait jamais montrer ses failles, parce qu'ils s'y seraient engouffrés, ils ne lui auraient pas fait de cadeaux." p 72

"Il devait sans cesse dominer cette envie de taper dedans, que ce soit avec l'alcool, un volant, une moto, tout ce qui grise, il fallait su'il gère. [...] même à quarante-six ans le problème pour lui c'était de toujours gérer l'influx, de déjouer l'agressivité et surtout d'éviter tout ce qui aurait servi à compenser, que ce soit l'alcool ou la bouffe, la tentation de défier."p 193

"Il sentait bien qu'aimer cette femme était une suite de risques à prendre, non seulement elle était mariée, mariée à un homme indiscutable, à l'aise, brillant, sur tous les plans elle était très éloignée de lui, mais en plus elle était en traint de perdre pied." p 295

"Elle était tout l'inverse de lui. En fin de compte il l'enviait, il enviait sa jeunesse, sa grâce, c'était un moment volé à une vie qu'il n'avait pas, un fragment de couple" p 373

"Elle le croyait fiable, inébranlable. Ce serait terrible pour elle de découvrir qu'il n'était pas aussi fort que ça. Il ferait tout pour lui épargner cette désillusion, même s'il voyait bien que les événements se mettaient à le dépasser" p 373

mardi 21 février 2017

"WestWorld" aborde le développement de la conscience chez les intelligences artificielles : une série de SF soignée à forte dimension philosophique

Westworld c'est la série phare du moment. Produite par J.J. Abrams (Star Wars, Lost les disparus...), la série est réalisée par Jonathan Nolan et sa femme Lisa Joly qui ont brassé pour cette première saison un budget complètement pharaonique de 100 millions de dollars ! Une grosse production américaine dotée d'un sacré casting et qui s'annonce être une série de science-fiction spectaculaire. L'histoire s'inspire du film Mondwest (1973) de Michael Crichton, l'auteur du livre inspirateur de Jurrasic Park.


Un far-west peuplé d'intelligences artificielles pour divertir de riches clients

On retrouve d'ailleurs l'histoire d'un parc démesuré et dangereux, mais ici, pas de dinosaures, ce sont des cow-boys que les aventuriers viennent voir. WestWorld  c'est la reconstitution la plus fidèle l'ouest américain du dix-neuvième siècle, avec son climat, ses paysages et ses habitants. L'ambiance est aux classiques du western : bandits de grands chemins, cow-boy, pistolets, bagarres, saloon, prostituées... Ca sent la poudre et la sueur.  Et oui, il y a des scènes de violences et de sexe mais jamais exagérées.

Les habitants sont appelés les "hôtes" et sont en fait des androïdes très élaborés qui ressemblent à s'y méprendre aux humains, d'autant plus qu'ils sont pourvus d'une conscience et ressentent des émotions. Leur créateur est en effet à la pointe de la recherche sur le développement de la conscience chez les intelligences artificielles.
Seule différence avec le monde "réel", le quotidien de ces habitants est le résultat d'une programmation, ils font partis de scénarios prédéfinis et sont remis à jour à la fin de chaque histoire par les techniciens du "parc". En quelques sorte, malgré leur troublante ressemblance avec l'homme, ils restent des pantins manipulés par des forces "supérieures".


Les clients de ce parc or norme ? Essentiellement des hommes de pouvoir et d'argent en quête d'aventure et de sensations fortes. Dans WestWorld il est possible de s'envoyer en l'air quand on veut, de tuer impunément et de faire à peu près ce qu'on veut que ce soit moral ou non... Aussi, certains y vont pour tester leurs limites, faire des choses qu'ils n'oseraient jamais faire dans notre société, faisant ainsi resurgir leur vraie nature...

La maintenance de ce lieu gigantesque est effectuée par toute une flopée de techniciens au sein d'un immense centre high-tech où tout est aseptisé gris et froid, terne et sans émotion. S'y côtoient également la direction, les scénaristes, le service qualité, etc.


Ces hommes se prennent pour Dieu exploitant leur pouvoir sur les hôtes, ne leur témoignant aucun respect puisque pour eux ce ne sont que des machines.... Seuls quelques techniciens semblent troublés par les émotions que manifestent de plus en plus d'androïdes. Finalement ce sont ces techniciens, ces dirigeants qui ressemblent plus à des robots, obéissants à des ordres, faisant partis d'un système ultra moderne, ne montrant aucune émotion, oubliant de vivre pleinement leur vie. Alors que dans WestWorld, chacun  parmi les hôtes ou les visiteurs s'adonne au plaisir à outrance, que ce soit celui de la chair, de l'alcool, du jeu, ou plus pervers celui de la violence, laissant libre court à leurs émotions sachant que chaque jour peut être le dernier.

Les androïdes sujets à des "rêveries" émancipatrices

Mais voilà qu'un curieux phénomène apparaît, bouleversant ce système de dominants - dominés : quelques hôtes commencent à avoir des bribes de souvenirs, et leur niveau de conscience évolue. Le centre constate une altération de leur code, qu'ils appellent joliment "les rêveries". Qui est à l'origine de cette évolution et pourquoi ? Le fantôme d'un des créateurs du parc, un certain Arnold, refait surface. Qui était-il et qu'est-il devenu?


A la tête de ce parc, un chercheur effrayant de cynisme et de malice, le Docteur Robert Ford, interprété par Anthony Hopckins à qui ce rôle va d'ailleurs comme un gant. C'est lui qui a développé les intelligences artificielles et créé ce parc il y a plus de 30 ans. On retrouve également l'héroïne de la série Borgen, Sisde Babett Knudsen, en cheffe de projet déterminée à préserver l'image du parc.

Parmi les visiteurs, William (Jimmi Simpson, House of Cards) est un jeune homme timide et bienveillant qui se retrouve entraîné dans ce monde par son collègue décomplexé et cynique. Sa rencontre avec une des hôtes va le troubler.


Ed Harris interprète lui avec brio l'homme en noir, un psychopathe qui vient chaque année depuis 30 ans pour repousser ses limites et trouver le centre d'un mystérieux labyrinthe... C'est un personnage mystérieux et effrayant qui semble connaitre tout le monde parmi les hôtes comme parmi les dirigeants du parc, on le retrouve à de nombreuses reprises sans vraiment comprendre quel est son véritable rôle dans  cette histoire. Jusqu'à la fin...

 

Parmi les hôtes, on suit l'évolution de Maeve, la séduisante "mère maquerelle" qui se voit de plus en plus assaillie par des bribes de souvenirs, ce qui la pousse à vouloir trouver les réponses à de nombreuses questions et à s'émanciper davantage.


Enfin, Dolores, (troublante Evan Rachel Wood) est une jeune femme douce et inoffensive qui sort progressivement du rôle qu'on lui a attribué pour prendre une place de plus en plus importante au cours des épisodes. C'est à mon avis un des personnages les plus intéressants de la série.


De manière générale, la personnalité de ces androïdes évoluent, ils se mettent eux aussi en quête de quelque chose même s'ils ignorent encore quoi.  En fin de compte, les hôtes semblent avoir plus d'humanité et d'empathie que les hommes qui les manipulent. Il devient de plus en plus difficile de distinguer les androïdes des humains et on s'identifie davantage aux habitants de WestWord qu'à ceux du monde "réel".

Un début de saison qui prend le temps de poser l'intrigue

Durant les quatre premiers épisodes, on découvre ces deux univers, celui de la "salle des machines" et celui du far-west, celui des  manipulateurs et celui des manipulés et on fait la connaissance des différents personnages dont les psychologies respectives se dessinent progressivement. Des rencontres ont lieu, quelques intrigues se soulèvent, mais sans vraiment me fasciner. Ce WestWorld respecte bien les clichés du western avec la belle blonde timide effarouchée, le cow-boy solitaire, la prostituée courageuse et déterminée et les visiteurs sadiques ou un peu perdus. Après je reconnais que je ne suis pas fan des westerns et que j'ai eu un peu de mal à rentrer dans cet univers. Et du coté du centre technique, on retrouve l'ambiance classique de la SF, c'est froid, confiné, déshumanisé. Bien sûr on songe à la série Reals Humans où là aussi des androïdes se voyaient doté d'un début de conscience. Mais ici, l'intelligence artificielle est encore plus développée, les limites de l'éthiques sont clairement repoussées.

Pendant les 4 premiers épisodes, je trouve l'idée originale et les décors spectaculaires mais ça manque d'entrain. On se doute que la rencontre des visiteurs avec ces être faits de chair, d'os et d'acier, qui plus est doté de conscience, va aboutir à des situations rocambolesques, mais personnellement ce n'est qu'à partir de l'épisode  5 que ma curiosité a vraiment était éveillée. A compter de cet épisode de mi saison, on ne cesse d'être surpris, et ce jusqu'au dernier épisode (10). Les rebondissements se succèdent et le voile se lève peu à peu sur les mystères de la création de ce parc, de ces intelligences artificielles, sur la psychologie des personnages... Le dernier épisode de la saison ne cesse de nous surprendre durant 1h30. Mais là je ne peux pas en dire plus sous peine de spoiler !


Une réalisation soignée, une construction très aboutie et des personnages consistants

WestWorld,  c'est une série superbement réalisée (avec 100 millions de dollars de budget c'est un peu normal en même temps) les deux univers sont bluffants de réalisme, notamment ces androïdes qui ressemblent à s'y méprendre aux véritables humains. La photo est soignée et de nombreux plans sont baignés de la lumière de l'ouest américain rendant les scènes du parc d'autant plus réalistes. Les personnages sont étonnants car ils cachent tous, que ce soient les hôtes ou les visiteurs, un secret, une part d'ombre. Il faut patienter quelques épisodes pour se laisser vraiment transporter et attendre la suite avec impatience. Les scénaristes prennent le temps de distiller subtilement les informations au gré des épisodes.

Le scénario d'ailleurs qui peut sembler simple au début s'annonce finalement bien plus alambiqué que prévu. Grâce à la psychologie complexe des personnages, l'intrigue se construit progressivement, ou plutôt les intrigues pour finir par se croiser. D'ailleurs, j'avoue que vers la fin j'ai eu du mal à tout comprendre d'autant plus que la narration mélange souvent le passé et présent, surtout à partir du milieu de la saison. A plusieurs reprises la phrase "tous ces plaisirs violents auront une fin violente" annonce comme un mauvais présage.
Le dernier épisode, plein de surprises, m'a laissé songeuse... J'aurai beaucoup de choses à dire sur la fin mais je vais éviter de spoiler...


Enfin, WestWorld c'est l'invitation à de nombreuses réflexions philosophiques et métaphysiques, sur la quête de soi, l'éveil de la conscience, l'intelligence artificielle, le besoin de contrôle, la soif de pouvoir de l'homme, sur l'antagonisme des dominés / dominants... Cette série offre  une projection glaçante d'un futur déshumanisé, à la morale et à l'éthique fort contestable. Westworld c'est aussi le parallèle entre deux époques que plusieurs siècles séparent, une nostalgie du passé dans lequel certains cherchent une sorte de réconfort, de plénitude ou au contraire un regain de vitalité. D'ailleurs, un des visiteurs constate par lui même : "cet endroit a l'air plus réel que le monde réel" et de souligner que "ce monde est à l'image du mien, un jeu. Un jeu fait de combat". Ces deux mondes se reflètent et se confrontent tel un jeu de miroir temporel mais aussi sociologique et psychologique.
Les dialogues sont riches, intelligents mais sans être trop intellectualisés ou prétentieux comme dans True Detective


Et finalement, c'est ce qui m'a plu dans la série, ces réflexions universelles sur le sens de la vie, sur la quête de chacun, sur le rapport au monde. C'est une série intéressante et intelligente et à mon avis, une fois finie, il peut être intéressant de la revoir pour en faire une autre lecture, interprétant sûrement certaines scènes différemment. 
Après, de là à en faire tout un battage médiatique et à brasser 100 millions de dollars par saison, ça me laisse songeuse... Le dernier épisode laisse envisager une deuxième saison captivante mais pour cela il faudra patienter 2018. Le temps de rassembler quelques millions de dollars pour la suite...

vendredi 10 février 2017

"La succession", un roman mélancolique teinté d'humour noir sur le poids de l'héritage familial

L'écrivain Jean-Paul Dubois est connu pour son regard cynique et désabusé qu'il porte sur la société et les rapports humains. Son dernier roman, La succession, n'échappe pas à la règle : c'est un roman à la fois ironique, sombre et mélancolique sur les déboires d'un homme en quête de sens, écrasé par une histoire familiale dramatique. Une autre découverte de la rentrée littéraire 2016 !



Un homme en quête de sérénité trouve refuge dans la compétition de pelote basque aux USA

"Ce fut des années merveilleuses. Quatre années prodigieuses durant lesquelles je fus soumis à un apprentissage fulgurant et une pratique intense du bonheur" C'est en faisant le point sur sa vie que s'ouvre le roman. Ces quatre années auxquelles le narrateur fait référence ce sont celles qu'il passa à Miami dans les années 80 en tant que joueur professionnel de "Cesta Punta", la belote basque. Originaire de Toulouse, Paul a fuit une histoire familiale difficile et une voie de médecin toute tracée par son paternel pour trouver un avenir plus serein aux Etats-Unis. Un jour, alors qu'il fait un tour en bateau, il sauve un petit chien de la noyade. Celui-ci deviendra son compagnon pendant les dix années à venir. Le seul d'ailleurs, car, malgré quelques amis de son club, Paul se sent assez seul. "Je ne dirai jamais assez combien la compagnie et la présence de ce chien me furent précieuses durant cette période où la mémoire des morts allait et venait au gré des flux et des marées de la mémoire."(p 85)

Une histoire familiale tragique refait brutalement surface

Il évoque avec cynisme et détachement son enfance terne et solitaire dans une famille peu démonstrative où chacun s'est progressivement donné la mort. Un grand-père qui fut un des médecins de Staline et avait à ce sujet des histoires incroyables à raconter. Une mère inséparable de son propre frère au point de vivre toute sa vie à ses cotés. Un père médecin qui ne vivait que pour son travail. Des parents qui ne manifestaient jamais d'émotion ni entre eux ni envers lui. Le narrateur raconte avec humour noir comment les membres de sa famille se sont tour à tour suicidés et comment cela ne semble pas les avoir bouleversés plus que ça, du moins en apparence. Selon lui, c'est probablement le mélange de sang slave et grec de sa famille qui justifie le penchant de sa famille pour le drame et la tragédie, comme une sorte de fatalisme généalogique.

Bien qu'il ne se soit jamais vraiment senti proche des membres de sa famille, Paul a préféré mettre de la distance avec l'histoire tragique de sa famille. Mais voilà qu'il reçoit un courrier de son père qu'il n'a pas vu depuis plusieurs années. L'enveloppe contient juste la photo de la voiture familiale dans laquelle s'est tué sa mère et cela suffit pour faire remonter des souvenirs. Et Paul est à peine surpris quand, quelques jours plus tard, il apprend le suicide de son paternel... Il revient alors en France s'occuper des funérailles et le voilà replongé dans le passé, d'autant plus qu'il loge dans la sombre demeure de son enfance. Lorsqu'un collègue de son père vient à sa rencontre, c'est pour lui dresser un portrait de cet homme, bien différent de celui qu'il croyait connaitre. Un voile s'ouvre alors sur la personnalité ambiguë et méconnue de son père...

Une longue parenthèse américaine

La première partie du roman raconte cette étrange histoire de famille qui pourrait constituer le scénario d'une tragédie grecque. Or, le ton est plutôt ici à la comédie burlesque. Ensuite, lorsque Paul repart aux Etats-Unis après les funérailles de son père, une longue digression de près de cent pages relate sa vie de joueur professionnel, revient sur sa découverte de la pelote basque, son repérage par un entraîneur et son envol pour jouer en pro aux USA. S'en suit l'ambiance de l'équipe, le management compétitif, les complications du club, etc. Il revient aussi longuement sur sa rencontre avec une femme plus âgée dont il tombe amoureux. Toute cette partie m'a semblé trop longue et comme détachée du reste de l'histoire. C'est sans doute voulu, comme pour montrer le besoin de couper les ponts, de s'évader du narrateur, mais on ne voit pas trop le rapport avec le début de l'histoire. Je me suis un peu lassée ne comprenant pas où voulait en venir l'auteur.
C'est une période durant laquelle Paul se pose pas mal de questions, s'interrogeant notamment sur son avenir professionnel, sa situation amoureuse, le sens de sa vie. La mort de son père semble avoir fait éclater la bulle de confort qu'il s'était construit en Amérique.  

Un dénouement intriguant et inattendu

Paul revient plus tard en France s'installer dans la sombre demeure familiale et, en fouillant un peu, va découvrir progressivement un des secrets de son père... Je ne peux pas en dire plus au risque de révéler l'intrigue mais le dénouement est surprenant et plutôt inattendu. Au fur et à mesure qu'on avance dans le récit, l'histoire prend une autre tournure, le ton devenant plus mélancolique, plus grave.
Ce livre invite à une réflexion sur le sens de la vie, le poids de l'héritage familial, les secrets de familles. Peut-on échapper à son destin? La succession est un roman assez sombre qui dresse le portrait psychologique d'un homme torturé, un récit qui aborde tant la succession matérielle que la succession morale.

Les lecteurs habitués de Jean-Paul Dubois retrouveront dans ce roman plusieurs éléments récurrents de l'oeuvre de l'écrivain : le narrateur se prénommant Paul, la présence du petit chien, la place qu'occupe les voitures, l'océan, le sport...

L'écriture est rythmée et acérée alternant des phrases courtes et percutantes avec d'autres plus longues, souvent très imagées, relatant les réflexions philosophiques ou psychologiques du narrateur. Le ton est original, alliant humour noir, amertume, fatalisme, introspection psychologique et réflexions sur le monde.
Dans l'ensemble, j'ai plutôt bien aimé ce roman malgré les longueurs du milieu : le ton est original,c'est bien écrit et l'histoire incite à la réflexion. De plus le dénouement est surprenant !

Quelques citations :

"Sans doute Jules était-il un homme translucide, traversé par la lumière sans jamais la capter, mais il fut le seul membre de ma famille à tenter de m'ouvrir au monde et aux autres, à me sortir de l'enclos katrakilien, à m'extraire de ce bain amniotique dans lequel nous marinions tous à longueur d'années." p 78

"Les moteurs humains démarrent parfois au moment où on ne les attend pas et il serait vain de se montrer trop regardant sur la nature du carburant qui alors les anime." p 112

"Depuis que le monde était monde, il y avait toujours eu deux façons de le considérer. La première consistait à le voir comme un espace-temps de lumière rare, précieuse et  bénie, rayonnant dans un univers enténébré, la seconde, à la tenir pour la porte d'entrée d'un motel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création avait avalé 108 milliards d'humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvu d'une âme" p 224