vendredi 18 mars 2022

Laissez-vous tirer vers les profondeurs d'une sombre et mystérieuse vallée avec Les Oscillants

Les oscillants est un roman italien aussi étrange qu'intriguant.

Dans les années 1980, une jeune ethnomusicologue se rend dans à Crottarda, un village perdu au fonds d'une sombre vallée humide, afin d'étudier de mystérieux chants de bergers qui la hantent depuis l'enfance. Elle côtoie alors d'étranges villageois renfermés sur eux-mêmes, plutôt taciturnes, aux coutumes marginales. Vivant la plupart du temps dans l'ombre, le froid et l'humidité, ils entretiennent une vive rivalité avec le village "d'en haut" constamment ensoleillé. 

La jeune femme partage sa chambre de bonne avec une adolescente, Bernadetta, orpheline à la fois naïve et dure, elle entretient cependant une étrange amitié avec elle. Cette dernière va d'ailleurs l'aider à rencontrer les fameux bergers. Tous les personnages peuplant cette vallée oscillent entre farces, rivalité, mystères et sincérité. Aussi la narratrice ne saura jamais qui croire, que croire, à qui se fier et elle semble ne jamais trouver de réponses à ses questions. 


Claudio Morandini livre ici un roman à l'ambiance sombre, poisseuse, même oppressante par moment, sur la montagne, les mystères de la forêt et l'isolement. On oscille à plusieurs reprises avec le fantastique, à moins que l'oscillement soit psychologique ?
L'épilogue reste ouvert à toute interprétation et beaucoup de questions restent en suspens. Aussi, je suis restée un peu sur ma faim quant à l'intrigue mais ce roman brille par ces qualités d'écriture, l'originalité du cadre et des personnages. Le style est assez recherché, il m'est arrivé plusieurs fois de m'arrêter dans ma lecture afin de chercher le sens d'un mot que je ne connaissais pas.

L'écriture est forte, souvent métaphorique et très empathique. La narration se veut quelques fois absurde ou ironique mais avec un suspense toujours grandissant. D'où une certaine frustration en ce qui concerne le manque de réponse !

 Les oscillants / Claudio Morandini. traduit de l'italien par Laura Brignon. - Ed Anacharsis, 2021


 Quelques citations : "Les hommes parlent tout seuls, avec des voix de stentor. Ils n'en sont pas conscients, si on le leur fait remarquer ils s'étonnent, ne savent que répondre. Au cours de leurs longues journées sur les alpages, il leur est aussi naturel de déclamer à voix haute que de penser : en fait, c'est un distillat de pensée, une manière de mettre de l'ordre dans le capharnaüm de préoccupations troubles qui les enchaîne à la terre." p 150 "

"Vraiment, je les sens osciller, ces pauvres Crottardais, dans chacun de leurs gestes, chaque jour, et si je pouvais les observer pendant leur vie tout entière, je les verrai osciller de leur naissance à leur mort, entre leur existence officielle et leur coté secret, entre leur besoin de lumière, toujours trop ténue et précaire, et leur attirance pour l'obscurité qui les poursuit jusque dans leurs maisons, dans leur sommeil, entre l'explosion hilare et triviale de leurs farces et une irritabilité qui, souvent, met brutalement fin à leurs tours les plus élaborés et révèle une mélancolie tangible." p 166

jeudi 24 février 2022

madame Hayat : Amour, littérature et désir de liberté dans une "démocrature"

Prix Fémina étranger 2021, prix Transfuge du meilleur roman européen... Les éloges sont multiples pour le dernier roman de l'écrivain turc  Ahmet Alta.
Pour ma part, je suis partagée : j'ai beaucoup aimé la forme mais un peu moins le fonds !



Entre deux femmes son coeur balance

Fazil est un jeune homme qui se voit chuter de classe sociale suite suite au décès soudain de son père, part étudier la littérature à la capitale et vivre en collocation. Pour gagner sa vie, il fait de la figuration pour la télévision et c'est là qu'il rencontre une mystérieuse femme d'âge mûr à la personnalité intrigantes dont il va tomber sous le charme. Cette dernière fait fi de tout préjugé et semble conserver son flegme quels que soient les circonstances. Madame Hayat initie Fazil à une forme de philosophie de vie et un érotisme dont il n'est pas indifférent!

En parallèle, Fazil rencontre une jeune femme de son âge, Sila, qui a elle aussi brusquement changé de statut social depuis que les biens de sa famille ont été confisqués par le gouvernement. Il partage avec elle l'amour de la littérature et elle lui ouvre les yeux sur la réalité politique du pays. Or, cette dernière a une personnalité complètement différente de celle de madame Hayat, beaucoup plus sensible à l'actualité, plus impulsive aussi.

Le coeur de Fazil balance -secrètement bien entendu- entre ces deux femmes que tout oppose. J'avoue que j'ai eu beaucoup de mal à m'identifier au narrateur qui m'apparaît comme égoïste, indécis naïf et un brin énervant. Mais à travers ces amours ce sont deux parts de lui qui s'opposent. Et, en complément de l'éducation sentimentale, a lieu l'éveil d'une conscience politique.

La beauté du texte, la force des mots

J'ai beaucoup aimé le style d'écriture de l'auteur qui fait qu'on se régale au fil des mots. Les descriptions des personnages et notamment de madame Hayat sont absolument magnifiques, puissantes et envoutantes. 

"Elle parlait avec douceur et calme, laissant parfois de longs silences au milieu de ses phrases. Ses paroles coulaient lentement, sans agitation, comme un fleuve au large cours, maintenant l'auditeur en haleine par une puissance étonnante, et la pure absence d'émotion qui émanait de sa conversation ne faisait qu'alimenter le trouble de celui qui l'écoutait. Cela venait de sa beauté, et de sa voix étrangère au monde, issue de profondeurs mystérieuses, aux ondulations évoquant des courants sous-marins, qui diffusait dans chacun de ses mots un inexplicable et impalpables parfum d'intelligence." p 41

Derrière ce romantisme teinté d'érotisme délicat, il fait de ces deux personnages féminins des figures de résistance et de courage. Et surtout, en toile de fonds de ces histoires d'amour il y a le contexte actuel de la Turquie (bien que le pays ne soit jamais nommé!) : censure, stigmatisation, intimidations, climat de peur... ce qui donne une véritable force politique à ce roman.

Par ailleurs, il y a de vraies belles réflexions sur le sens de la littérature, le besoin d'évasion, de liberté. Et quand on sait que l'auteur a écrit ce roman pendant son emprisonnement, cela prend un sens d'autant plus important !

"Je faisais ma mue, tels ces serpents du désert dans les documentaires que je regardais avec madame Hayat, je m'extirpais hors de mon être. J'étais toujours moi, mais dans une nouvelle peau, en proie à de nouveaux sentiments, plus complexes et chaotique que les anciens. Ceux-ci étaient toujours là, part morte au fond de moi, présents mais morts. En dehors de ce qu'il me restait du passé, je n'avais plus aucun rapport avec moi-même. Je songeais à la confiance que j'éprouvais autrefois, aux émotions qu'alors elle nourrissait, émotions clairsemées, discrètes, inoffensives, comme de petites fleurs des champs, et à présent desséchées, piétinées, égarées au milieu d'émotions neuves qui, elles, me lacéraient l'âme et y laissaient de profonds sillons [...]" p 197


Madame Hayat /Ahmet Altan . - Acte Sud, 2021

samedi 15 janvier 2022

C'est l'heure du thé ! Lisez Rebecca

 Après avoir lu le dernier roman de Cécile Coulon j’avais envie de lire Rebecca de Daphné du Maurier, que je n’avais en fait jamais lu ! En effet, de nombreuses critiques ont fait le parallèle entre les deux romans, accusant la jeune autrice de plagiat. Même couverture rouge pour cette édition en tout cas de Rebecca en tout cas, une grande demeure isolée dans la forêt, une toute jeune femme mariée à un riche propriétaire, une première femme décédée autour de laquelle plane une ombre de mystère… Il y a certes pas mal de similitudes, cependant Rebecca est un roman beaucoup plus profond et abouti dans les cheminements psychologiques des personnages.



Écrit en 1938 et considéré comme un chef d’œuvre pour certains, ce roman a gagné en popularité suite à l’adaptation cinématographique qu’en a fait Hitchcock 2 ans plus tard.

La narratrice revient sur ses années « Manderley ». Alors qu’elle est une toute jeune femme discrète et plutôt insignifiante, elle rencontre un homme fortuné et devient la seconde Mme De Winter. Un mariage improbable qui l’emmène sur le domaine de Manderley au bord de la mer du Nord. Mais difficile pour la jeune femme de se faire une place dans le beau domaine lorsque plane sans cesse l’ombre de la 1ère épouse, Rebecca qui semblait vénérée par tous. De plus, la jeune femme doit faire face à une gouvernante revêche et à un mari à l’humeur instable.

Dans ce roman à forte dimension psychologique, on suit avec intérêt et inquiétude le cheminement intérieur de la jeune femme qui évolue dans une atmosphère pesante, et qui, en proie avec son manque de confiance en elle et la pression sociale, part des fois dans des divagations savamment énoncées. On est complètement plongés dans la bourgeoisie anglaise du début du XXème siècle et les descriptions de la natures sont absolument magnifiques.

Avec une écriture très naturelle et fluide pour un roman écrit il y a près de 100 ans, Rebecca est un livre captivant sur les démons du passé qui dresse le portrait psychologique intéressant de différents protagonistes. C’est véritablement ce qu’on appelle un livre d’ambiance !

vendredi 27 août 2021

L'île des âmes : Un polar sarde tellurique original

Parmi mes lectures d'été il y eut cet étonnant roman policier de Piergiorgio Pulixi. Auteur italien de romans noirs, c'est son premier livre traduit en français aux éditions Gallmeister . Une maison d'édition que j'aime beaucoup qui fait généralement découvrir les grands espaces américains mais s'ouvre dorénavant aux cultures des autres pays. J'adore notamment les jolies couvertures colorées de leurs livres. C'est d'ailleurs la superbe couverture de ce roman qui m'a tapée dans l'oeil !

Un meurtre horrible et mystérieux a lieu en Sardaigne et deux enquêtrices que tout oppose sont amenées à travailler ensemble. Cela pourrait nous faire penser à un roman policier des plus classiques mais ce n'est pas le cas.  

photo pixabay


La Sardaigne comme cadre et comme personnage à part entière

L'auteur décrit avec émotion et en connaissance de cause (puisqu'il est sarde) la Sardaigne de l'intérieur, avec ses montagnes, ses forêts, ses maquis, ses lieux de cultes ancestraux et fascinants, les Nuraghe, qui sont ici des scènes d'horribles crimes.
Mais l'ambiance se veut aussi chaleureuse en plus de mystérieuse avec aussi la mer et les plages. Et c'est sans compter le poids des traditions, des silences, de la famille et des secrets.
Les descriptions de paysages, de la culture sarde ainsi que les dialogues entre les personnes du "cru" sont souvent entrecoupés de mots typiquement sardes.
"Dans les hameaux de l'arrière-pays sarde, sa oghe de Deu, la cloche scandait encore les étapes fondamentales des habitants..." (p 67)
Ainsi, chaque page est imprégnée de l’atmosphère particulière de l'île italienne. La Sardaigne apparaît ici comme un personnage à part entière.
On est véritablement immergé dans cette "île des âmes", cette terre aux croyances ancestrales... 

photo de nuraghe sarde by Wikimedia Commons


Les personnages? 

Mara Rais, une policière sarde aux réparties cinglantes et aux tenues pimpantes, mère d'une petite fille et fraîchement séparée se retrouve aux "affaires classées "qui tente de faire bonne figure...
Eva Croce, une milanaise aux tenues gothiques, brillante profiler, fraichement mutée à Cagliari suite à une bavure. Elle tente de se reconstruire après un passé très douloureux.
Barrali, un inspecteur proche de la retraite qui se bat contre un cancer. Il est obsédé par des affaires de meurtres non résolues datant d'il y a trente ans, des meurtres rituels où les victimes étaient mises en scènes dans des lieux sacrés, affublées de masques ancestraux et de peaux de bêtes le jour de sa die de mortos (le jour des morts).
Un clan vivant en autarcie selon des lois ancestrales au fin fond de la campagne sarde dans la Bargagia supérieure.
Voici pour les plus importants, bien qu'il y ait foule de personnages secondaires, tous ayant leur importance dans le déroulement de l'histoire.

C'est alors qu'a lieu le meurtre sauvage d'une jeune femme disparue qui porte d'étranges similitudes avec les crimes anciens jamais élucidés. S'en suit une enquête qui patauge, une énigme qui poussent les enquêteurs dans leurs retranchements.

Un roman sociologique, psychologique et tellurique

La psychologie des personnages est savamment étudiée et dévoilée sporadiquement, avec beaucoup de subtilité.
Les chapitres suivent successivement les avancées de Mara, Eva, Barrali, le clan ancestral et quelques autres personnages, nous plongeant dans leurs pensées et dans leur passé nous permettant ainsi de mieux les cerner et d'essayer de faire le lien entre les différents protagonistes.

J'ai lu ce polar tellurique avec beaucoup d'attention. C'est un roman policier qui s'intéresse davantage au cheminement des enquêteurs qu'à l'enquête elle-même. L'histoire est bien construite, richement  documentée sur les cultures ancestrales.

C'est un roman qui aborde également d'autres sujets comme le poids du passé, l'héritage culturel, l'émancipation, etc.

Il n'y a pas de rebondissement spectaculaire et la fin m'a semblée comme suspendue. Cependant, j'ai trouvé que ce polar était fort original, bien écrit, intriguant invitant à la réflexion.
Pulixi signe un très bon roman noir ethno-psychologique.

Quelques citations :

"Eva se laissa aller à penser que certaines personnes étaient des digues. Mais pas dans une acception négative. Des digues qui, d'un regard, d'un mot ou même par leur simple présence, te permettaient de te glisser dans ton propre torrent existentiel, sans débordement, sans qu'un élan sentimental soudain te submerge d'un trop-plein de vie, de coeur, de larmes. Des digues/ Pour que le courant ne perde pas de sa force. Des digues. Pour garder le regard fixé vers l'horizon de ses désirs." p 67.

"Toutes les affaires d'homicides ne sont pas identiques. Certaines te collent à la peau pour toujours. Tu les portes en toi comme des cicatrices. Au bout de quelques années, elles cessent de te faire mal et tu n'y prête plus attention. Elles deviennent une partie de toi. Le tissu cicatriciel s'atténue au point que tu finis par ignorer sa présence. Mais il suffit d'un détail, d'une odeur, d'un regard ou d'un mot pour réinfecter la plaie, pour rouvrir la boîte de Pandore que tous les enquêteurs ou presque gardent en eux, laissant libre cours à des souvenirs corrosifs et à une culpabilité aussi sournoise que des parasites intestinaux." p 427

"[...] Moi je crois plutôt que l'homicide brise un équilibre vital, et que si cet équilibre n'est pas rétabli d'une manière ou d'une autre, le défaut de justice crée des ondes chaotiques qui se répercutent sur nos vies à tous : policiers et victimes. Le mal qui n'est pas cautérisé génère un mal nouveau, dans une spirale infinie."p 429

vendredi 2 juillet 2021

Nous tombons : un roman subtil et délicat sur cinq âmes à la dérive

Nous tombons. Tel cet avion de chasse qui se crashe dans une petite ville de Suède. Et comme ces cinq personnes qui vivent des moments difficiles au début des années 1990 et pour qui cet accident aura une incidence à des degrés divers. Sombrer dans la dépression, toucher le fond. Et se relever. Voici le thème central de ce premier roman de la suédoise Anna Platt.


Nous tombons est composée cinq histoires qui pourraient presque être des nouvelles indépendantes, cinq personnages et narrateurs différents qui, à priori, n’ont rien en commun.

Käre est un pilote désabusé et mélancolique qui se met à rêver d'une ancienne conquête jusqu’à en devenir un peu obsédé.
Marie-Louise, employée d’une agence immobilière, se retrouve complètement perdue et déprimée lorsque son petit ami la quitte.
Monica, la cinquantaine, est atteinte d’un cancer. Lorsqu’elle croise par hasard sa fille qu’elle n’a pas vu depuis 10 ans au supermarché, son passé refait surface et l'on découvre ses secrets...L'histoire la plus dure mais aussi la plus captivante à mon goût !
Elis est un vieux monsieur résidant en maison de retraite au côté de son « meilleur ami » et de l’ex-femme de celui-ci dont il est secrètement amoureux depuis sa jeunesse. Un drôle de trio dont on découvre l’étonnante histoire au fur et à mesure. Passionné d’oiseaux, il rêve de voir un faucon kobez avant de mourir.
Ida est une adolescente en deuil : elle a récemment perdu sa maman.  Brillante nageuse, elle s’entraîne dur pour la prochaine compétition.  Mais elle se sent seule, triste et aimerait un peu plus d’attention de la part de son papa.
Ces cinq personnes que rien ne semble relier ont pourtant chacune un point commun, cette impression de sombrer, et chaque personnage a un lien avec un autre comme on le découvre, très subtilement, au fil des pages. 

Auteure de scripts pour le cinéma, Anna Platt parvient à rendre son récit très réaliste grâce à des phrases courtes, percutantes, des descriptions assez précises de l’environnement de ses personnages. Sans entrer dans le pathos, l'auteure dresse des portraits touchants de ces âmes à la dérive tout en gardant une certaine distance, sans entrer dans les détails, révélant les informations importantes au compte-goutte.

Avec subtilité, l'auteure suédoise signe là un premier roman puissant par les sujets abordés et délicat par son écriture, à forte dimension sociologique et psychologique.

J’ai lu ce livre quasi d’une traite. On est surpris jusqu’à la dernière page et on a envie de le relire ensuite pour bien comprendre les liens, souvent ténus, entre les différents personnages.

Nous tombons / Anna Platt . - Gallimard, 2020

Quelques citations :

Marie-Louise : « Lundi, je suis au bureau. Comme si de rien n’était. Comme si je n’avais pas perdu la sensibilité dans mes bras et mes jambes et ne devais pas constamment me rappeler d’inspirer et d’expirer » p . 71

Käre « La vie pulse par tous mes pores. La vie, la vie. J’essaie de garder cette sensation, de l’aspirer en moi, de la dévorer. Mais je connais les dangers de cette quête éperdue. Je sais que cette sensation aura tôt fait de disparaître. » p 54

Elis « Notre existante parallèle, à Stina et moi, est d’une perfection si vertigineuse que je suis heureux de ne pas connaître cette vie-là. Car on ne peut pas troubler un rêve. » p 207

Elis « Il se passe quelque chose de spécial avec l’oiseau qu’on veut avoir. Tous les autres pâlissent à côté et lui seul à de la valeur. » p 184 

« J’ai accepté l’absurdité de la vie et mon insignifiance à titre personnel. Je ne cherche pas à laisser des traces de mon passage sur terre. Mais avant de mourir, j’aimerais bien voir un faucon kobez planer dans les airs. »

samedi 12 juin 2021

Une immense sensation de calme : Un petit roman puissant aux allures de conte

Une immense sensation de calme est le premier roman de l'autrice française Laurine Roux, sorti en 2018. Conseillé par un collègue, j'en ai apprécié la lecture, très agréable et captivante et le style poétique et aux frontières du fantastique. Cela m'a d'ailleurs un peu déroutée au début ne sachant pas trop de quel coté se trouvait l'histoire (monde réel ou imaginaire?) mais je me suis vite laissée captiver par l'écriture puissante de l'autrice qui est une conteuse de talent.


Nous sommes dans un pays de l'Est aux frontières de la taïga, probablement en Russie, à une époque indéterminée. La narratrice, une jeune orpheline, a un coup de foudre pour un beau jeune homme mystérieux, robuste, un peu sauvage prénommé Igor. Alors que sa "baba" (grand-mère) vient de mourir, elle quitte tout pour partir vivre avec lui dans la forêt. Commencent pour eux une vie nomade à deux. Igor subsiste en livrant des vivres à de vieilles femmes isolées. S'ils souhaitent vivre d'amour et d'eau fraîche, ils vont cependant devoir affronter les conditions climatiques difficiles. Par ailleurs, au fil des rencontres, le passé refait surface, dévoilant d'étranges et terribles secrets...

Prenant la forme d'un conte un peu mystique, ce beau petit livre raconte la force de l'amour, plusieurs histoires sentimentales tragiques formant ainsi le coeur du récit. C'est également un récit sur le poids de l'Histoire (avant et après le "Grand oubli" succédant à une terrible guerre) et des traditions, et sur l'omniprésence de la mort abordée ici comme un "passage" . 

Avec des phrases courtes et percutantes, l'autrice entretient un rythme prenant où des secrets liés à un passé tragique sont dévoilées au fil des pages. On flirte ici avec le fantastique : il est question de créatures mi hommes-mi bêtes, d'"Invisibles", de "Grand Oubli", de "passage" vers l'autre coté.... La nature tient une place primordiale dans ce petit roman, les hommes et femmes respectent leur environnement jusqu'à être en pleine communion avec lui.

Un roman-fable aussi magnifique que cruel qui souligne les méandres de l'âme humaine, des sentiments les plus nobles comme l'amour et l'entraide aux plus obscure tels le rejet, la haine, la violence. Une écriture puissante, poétique qui ne vous laissera pas indifférent.


Grand prix SGDL 2018.

Quelques citations :

 "Depuis la maison de la vieille Grisha, trois heures de marche mènent à ce trou de vie creusé par l'effort et poli par la solitude. Sur le chemin, j'ai peur. La crête marneuse est raide. [...] Mes semelles s'enfoncent dans cette chair de pierre molle. [...] Mon ombre se confond à son ombre. J'ai souvent cette impression d'être aspirée jusqu'à m'évaporer dans son sillage." p 15

"Il y a des gens qui sont bâtis pour exister toujours, leur corps éblouissant érigé pour résister aux assauts du temps, de la maladie et de la mort. Des anatomies de soleil et d'éclat." p 43

"Un rai de lune perce à travers les volets. Le feu s'est éteint. Tochko ronfle. Dans son sommeil, Igor semble moins agité. De la vapeur sort à intervalles réguliers de sa bouche. J'y vois flotter le cadavre de l'ourse. Alors j'approche mes lèvres des siennes et aspire la vision." p 52

"Nous sommes des dieux qui ont reçu la beauté en héritage. La splendeur de la jeunesse est éternelle. Seuls comptent le plaisir de l'effort et celui d'être là. Simplement là, ici et maintenant. Seulement la puissance de l'instant, Igor et la taïga" p 53

"Mais la déchirure du temps, la douleur de l'absence ont tôt fait de violacer les reflets d'aurore et, dans le silence bruissant du passé, la vieille respire longuement, replace chaque ride, chaque pli sur son visage, et la peau froncée, gardienne du souvenir, fait refluer la mémoire de son corps loin  à l'intérieur des chairs, scellée pour le futur." p 94

mercredi 2 juin 2021

Les gratitudes : une émouvante histoire sur la vieillesse et les regrets

Après quelques lectures fastidieuses et pas très gaies, je me suis laissée entraîner par ce joli petit roman de l'autrice française Delphine De Vigan, célèbre pour ses nombreux livres dont Rien ne s'oppose à la nuit ou D'après une histoire vraie. Après Les loyautés, l'autrice continue d'explorer les sentiments les plus complexes. Lu en un week-end, Les gratitudes est une émouvante histoire sur la vieillesse, le temps qui passe, les regrets. Un style épuré qui va droit au coeur et fait de ce petit livre une lecture agréable et bénéfique.



Michka est une vielle dame drôle et sensible. Amoureuse des mots, ancienne traductrice, là voilà qui cherche ses mots, qui mélangent les lettres. "D'accord" devient "d'abord", "Merci" devient "merdi" ... Mais si les mots s'envolent, les souvenirs reviennent ainsi que d'étranges rêves...
Célibataire et sans enfant, Michka est cependant très proche d'une jeune femme prénommée Marie. Au fil des pages, on va d'ailleurs découvrir le lien très fort qui uni les deux femmes. Une belle histoire de transmission...

Lorsqu'arrive le moment où la vieille dame ne peut plus être autonome, elle se retrouve en maison de retraite. C'est là qu'elle rencontre Jérôme, un orthophoniste qui vient régulièrement la voir pour travailler sur ses troubles du langage. Attentionné, bienveillant, Jérôme est rapidement touché par la tendresse et l'humour de Michka.

C'est à travers les voix de Marie et de Jérôme qu'est racontée la vie de la vieille dame. Elle leur fait part de son regret de n'avoir pu remercier certaines personnes, il y a très longtemps... Et ce regret, au crépuscule de sa vie, est comme une épine dans son coeur. Avec subtilité, l'autrice révèle la difficulté de dire à ses proches qu'on les aime ou qu'on souhaite les remercier, par pudeur ou par oubli.

Delphine De Vigan livre ici un récit délicat et sincère sur la vieillesse, plein de bienveillance et d'empathie, sans entrer dans le pathos. Son récit pourtant simple est ponctué de nombreuses touches humoristiques et poétiques ce qui le rend d'autant plus touchant !


Quelques citations que j'ai bien aimé :


"Vous êtes-vous déjà demandé combien de fois dans votre vie vous aviez réellement dit merci? Un vrai merci. L'expression de votre gratitude, de votre reconnaissance, de votre dette." p 11

"Je chéris le tremblement de leurs voix. Cette fragilité. Cette douceur. Je chéris leurs mots travestis, approximatifs, égarés, et leurs silences." p 42

"Je les vois comme si j'y étais, ces étendues vides, arides, ces chemins dévastés, qui surgissent au milieu de ses phrases quand elle tente de parler.[...] Sa voix, asphyxiée par l'étau de la défaite, se désagrège. Des obstacles inconnus lui barrent le passage. Masses sombres, elles-mêmes innommables." p 133

samedi 13 mars 2021

Nos espérances : superbe roman intimiste sur la quête d'accomplissement de trois trentenaires

Nos espérances est le troisième roman de l'autrice anglaise Anna Hope. J'ai adoré cette histoire très actuelle sur les parcours de trois amies d'enfance qui, a 35 ans, sont en proie à des questionnements existentiels et reviennent sur les différentes étapes qui ont jalonné leurs vies.


Trois parcours de femmes en quête d'accomplissement

Libres et indépendantes, les trois amies avaient chacune des rêves et un idéal de vie différent : devenir comédienne pour Lissa, trouver l'amour de sa vie pour Cate, fonder une famille et avoir métier épanouissant pour Hannah... Il y a encore quelques années, elles pensaient avoir le temps et ne doutaient pas de parvenir à remplir leurs objectifs.

A 35 ans, les trois londoniennes voient leur jeunesse s'éloigner tout doucement et c'est avec nostalgie et mélancolie qu'elles sont en proie à quelques questionnements existentiels. 
Elles pourraient être heureuses, et pourtant. Lissa enchaine les auditions en espérant décrocher le rôle de sa vie mais elle continue d'avoir du mal à boucler les fins de mois. Hannah a un emploi épanouissant, un mari charmant mais, il manque à son bonheur l'enfant tant désiré. Cate, qui deux ans auparavant vivait une vie désinvolte, se retrouve femme au foyer à la campagne, mariée avec un bébé. Chacune envie une part de ce qu'a l'autre. Et elles s'interrogent. Qu'ont t 'elles vraiment accompli ? Faut-il s'obstiner à atteindre ses objectifs malgré les obstacles et les échecs ? Comment être heureuse?

Une construction originale mêlant trois narrations

Nos espérances est une sorte roman choral mélangeant les chronologies et les narrations, passant d'Hannah à Lissa et à Cate, revenant sur leur rencontre, leurs années d'amitié fusionnelle lorsqu'elles habitaient ensemble à Londres quelques années plus tôt, leurs déboires amoureux et leur ressenti d'adultes trentenaires. Ces retours en arrière en écho à la nostalgie du temps présent permettent de mieux comprendre leurs blessures et leurs secrets ainsi que leur mélancolie.

J'ai été particulièrement touchée par ce roman qui aborde les questions existentielles qu'on peut se poser vers la fin de la trentaine. Par ailleurs, j'ai été très sensible au parcours d'une des protagonistes. Il est vraiment rare qu'un roman décrive aussi bien le cheminement et le ressenti des femmes en parcours de PMA, détaillant de manière quasi chirurgicale les étapes physiologiques et psychologiques par lesquelles on peut passer. 

Un roman doux-amer très intimiste sur la quête du bonheur

Ce beau roman à trois voix met aussi en lumière le chemin tumultueux de l'amitié entre filles, mêlant petites joies, instants fragiles et instants fusionnels, admiration, mais aussi rancœur, jalousie, trahison et... pardon.
L'autrice dépeint avec beaucoup de justesse la multitude de sentiments de trois femmes en quête d'accomplissement. Comment concilier bonheur conjugal, maternité, épanouissement professionnel et bonheur personnel ? Est-ce seulement possible ? Faut-il apprendre à renoncer?

Comment prendre de la distance, avoir un regard extérieur sur sa propre vie? Comment reprendre du plaisir pour soi ? Ce roman avance des questions que toute femme se pose aujourd'hui. En fin de compte, chacune des trois amies trouvera la paix après avoir perdu quelque chose... ou quelqu'un. 

Nos espérances est un roman doux-amer, générationnel, très intimiste, écrit dans l'air du temps qui interroge aussi sur l'avenir (quid de l'avenir de nos enfants avec le réchauffement climatique ?) Une histoire qui explore la condition féminine, le rôle de transmission des parents, la maternité... Bref, un roman profond, très actuel, dont la force vient véritablement de sa construction originale et de la belle écriture, lumineuse et sensible d'Anna Hope. 


Nos espérances / Anna Hope. roman trad de l'anglais par Elodie Leplat . - Gallimard, 2020

Quelques citations : 

Hannah "La matinée s'écoule ainsi. Il y a une orangeade aqueuse à boire. Une par une les femmes s'en vont, Hannah les regarde partir : chacune avec sa précieuse cargaison, pleine d'espoir. Elle essaie de déchiffrer leur visage, leur corps, comme si elle pouvait y voir écrit leur destin : laquelle aura l'enfant tant désiré. Comme si leur réussite signifiait son échec. Comme si la fertilité était un jeu à somme nulle." p103

Lissa "Les hommes la dévisagent. Elle est une batterie qui vient d'être rechargée. C'est une simple question d'électricité : la moralité n'entre pas en jeu. Ses sensations sont empreintes d'une dangereuse et chatoyante exultation" p 240

Hannah Elle pense à la nuit précédente. Le choc du corps de cet homme : sa différence, sa forme. Son odeur.[...] elle a pensé à Nathan. Elle prend conscience qu'elle a oublié de le considérer comme une entité séparée. Oublié de ressentir son étrangeté. D'accueillir l'animal en lui. Et avec cette pensée vient autre chose : une sorte de chagrin, pour sa propre nature animale, et ses désirs sauvages." p 305

Lissa "Elles les admire, ces femmes de la génération de sa mère : elles brillent à ses yeux, telle une constellation se couchant à l'ouest. Ces femme, ces veilleuses. Qu'arrivera-t-il au monde quand elles ne seront plus ?" p 333

mardi 9 mars 2021

Un roman noir d'émancipation féministe absolument palpitant !

Tess Sharpe est une jeune autrice américaine qui signe avec Mon Territoire un roman noir haletant.  L'autrice a grandi de façon assez marginale, au fond de la forêt californienne et cela se ressent dans son livre. L'histoire se déroule au fin fonds des bois, un peu à l'écart du monde, loin de toute civilisation. Avec son écriture rapide, percutante, digne des plus grands auteurs de polars, Tess Sharpe m'a fait tourner frénétiquement les pages de ce roman, souvent jusqu'au milieu de la nuit !



L'enfance d'une héritière d'un empire mafieux

Harley McKenna est la fille unique d'un chef de la mafia, Duke, qui dirige d'une main de fer les trafics de drogue et d'armes dans tout le nord de la Californie. Elle a 8 ans quand elle voit son père tuer un homme pour la première fois, quelque temps après qu'elle ait assisté à la mort violente de sa mère. Dès lors, son père, en guerre avec une autre famille, va lui apprendre à survivre, va la modeler en petite guerrière lui apprenant à se méfier de tout le monde, à se défendre... et à attaquer. Tout cela en vue d'en faire son héritière. Harley grandit dans la violence, la peur et l'isolement mais aussi dans l'amour de personnes très proches, son père, oncle Jack, l'amie de sa mère Mo et son âme soeur Will.

Bien sûr, Harley souffre de cette éducation quasi militaire, violente et impitoyable que lui a donné son père, qui l'aime pourtant plus que tout. Mais cela fait aussi pleinement parti de son identité maintenant qu'elle est une jeune adulte. Son atout ? En tant que femme, les hommes des deux camps ennemis ont souvent tendance à la sous-estimer. Or, Harley est très intelligente, c'est une fine stratège qui n'a pas froid aux yeux.

Une double narration palpitante

La narratrice a 22 ans lorsqu'elle raconte ici son histoire. Elle revient sur ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, relatant les événements terribles qui ont contribué à faire la jeune femme qu'elle est devenue (Le livre commence d'ailleurs ainsi : "J'ai huit ans la première fois que je vois papa tuer un homme". Et c'est ainsi pour chaque chapitre de son enfance... la première fois qu'elle a eu le nez cassé, la première fois qu'elle s'est battue, etc.) Elle alterne ces souvenirs avec les péripéties de sa vie actuelle. Les phrases sont courtesOn comprend dès le début qu'elle prépare quelque chose mais ce n'est que vers la fin que se déroule le fil de l'histoire.

Les "flash back" permettent de comprendre qui est la Harley d'aujourd'hui et, au fil des pages plusieurs secrets sont révélés justifiant le dénouement tant attendu. Car aujourd'hui Harley se bat pour son territoire, pour le territoire de son père. Mais elle veut changer les choses. Car Harley, derrière sa carapace de petit soldat a toujours eu bon coeur comme sa maman qui avait créé un refuge pour femmes battues "le Ruby" dont elle a hérité. La lutte contre les maltraitance des femmes, c'est son combat. Ainsi, lorsqu'une de ses protégées est retrouvée violentée par un membre du gang ennemi, c'est le déclencheur d'une rage destructrice pour Harley.
Accompagnée de sa fidèle chienne, avec l'aide de son âme-soeur Will et de son amie d'enfance, elle va braver les règles pour tenter de sauver son territoire et de leurrer tout le monde.

Un roman d'apprentissage noir et féministe

Mon Territoire est un roman d'apprentissage d'un autre genre, un récit d'émancipation d'une jeune femme formatée malgré elle, mais qui va se démener pour tracer sa propre voie. En ce sens, c'est un roman résolument féministe ! D'ailleurs, tous les personnages féminins de ce roman sont déterminés et courageux, empreints d'une certaines sagesse contrairement aux personnages masculins qui sont guidés par la soif de vengeance et la jalousie. 

C'est aussi un histoire de gangsters, une sorte de western des temps modernes écrit comme un polar, avec plein de fureur mais aussi d'espoir. 
Alors certes, on peut peut-être reprocher à la jeune autrice quelques longueurs par moment mais dans l'ensemble j'ai beaucoup aimé ce livre que j'ai dévoré en quelque jours (nuits surtout) malgré ses 556 pages.

Ce livre a été récompensé par le Grand prix des lectrices Elle 2020.

Mon territoire / Tess Sharpe, trad de l'américain par Héloïse Esquié . - Sonatine ed. 2019

Quelques citations pour se faire une idée du style :

"Bennett me déteste parce qu'il voit en quoi on se ressemble. En quoi on a été marqués, tous les deux, par des hommes aux mains pleine de sang et aux coeurs louches. Comment ce monde dans lequel on est nés nous a déjà pris davantage que tout ce qu'on aurait jamais été prêts à sacrifier." p 124

"Papa m'élève différemment parce que je suis une fille. Il ne le reconnaîtrait jamais, mais aussi fier soit-il, il me sous-estime." p 190

"Je m'y attendais, mais une boule d'angoisse se forme pourtant dans mon ventre. C'est puéril, mais puissant, cette peur résiduelle qui reste ancrée en moi. Ne viole pas les règles mon Harley."p 253

"J'ai la gorge sèche. Il faut que je me remette en route. Ils doivent tous m'attendre. Pourvu qu'ils m'attendent tous. Mais ma peur, cette foutue paranoïa, cette succession infinie d'hypothèses que Duke a gravée dans mon cerveau, me déchire de l'intérieur." p 311




mercredi 10 février 2021

Une histoire familiale poignante et captivante, un premier roman réussi pour Olivia Ruiz

Olivia Ruiz, chanteuse à la voix chaude et aérienne, parolière plutôt douée, a publié l'an dernier son premier roman devenu un best-seller de la rentrée littéraire d'automne 2020. La jeune femme avait déjà montré différentes facettes de son métier d'artiste en devenant actrice et même en réalisant un court-métrage. Elle avait également déjà publié deux textes mais La commode aux tiroirs de couleur est son premier roman.


Ce livre est "presque" un coup de coeur. Je dis "presque" car l'épilogue m'a un peu déçue. Hormis le dernier chapitre, j'ai beaucoup aimé ce livre que j'ai dévoré le temps d'un week-end.
D'inspiration autobiographique, Olivia Ruiz raconte dans ce roman une histoire familiale jalonnée de drames et de secrets tout décrivant quatre générations de femmes fortes et courageuses. 

La narratrice hérite de la vieille commode à tiroirs colorés de sa grand-mère espagnole après le décès de celle-ci. Durant toute son enfance dans le sud de la France, elle a lorgné sur cette commode mais n'avait pas le droit de l'ouvrir. Sa grand mère, l'Abuela, l'appelait son "renferme mémoire". Du coup, elle a fantasmé durant des années sur le contenu du fameux meuble. Pleine d'émotions, elle va enfin ouvrir les mystérieux tiroirs et se plonger, le temps d'une nuit, dans une histoire familiale rocambolesque et tragique dont elle ignorait de nombreux tenants.

Chaque tiroir révèle des lettres, des objets racontant le passé d'une femme, Rita, sa grand-mère, qui a traversé de nombreuses épreuves avant de devenir la femme forte, attachante et quelque peu distante qui a servi de pilier à sa petite-fille.
Du terrible sacrifice de ses parents résistants sous le régime de Franco à son exil forcé vers la France alors qu'elle n'était qu'une enfant dans les années 40, de ses difficultés d'intégration dans la société française, sa nostalgie de l'Espagne à son premier grand amour qui va bouleverser sa vie... Puis, sa vie d'adulte, de mère, puis de grand-mère, une vie jalonnée de deuils et de doutes.

C'est un récit sur l'immigration, sur les racines et l'avenir qu'on essaie de se construire, malgré les obstacles. L'auteure dépeint avec brio la réalité sociologique de l'exil et de l'intégration tout en rappelant la réalité historique de l'Espagne du milieu du XXème siècle. C'est une histoire de secrets et de drames qui ont façonné la vie d'une femme, sa grand-mère. Enfin, c'est surtout un récit sur la perte et sur l'amour. La perte des être aimés, cause de désespoir et l'amour, cause de force et de résilience...

J'ai trouvé ce roman absolument poignant et captivant, bien écrit et rythmé, oscillant entre chaleur et nostalgie, alliant franc-parler, écriture métaphorique et réflexions philosophiques.

Seul bémol : la fin. C'est vraiment dommage car, après le récit de la vie de la grand-mère, il y a un épilogue racontant la relation qu'a aujourd'hui la narratrice avec le grand-père restant. Je trouve que le roman aurait pu se terminer juste avant, cela aurait été parfait. Pour cette dernière partie, j'ai eu l'impression qu'elle fut écrite par une autre personne, il y a un trop gros décalage avec le reste de l'histoire. De plus, sans vouloir rien révéler, j'ai trouvé la fin exagérée et en décallage avec le reste du roman. Mais à chacun-e de se faire son idée !

Il n'en reste pas moins que La commode aux tiroirs de couleurs est un beau roman qui se lit avec plaisir et émotion.

La commode aux tiroirs de couleur / Olivia Ruiz .- JC Lattès, 2020

Quelques citations pour se faire une idée du style :

"Ma grand-mère depuis toujours, c'est elle qui décide, elle qui nous mate. Elle est comme sa cuisine, d'abord elle te tente irrésistiblement, te surprend, puis te violente de son tempérament épicé. Quand le repas est terminé pourtant, c'est une saveur suave qui te reste  dans la bouche, rassurante parce qu'elle te donne l'impression d'être aimé passionnément." p 14

"Je ne pouvais pas imaginer la misère qu'affrontaient ceux qui étaient restés. Je ne pouvais pas imaginer à quel point notre départ avait été vécu comme un rejet par les nôtres. Je ne pouvais pas imaginer que là-bas j'étais devenue une étrangère, une traitressen une prétentieuse petite Française." p 74

"Tu sais quoi mi vida? On s'en fiche, cette histoire c'est la nôtre, que ça leur plaise ou non. Je serai tes origines, tu seras mes racines, et on s'inventera la vie qui nous plaira. On ira où on voudra, on sera qui on a envie d'être, et on s'écrira un avenir fantastique, ensemble." p75

[ le foulard bleu] Ce bleu donnera sa couleur au reste de ma vie. Ce sera le bleu de ma liberté. De mes choix. De mes sacrifices. des sacrifices que j'ai choisi de faire en hiérarchisant mes priorités. Parce que dès que j'ai porté ce foulard, j'ai fait un bond dans le temps. Je n'ai cessé d'apprendre et de comprendre, de pardonner, de grandir, tout le temps où il a enrubanné mon cou." p 117 " Le souvenir, c'est bien quand il te porte. S'il te ralentit ou même te fige, alors il faut le faire taire. Pas disparaître. Juste le faire taire, car à chaque moment de ta vie, le souvenir peut avoir besoin que tu le réveilles pour laisser parler tes fantômes."

"Je voudrais disparaître, ou mieux, ne pas avoir existé du tout. Je voudrais qu'aucun futur ne m'attende plus jamais. Mais Cali est le cadenas qui fait de mon piège une forteresse. Pour elle, je reviendrai vers cette vie que je déteste de fond en comble et sur laquelle je n'ai plus aucune prise." p 121

mercredi 20 janvier 2021

"Conversations entre amis" : bouillon de sentiments et mal-être générationnel au coeur de ce "faux" roman d'amour

Je n'ai plus trop le temps d'écrire sur ce blog et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir envie de partager des coups de coeur ! Voici un roman lu il y a quelques temps que j'ai plutôt aimé. Sally Rooney est une jeune irlandaise qui a percé avec succès dans la sphère littéraire irlandaise et européenne à l'âge de 26 ans avec son premier roman Conversations entre amis. Son deuxième roman "Normal People" sera aussi bientôt traduit en français.

Conversations entre amis c'est l'histoire de deux jeunes femmes de 21 ans, Frances et Bobbi, qui entretiennent une relation très forte depuis quelques années. Amantes durant leur adolescente, elles sont désormais meilleures amies et, quand elle ne déclament pas des performances poétiques dans des bars de Dublin, elles aiment refaire le monde et débattre de leur place dans la société. Bobbi, issue d'une famille assez aisée est la plus rebelle et antisystème. Frances, issue d'un milieu modeste, est certes désabusée mais aussi plus sensible. Stagiaire dans une maison d'édition, elle ne cherche pas vraiment à travailler et se contente du plaisir d'écrire des poèmes. Frances est la narratrice de ce livre et on sent dès le début une certaine fragilité chez elle.

Lorsque les deux copines s'incrustent à une soirée et rencontrent Melissa, une photographe trentenaire épanouie et extravagante mariée à un bel acteur (Nick), leur quotidien se voit soudain bouleversé. Les deux couples deviennent inséparables. Melissa suscite tour à tour admiration, passion et jalousie pour les deux jeunes femmes. Nick et Melissa forment un couple plus âgé (la trentaine) et entretiennent une relation assez complexe. L'amitié entre les filles se complique lorsque Frances tombe sous le charme de Nick, le mari de Melissa, et que ce dernier n'y est pas réfractaire.
Bref, on pourrait s'attendre à une énième histoire de trio / quatuor amoureux plein de bons sentiments, mais ce n'est pas vraiment le cas.

Le roman porte bien son titre puisqu'il y a moult dialogues dans ce livre : des dialogues entre Frances et Bobbi, entre Bobi et Nick, entre les deux couples... des échanges de vive voix mais aussi par mails, toujours profonds, intelligents, alternant réflexions sur les relations humaines ou sur la société capitaliste et sentiments personnels.
On suit au fil des pages le mal-être de Frances, la narratrice, qui lutte avec ses sentiments envers Bobbi, envers Nick, envers ses parents aussi, tout en faisant bonne figure pour son entourage. Elle trompe son monde grâce à son sens de l'humour (souvent noir) et son air détaché. C'est une jeune femme brillante et passionnée, drôle aussi, mais qui a en fin de compte terriblement besoin d'attention et d'amour.

Ce qui démarque Sally Rooney et fait son succès c'est probablement son écriture fraîche et passionnée, son style désabusé, à la fois réaliste, poétique et ironique. 
Par ailleurs, derrière les histoires d'amour alambiquées se cachent d'autres sujets, plus profonds : la précarité étudiante, la solitude et le mal-être post-adolescent, le manque de perspective d'avenir, une certaine détresse psychologique de la narratrice, des soucis familiaux et, comme si ça ne suffisait pas, des problèmes de santé. Autant de thèmes traités avec pudeur mais qui renforcent le récit pour lui donner un aspect sociologique très important.

Dans l'ensemble, j'ai donc plutôt bien aimé ce livre malgré quelques longueurs vers le milieu de l'histoire et des personnages qui m'ont semblé quelque peu caricaturaux. Une lecture  agréable et intelligente qui relate des "conversations entre amis" riches et pertinentes !

Conversations entre amis / Sally Rooney, Ed de l'Olivier, 2019

Quelques citations glanées au fil des pages :

"Je ne savais pas pourquoi, mais j'étais heureuse que ma poésie soit écoutée et non publiée. Elle semblait flotter loin de moi, emportée par les applaudissements." p 38

"J'accorde de l'importance à des choses que des gens normaux estiment insignifiantes. J'ai besoin de me détendre, de lâcher prise. Je devrais essayer la drogue." p 46

"J'adorais quand il était disponible pour moi, quand notre relation était comme un document Word qu'on rédigeait et mettait en forme ensemble, ou une longue plaisanterie que personne d'autre ne pouvait comprendre." p 231

"Au lieu d'être sereine, je me sentais étrangement sans défense, comme un animal qui fait le mort. A croire que Nick pouvait traverser le doux nuage de ma peau et prélever tout ce que ma corps contenait, mes poumons et autres organes sans que je cherche à l'empêcher." p 300

"Nous étions toujours sensibles à l'humeur l'une de l'autre, échangions les mêmes coups d'oeil de conspiratrices, et nos conversations donnaient toujours l'impression d'être profondes et intelligentes" (à propos de Bobbi) p 300

"J'étais comme une tasse que Nick avait renversée, et je regardais ce qui s'échappait de moi : mes illusions sur ma valeur et ma prétention à être ce que je n'étais pas" p 352

"[...] Est-ce que je dis que je suis ta petite amie? Non. Dire ça nous imposerait une dynamique culturelle préfabriquée qui nous échapperait."p 375

samedi 12 décembre 2020

Emouvant récit biographique sur Marie Curie entre essai, roman, et autobiographie.

Dans un cadre professionnel, j'ai été amenée récemment à lire ce livre de Rosa Montero. Je n'avais encore jamais lu de romans de cette auteure espagnole pourtant très connue. Onze de ses romans ont d'ailleurs été traduits en français. Son style d'écriture m'a beaucoup plu, ce qui m'encourage à vraiment à lire ses autres livres.

L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir est un peu un OLNI (objet littéraire non identifié). Ce n'est pas un roman, ce n'est pas un essai à proprement parler mais ce récit se situe entre la biographie de Marie Curie avec une touche d'autobiographie de Rosa Montero.


L'origine du livre? Rosa Montero a été sollicitée pour écrire une petite biographie sur Marie Curie mais elle s'est tellement pris de passion pour l'histoire de la chercheuse que sa petite bio s'est transformée en un récit de 175 pages! :-) L'auteure a été particulièrement touchée par le deuil qu'a vécu Marie Curie après le décès soudain de son mari alors qu'il n'avait que 46 ans et deux petites filles à charge. Elle se penche sur la Marie Curie "intime", celle qu'on ne connait pas. Elle cherche sous la carapace de la chercheuse déterminée à l'apparence froide et dure pour en faire un portrait vraiment touchant d'une femme brillante et combative.

En gros, ce petit livre très bien écrit est une suite de réflexions sur la vie de Marie Curie, ce n'est pas vraiment une autobiographie car sa vie n'y est pas décrite de manière toujours très chronologique. Mais cet ouvrage contient de nombreuses réflexions sur la vie en générale, sur la liberté, les injonctions, sur le fait d'avoir des enfants ou non, sur la difficulté de s'affirmer et de s'émanciper en tant que femme,  les diktats moraux, sociétaux, familiaux, etc.  Et c'est, bien sûr, un beau livre sur l'amour, la perte de l'être aimé, les rapports à la mort, la gestion du deuil.

Personnellement, j'ai appris plein de choses sur la vie de Marie Curie. Cette femme a fait preuve toute sa vie d'un courage incroyable ! D'abord pour quitter son pays toute seule à la fin du 19ème siècle afin de suivre son rêve, à savoir faire des études de physiques à Paris, puis pour entreprendre une carrière de scientifique tout en étant dévalorisée par ses compères masculins, et enfin pour avoir tenter de concilier carrière de chercheuse et vie de famille, au détriment d'ailleurs de sa santé. Et surtout pour avoir fait face toute sa vie à toutes sortes de pressions, de la part de ses proches, de la communauté scientifique et de la société.

Rosa Montero fait quelques parallèles avec sa propre histoire d'amour et le décès de son mari mort des suites d'une longue maladies. L'auteure compare leurs souffrances, leurs réactions face au deuil, face aux autres.

Derrière son apparence froide et dure, elle présente une Marie Curie aux multiples fragilités, prête à ne plus se nourrir faute de temps, une bête de travail capable de se mettre en danger physiquement, une femme amoureuse et passionnée... 

L'analyse faite par Rosa Montero de la psychologie et de la combativité de la chercheuse est à la fois très pertinente et touchante. La rencontre de Marie avec Pierre Curie, la naissance de ses filles, son combat pour mener en même temps une vie de famille et une vie de brillante chercheuse... Elle dû faire face toute sa vie au machisme et au manque de considération de ses homologues masculins et faire deux fois plus ses preuves qu'un homme. Pourtant elle ne s'est jamais plains à continuer à travailler dans la douleur et même dans la peine. Après la mort soudaine de son mari, Marie dû se battre encore davantage pour son travail, les scientifiques de l'époque tentant de saper son prestige, son travail, jaloux de sa réussite ne supportant pas son statut de femme scientifique.

Rosa Montero a suivi des études de psychologie et cela se ressent grandement dans ce livre : elle parvient à sonder l'âme humaine avec beaucoup de justesse ! Journaliste de métier, cela se reflète également dans ce récit, très bien documenté, écrit avec le coeur.

Le récit devient stupéfiant et effrayant quand l'auteure décrit les manipulations du radium que faisaient le couple Curie au détriment de leur santé ! Pierre avait toujours un peu de radium sur lui, ils faisaient une sorte de déni des dangers de la radioactivité, comme s'ils se sentaient intouchables.
D'ailleurs, le déni ou l'ignorance étaient collectifs : peu de temps après la découverte du radium, l'enthousiasme sur la découverte de ce nouvel élément était tel qu'on en retrouvait dans des cosmétiques et même des produits pour bébé... Sidérant !
Pierre et Marie Curie furent d'ailleurs très malades à la fin de leur vie (courte vie pour Pierre, qui ne pouvait presque plus marcher tellement les douleurs étaient fortes) mais ils ne reconnurent jamais les effets néfastes du radium.

J'ai plutôt bien aimé ce petit livre émouvant et bien écrit. La seule chose qui m'a un peu gênée ce sont des mots "clés" précédés de haschtags # , j'avoue ne pas comprendre vraiment ce que ça apporte au récit. Le rendre plus contemporain?

Mis à part ça, L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir est une lecture originale et intéressante !

L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir / Rosa Montero. - Metaillé, 2015

A propos des relations parents-enfants : "[...] ces relations tellement essentielles sont entretissées de bonheur et de douleur. Il est inévitable, je suppose, de se projeter d'une façon ou d'une autre dans ses enfants, tout comme il est inévitable pour les enfants d'exiger de leurs parents une dimension mythique impossible." p 67

"Procréer est une étape de la maturité physique et psychique : seul cet amour absolu et étincelant que les parents éprouvent pour leurs enfants permet de dépasser l'égoïsme individuel qui vous fait placer votre propore intégrité au-dessus de tout. Je veux dire que les parents sont capables de mourir pour leurs enfants : c'est un impératif génétique, un moyen de survie de l'espèce mais c'est aussi un mouvement du coeur qui vous rend plus complet, plus humain." p 67-68

"Ce radium resplendissant et puissant enflamma l'imagination des êtres humains : c'était le principe même de la vie, une pincée de l'énergie du cosmos, le feu des dieux apporté sur la Terre par ces nouveaux Prométhée qu'étaient les époux Curie.[...] l'enthousiasme atteignit des niveaux si élevés que ce nouvel élément commença à être dangereusement et inconsciemment utilisé pour tout, comme s'il s'agissait d'un baume magique." p 89

"[...] j'ai la sensation croissante qu'il existe un continuum dans l'esprit humain. Qu'il y a ,en effet, un inconscient collectif qui nous entretisse, comme si nous étions un banc de poissons sérrés qui dansent à l'unisson sans le savoir. Et les #Coïncidences font partie de cette danse, de ce tout, de cette musique, de cette chanson commune que nous n'arrivons pas à écouter tout à fait parce que le vent ne nous apporte que des notes isolées." p 123

L'auteure à propos du deuil : "Et c'est bizarre parce que ,malgré le temps qui passe lorsqu'elle se met à faire mal, la douleur éclate en vous moins fréquemment eet vous pouvez vous souvenir de votre mort sans souffrir.Mais quand la peine surgit, et vous ne savez pas très bien pourquoi elle le fait, c'est la même lacération, la même braise." p 151

"Mais la littérature, ou l'art en général, ne peux pas atteindre cet espace intérieur. La littérature s'applique à tourner autour du trou. Avec de la chance et avec du talent, peut-être qu'on parviendra à jeter à l'intérieur un coup d'oeil rapide comme l'éclair. Ce flash illumine les ténèbres, mais de manière si brève qu'il n'y a qu'une intuition, pas une vision. En outre, plus vous vous approchez de l'essentiel, moins vous pouvez le nommer. La moelle des livres se trouve aux coins des mots. Le plus important des bons romans s'amasse dans les ellipses, dans l'air qui circule entre les personnages, dans les petites phrases." p 165

mardi 10 novembre 2020

Asta : un roman puzzle sur l'Amour sublimé par une écriture charnelle et poétique

Les auteur-e-s islandais-e-s ont un don pour décrire avec brio, force et poésie les sentiments humains tout comme la nature qui les entoure, probablement car la littérature et la poésie sont profondément ancrés dans leur culture. C'est le cas des romans d'Olafdottir, c'est aussi le cas dans ceux de Jón Kalman Stefánsson, célèbre auteur islandais dont j'avais déjà parlé ici il y a quelques années, à propos d'une belle fresque romanesque et historique intitulée D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds.


Son dernier roman, Ásta  fait le récit croisé des existences d'une jeune fille prénommée Ásta, de son père Sigvaldi, de sa mère Helga, et de nombreux personnages de son entourage (sa nourrice, son premier amour...), sans oublier certains chapitres consacrés au narrateur, lui même écrivain. L'auteur saute en plus sans prévenir d'une époque à une autre, passant des années 50 à l'époque actuelle pour revenir aux années 60... Autant dire qu'au début on peut s’emmêler un peu les pinceaux, chaque chapitre abordant la vie d'un personnage à une époque différente.

"Il est impossible de raconter une histoire sans s'égarer, sans emprunter des chemins incertains, sans avancer et reculer, non seulement une fois, mais au moins trois - car nous vivons en même temps à toutes les époques." (le narrateur, p 46 )

L'histoire débute dans les années 50 au moment où la passion anime Sigvaldi et Helga. Un couple autant fusionnel que destructeur comme nous l'apprendra le roman par la suite. De cet union née Ásta , dont le prénom émane d'une grande figure de la littérature islandaise et qui, à une lettre près, signifie Amour (Ast). Sa mère, Helga, est une femme tourmentée qui ne se sent pas à sa place dans le rôle de mère et de femme au foyer, elle a cette urgence de vivre qui fait qu'elle se sent à l'étroit dans sa vie. Sigvaldi, le père, est marin-pécheur et, quand il n'est pas en mer, il tente de maintenir un équilibre émotionnel avec sa femme au tempérament explosif.. On comprend de manière elliptique que leur passion, leur amour ardent, la fureur de vivre d'Helga a fini par dévorer leur relation et par faire exploser leur famille.

"[...] la vie de l'homme est si courte, en soi, elle n'est pas plus longue que l'espace qui sépare le jour de la nuit. Voilà pourquoi nous devons faire durer pleinement et entièrement les moments où notre existence toute entière vibre. Où elle s'approfondit au point, parfois, de devenir bonheur." p 17

Après une enfance apparemment chaotique, on accompagne Ásta, adolescente, dans les années 60, qui se retrouve à passer un été dans une ferme isolée des fjords de l'ouest, aux cotés d'un fermier complètement renfermé sur lui-même, de sa vieille mère sénile et de Josef, un garçon de ferme aussi étrange que fascinant. Cet été va bouleverser la vie de la jeune fille et va la faire grandir indubitablement.

A travers les récits croisés et mélangés de chaque personnage, l'auteur livre ici l'histoire tragique  d'amours passionnés ce sentiment si fort qui peut ronger l'âme jusqu'à la folie. Chaque personnage, même secondaire, apporte au récit son histoire d'amour et sa mélancolie.
En y réfléchissant, on peut aussi penser qu' Ásta est un roman sur la transmission, l'héritage émotionnel que peuvent laisser les parents à un enfant.  
Ce récit est construit comme un puzzle, où, à la fin, on comprend les liens qui unissent ou ont uni les différents personnages.

"Il y a en toi des bouillonnements si puissants et communicatifs que ça m'effraie. Ils sont si violents que j'ai peur de t'aimer. Tellement peur de perdre le contrôle de ma vie. Notre amour me terrifie." p 393

Comme à son habitude, Jón Kalman Stefánsson nous éblouit par son écriture sensible et poétique. La poésie est d'ailleurs très présente sur la forme comme sur le fonds, nombreuses étant les références à la littérature islandaise, notamment les célèbres poètes. Son récit est également teinté par moments d'un érotisme mélancolique et les réflexions philosophiques ne sont pas en reste.

"Les vérités du coeur ne font pas toujours bon ménage avec celles du monde. C'est cela qui rend la vie incompréhensible. C'est notre douleur. Notre tragédie. La force qui fait notre lumière." p 483

J'ai beaucoup aimé ce roman, même si je reconnais qu'au début j'étais un peu déboussolée par sa construction, notamment les "sauts" temporels d'un chapitre à l'autre. Une fois habitué, on rentre dans l'histoire et on se laisse porter par cette superbe écriture, profonde, charnelle, qui décrit tellement bien les sentiments humains. Et on veut vraiment savoir ce que devient cette jeune femme !

Ásta / Jón Kalman Stefánsson .- Grasset, 2018

J'ai pour habitude de corner les pages contenant des phrases m'ayant marqué, par leur beauté ou leur force. Autant dire que j'ai corné un certain nombre de pages de ce livre. 

Voici d'autres belles citations que j'ai relevé :

"Les fjords qui s'ouvrent comme autant de cris face à l'océan glacial et ses abîmes, certains sont une fureur, une haine muette, d'autres un soupir d'apaisement, la plupart peut-être tout cela à la fois." p 59

"Il est écrit quelque part que la houle est le cri de l'abîme. Une colère immémoriale. Colère contre quoi, je ne saurai le dire. Peut-être contre la mort. Ou la vie elle-même, son injustice, bien que je ne voie pas vraiment en quoi la mer et ses profondeurs pourraient avoir une opinion sur la vie et la mort." p 73

"Les mots sont-ils assez puissants pour ressusciter la joie qui s'enfuit - créer un sens nouveau quand tout s'est affadi?
Non, il faut réessayer en redoublant d'efforts.
Mais à l'ouest, c'est la quiétude absolue
." p175

"Moi je suis prisonnière parce que je vois les barreaux de ma cellule. On t'a débranché à temps. On a annihilé ton impatience, ta fougue, ta soif de nouveauté, ton désir d'imprévu. Moi, je dois composer avec tout ça. Voilà mon malheur." Helga, p 297

"L'argent, c'est comme un labyrinthe qui vous enferme et vous déambulez d'un cercle à l'autre jusqu'à prendre conscience que ce n'est pas vous qui le collectionnez, mais lui qui vous collectionne." p 317

"Août, n'est-ce-pas le mois le plus important car il porte en lui toute la profondeur de l'été, les soirées rêveuses, des senteurs lourdes et capiteuses. Il porte en lui la vie arrivée à maturité, mais aussi le soupçon de l'autmone à venir, ce moment où tout pâlit. Puis les ténèbres s'épaississent." p 433


samedi 19 septembre 2020

Magnifique premier roman acide et caustique sur une jeune héroïne des temps modernes prisonnière d'une vie de famille toxique

Toujours chez l'éditeur L'iconoclaste j'ai découvert une autre jeune autrice talentueuse : Adeline Dieudonné. La vraie vie est le premier roman de cette jeune écrivain belge prometteuse. Comme dans Une bête au Paradis, il s'agit d'un livre coup de poing qui explore les failles psychologiques des personnages, plus précisément leur coté obscure. Un roman captivant où la tension ne cesse de monter qui se lit presque d'une traite !


Quand la violence fait voler en éclat enfance et innocence

Au début de l'histoire, la jeune narratrice a dix ans. Elle est très proche de son petit frère de sept ans, Gilles, qu'elle materne et protège. Ils jouent dehors la plupart du temps car à la maison l'ambiance est lourde. Le père peine à contenir une violence latente en lui, il est toujours prêt à exploser pour un regard, une remarque, une viande pas assez cuite, etc. Seules ses safaris de chasse semblent faire redescendre la tension. La mère est effacée, craintive. "Je ne sais pas si elle existait avant de le rencontrer. J'imagine que oui. Elle devait ressembler à une forme de vie primitive, unicellulaire, vaguement translucide. Une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive. Et avec les années au contact de mon père, ce pas grand chose s'était peu à peu rempli de crainte." (p 12) La famille vit dans un lotissement où la plupart des gens passent leur temps devant la télé rêvant d'une meilleure vie. 

Le père conserve ses "trophées", des animaux empaillés, dans une pièce de la maison interdite d'accès. Un soir, un événement aussi horrible que burlesque vient faire voler en éclat l'enfance du frère et la soeur. Sans le réconfort et l'amour de leurs parents, sans soutien psychologique, le petit Gilles se renferme, se mure dans son traumatisme. Sa soeur décrit alors son changement, la part sombre en lui qui s'étend progressivement, faisant référence à une hyène empaillée qui semble lui dévorer le cerveau. Elle décide alors de tout faire pour remonter le temps, pour retrouver son petit frère d'avant, avec son rire enfantin et ses dents de lait. Elle se lance dans des recherches pour pouvoir remonter le temps et se passionne dès lors pour les sciences physiques.
"Alors j'ai décidé que moi aussi j'allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l'ordre dans tout ça. A partir de ce moment-là, ma vie ne m'est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m'a semblé plus supportable." p 50

Survie en milieu hostile pour notre jeune héroïne


Au fil des pages, les enfants grandissent et deviennent adolescents. Le coté obscure de Gilles semble  gagner de plus en plus de terrain, le jeune garçon a tout perdu de son innocence et de sa joie de vivre. "Elle" (on ne connait pas son prénom) garde pourtant espoir de retrouver son petit frère adoré, de revenir en arrière, à la "vraie vie". 
"La vermine dans la tête de mon frère était aussi vorace et vicieuse que les vérociraptors de Jurassic Park." p 117
Toute la famille vit dans la crainte de ce père imprévisible et violent, respirant seulement en son absence. Avec beaucoup de courage et de détermination, la jeune fille est bien décidée à survivre en milieu hostile, à savoir dans sa propre famille. 

L'adolescente devient brillante à l'école car très motivée, mais le cache à sa famille pour ne pas attiser encore plus la haine de son père. Tout comme elle cache son corps qui se transforme, son père la méprisant en tant que jeune femme. En parallèle de sa vie familiale pathétique, elle fait des rencontres qui apparaissent comme des bouées de sauvetages : une vieille voisine sympathique, un jeune couple beau et attachant, un professeur particulier secret et bienveillant... Adolescente, elle ressent ses premiers fantasmes et émois amoureux. Le tout est décrit avec beaucoup de sensualité.

L'autrice décrit avec brio le mélange de sentiments de la jeune fille : entre amour et douceur pour son petit frère, pitié compassionnelle pour sa mère, crainte et recherche d'affection vis à vis de son père, envie et admiration pour d'autres connaissances...
Les animaux ont aussi une place importante dans cette histoire : tantôt réconfortants pour la fille et sa mère, tantôt des proies à traquer pour son père et son frère. Lorsque l'adolescente adopte un petit chien et l'appelle Curie en l'hommage à Marie Curie, son modèle, sa mère lui fait faire une médaille gravée "curry"... Le fossé est tel entre sa mère et elle qu'elle a depuis longtemps cessé toute communication. C'est toute seule qu'elle tente de sauver son frère. Et de s'en sortir elle aussi.

Un roman d'apprentissage d'un nouveau genre, une écriture caustique et percutante.

La Vraie Vie est un livre sur la perte de l'innocence, la fin de l'enfance. C'est l'histoire d'une fille forte, courageuse et brillante, qui veut tout faire pour s'en sortir mais reste piégée dans les mains des hommes. Malgré les sujets très graves (violences familiales, traumatisme psychologique) l'écriture est souvent drôle, caustique, métaphorique, mais aussi violente et par moment sensuelle. On pourrait presque dire que La Vraie Vie est un roman d'apprentissage d'un nouveau genre ou une sorte de conte cruel où la violence prédomine. C'est aussi un livre résolument féministe.

L'ambiance est étouffante. Le récit est d'ailleurs très bien rythmé, les phrases sont courtes et percutantes ce qui contribue à rendre ce récit captivant. Le roman est superbement construit, chaque chapitre faisant grimper la tension, jusqu'à un chapitre vers la fin du roman où celle-ci est digne des plus grands thrillers et m'a tenu en haleine une bonne partie de la soirée !

Bref, j'ai beaucoup aimé ce roman ! Il a d'ailleurs reçu plusieurs prix, entièrement mérités. (Prix Fnac, Prix Renaudot des lycéens, Grand prix des lecteurs Elle...)

La Vraie Vie / Adeline Dieudonne . - L'iconoclaste, 2018

"Comme un abcès qui avait pris le temps de mûrir, l'horreur éclatait et se déversait sur ses joues. J'ai compris que c'était bon signe, que quelque chose se remettait à circuler en lui, que la machine repartait". p.52

"J'avais compris que le bruit des larmes, c'était la clameur du village gaulois qui s'élevait au loin lorsque la vermine s'endormait" p 87

mercredi 16 septembre 2020

Une bête au paradis : Un livre puissant sur l'attachement et le désir

Cela faisait longtemps que je voulais lire un roman de cette jeune autrice de 30 ans qui a déjà écrit 9 livres (!) (dont Trois saisons d'orage prix des Libraires 2017). Une bête au paradis est un superbe roman qui explore les failles psychologiques d'une jeune femme vivant dans la ferme de sa grand-mère. Dès les premières pages, j'ai été happée par l'histoire et j'ai eu du mal à lâcher ce roman que j'ai lu en quelques soirées.


"Une bête au Paradis" c'est l'histoire d'une lignée de femme au destin tragique.  C'est le récit d'une petite fille, Blanche, trop tôt orpheline, trop tôt endurcie par la vie, qui se créé une carapace et devient une jeune femme déterminée, forte et travailleuse, mais aussi intransigeante. Adolescente, elle découvre le grand amour mais essuie aussi une terrible peine de coeur, ce qui va la fragiliser pour le restant de sa vie. 

Emilienne, la grand-mère, tient sa ferme de manière acharnée à force de travail et d'un caractère bien trempé. Sa ferme, c'est "le Paradis". C'est ainsi que l'avait baptisée sa fille Marianne. Mais, vivre sur ce domaine n'a rien de paradisiaque : l’aïeule n'a pas une minute pour souffler entre son travail à la ferme et ses deux petits-enfants, Blanche et Gabrielle, dont elle a la charge. 

"Les deuils répétés avaient faits d'elle (Emilienne) une puissance humaine dont le pouvoir grandissait dans l'imagination de ceux qui la côtoyaient" (p 52)

Blanche est une fillette très vive, courageuse, pugnace, elle tient beaucoup de sa grand-mère. Mais elle se montre aussi souvent dure et froide. Son frère Gabriel, au contraire, est très chétif et craintif et a besoin de plus d'attention. Alors que les enfants sont encore petits, Emilienne recueille Louis, un jeune garçon battu par son père et en fait son commis pour l'aider à la ferme. Louis sera pour toujours fidèle à Emilienne. 

"Chacun son poste, chacun sa mission, chacun ses animaux, chacun ses secrets. Chacun ses gestes. Et chacun sa peur de n'être que de passage, d'abîmer ce qui est déjà fragile, de gâcher la beauté. Chacun ses nuits de colère, chacun ses réveils à l'aube, et chacun pour soi, tous pour Emilienne, jusqu'à la fin" p. 239

Amoureuse, Blanche va baisser pour la première fois ses défenses. Le roman débute d'ailleurs par ce passage, ce moment où Blanche a été pleinement heureuse. Les sentiments de Louis vis à vis d'elle évoluent également et en feront un garçon torturé. Mais Blanche est une jeune femme entière, sans concessions, et sa première peine de coeur la rendra encore plus froide et distante. Elle se dévouera corps et âme à la ferme et à sa grand-mère pendant toute sa vie, murée dans ses silences, dans son passé, dans sa douleur. Bien des années plus tard, le fameux Alexandre revient et va bouleverser une nouvelle fois la vie de Blanche...

C'est un magnifique roman sur la force destructrice des sentiments que j'ai dévoré rapidement. Les phrases sont courtes, percutantes. Et, bien qu'il s'agisse d'une sorte de huis-clos (l'action ne sort pas vraiment du cadre de cette ferme), on est vraiment happé par l'histoire. Chaque chapitre porte le nom d'un verbe : "grandir", "surgir", "protéger", "venger"... qui décrit l'évolution du personnage de Blanche. L'autrice décrit superbement bien les tréfonds de l'âme, le mal être, le désespoir et plus encore. 

"Une bête au Paradis" me fait penser à une sorte de conte tragique où Blanche fait figure d'héroïne grecque. La tension monte au fil des pages, on sent d'ailleurs dès le début que ça va mal finir. L'écriture de Cécile Coulon a quelque chose de vraiment organique, tantôt poétique tantôt violente. Débutant comme une saga familiale, le roman se termine comme un véritable thriller psychologique haletant et bouleversant.

Une bête au Paradis / Cécile Coulon . - Ed. L'Iconoclaste, 2019

Quelques citations :

"La vieille parlait à cette femme sans détour. Avec dans la voix cette fermeté de celles qui n'abandonnent rien à la violence des autres." p 27

"Emilienne ressemblait à ce que la terre avait fait d'elle : un arbre fort aux branches tordues." "Tenir les bords du Paradis comme on retient une portée de chatons dans un torchon humide. Elle traversait l'existence, dévolue au domaine et aux âmes qui l'abritaient." p 51

"Blanche était la seule trace de lumière dans cette étendue verte et brune, grise et pâle, sèche ou trempée." p 136

"C'est donc cela, les pleurs, les vrais. Des torrents de honte, d'incompréhension, auxquels les mots de consolation se cognaient [...]C'est donc cela, les pleurs, les vrais. Des blessures en avalanche, les muscles, la peau, les os, le sang, qui tentent de sortir par les yeux, qui fuient ce navire à la dérive, cette épave incapable d'accueillir d'autres matelots que ceux du passé, dont le pont s'est depuis longtemps écroulé sous le poids de ce grelot, énorme à présent, monstrueux, une gigantesque boule qui grossissait encore. C'est donc cela, les pleurs : le sacre du désespoir." p 298