jeudi 3 septembre 2020

Huis-clos glacé au Québec : une écriture sublime pour décrire la force de la nature

J'ai pour habitude l'été d'avoir des lectures rafraîchissantes, au sens propre du terme, c'est-à-dire des livres dont l'action se passe dans des pays nordiques, où il fait très froid. Sans doute un moyen pour moi de me rafraîchir l'esprit quand le mercure dépasse 30 degrés !

Au début de l'été, entre deux polars islandais, j'ai donc lu ce petit bouquin pris un peu au hasard dans les rayons de la médiathèque. Le poids de la neige est écrit par un jeune écrivain québecois, Christian Guay-Poliquin. Il s'agit de son deuxième roman, et ce dernier a été couronné par de nombreux prix québécois, à juste titre !
Le livre est paru en 2016 au Québec et a été traduit aux éditions de l'Observatoire en 2018.


Chaque chapitre est introduit par un chiffre, qui ne signifie non pas une année ou une autre temporalité comme on pourrait s'y attendre, mais à la hauteur de la neige aperçue depuis la fenêtre d'un chalet isolé dans la forêt. Ça commence à trente-huit centimètres pour augmenter constamment, au même titre que la tension qui règne dans ce huis-clos.

Souvent les chapitres commencent par une description de la météo : "Des bourrasques secouent la véranda, les murs gémissent et le silence se fissure de part en part."( p 64) . La météo et la quantité de  neige sont ici les facteurs déterminants de l'action de ce récit.
Le roman débute d'ailleurs ainsi : "La neige règne sans partage. Elle domine le paysage, elle écrase les montagnes. Les arbres s'inclinent, ploient vers le sol, courbent l'échine". Voilà, on est dans l'ambiance ! Il fait froid, c'est tout blanc, on est dans la forêt, loin de tout. Le village le plus proche est à la fois proche et loin par ces conditions climatiques.

Le contexte ? Les habitants sont coupés du monde à cause de la quantité de neige mais il regne dans ce roman une petite ambiance fin du monde : il n'y a plus d'électricité, presque plus d'essence, le téléphone est coupé, les vivres commencent à manquer et on parle même d'épidémies qui ont lieu à la ville... (Ce contexte me rappelle bien sûr le magnifique roman Dans la forêt où deux soeurs apprennent à survivre dans un contexte similaire, sans le froid et la neige. )

L'histoire? Matthias est un vieil homme isolé et mystérieux qui semble avoir échoué dans un chalet à l'extérieur du village. Un jeune homme sans nom, le narrateur, se retrouve alité chez Matthias à la suite d'un grave accident. Il a failli perdre l'usage de ses jambes et se remet avec peine. Un deal a été passé avec les habitants du village : le vieil homme prend soin du blessé en échange de bois de chauffage et de nourriture et d'une place pour un convoi vers la ville, quand ce sera possible.. Le narrateur se retrouve donc entièrement dépendant d'un inconnu qui ne pense qu'à partir. Les deux hommes sont donc confinés ensemble, malgré eux, dans des conditions extrêmes.

Le quotidien du jeune et du vieil homme s'organise alors autour des tâches comme couper le bois, allumer le feu, faire cuire les patates, préparer la soupe, chercher des vivres... Et regarder la neige tomber, encore et encore.
Beaucoup de personnages aux prénoms commençant par J (Joseph, Jude, Judith...) gravitent autour d'eux ainsi que la belle Marie qui vient soigner le blessé. La nature et la neige ont une présence très forte dans ce roman, comme des personnages à part entière.

La solitude, le confinement, la nuit, la neige, le froid, le manque de perspectives entament progressivement le mental des personnages et l''ambiance se fait de plus en plus lourde. 
La relation entre les deux hommes évolue sans cesse : dès fois complices, partenaires, bienveillants et protecteurs, ils peuvent devenir méfiants, hostiles, voir dangereux l'un pour l'autre. Comment leur relation va t'elle se finir ? Vont-ils parvenir à s'échapper de ce piège de glace? Et pour aller où?

Il a beau ne pas se passer grand chose dans ce huis-clos, ce roman se lit très facilement. Les phrases sont courtes, percutantes. Les descriptions de la nature sont magnifiques, sauvages et poétiques. Une écriture forte et lumineuse qui m'a happée dès la première page.

"Nous avons voulu fuir le sort qui nous était réservé et nous voilà engloutis par le cours des choses. Avalés par une baleine. Et, très loin de la surface, nous espérons qu'elle nous recrache sur le rivage. Nous sommes dans le ventre de l'hiver, dans ses entrailles. Et, dans cette obscurité chaude, nous savons qu'on ne peut jamais fuir ce qui nous échoit." (p. 92)

Vous l'aurez compris, il s'agit d'un huis-clos glacé, un brin angoissant et toujours captivant. Malgré quelques longueurs vers le milieu du récit, j'ai apprécié la lecture de ce très beau roman.

Le Poids de la neige / Christian Guay-Poliquin . -Editions de l'Observatoire, 2017 (256 pages)

dimanche 30 août 2020

Les grands espaces, une jolie BD, hymne à la nature, aux jardins, à l'art et à la littérature

Cela fait bien longtemps que je n'ai pas partagé ici un coup de coeur BD. Il faut dire que je lis essentiellement des romans mais il m'arrive de me plonger dans une bande-dessinée de temps en temps. J'avais déjà entendu parlé de cette jolie BD de Catherine Meurisse et attendais de la lire avec impatience.


L'autrice de cette BD est aussi la narratrice de l'histoire. Elle relate ici ses souvenirs d'enfance à la campagne avec beaucoup de nostalgie, de mélancolie et pas mal d'humour ! Le récit commence ainsi :
"Longtemps j'ai rêvé d'avoir, dans mon appartement parisien, une porte spéciale qui s'ouvrirait directement sur les prés. Je l'emprunterais à chaque saison, en un rien de temps, en un coup de crayon, j'irai faire des provisions de paysages, d'odeurs, de silence..."

Lorsqu'elle est enfant, ses parents décident de quitter la ville et de racheter une ferme en ruine à la campagne. La famille s'installe donc dans un petit village de Charentes-Maritimes. Tandis que ses parents retapent la maison, Catherine explore les environs avec sa soeur. Elle découvre la vie à la campagne, l'odeur des bouses de vaches et le patois local. "La merde à la campagne sent bon. Parce qu'elle se mêle aux parfums de foin, de terre, de bêtes... c'est naturel." (p 24). Tout cela est relaté avec fraîcheur et humour.


Catherine se plait très vite à son nouvel environnement, elle joue à l'archéologue avec sa soeur. Elles vont même jusqu'à créer un petit musée avec des fossiles, des cailloux et des crottes d'animaux, à l'image de l'écrivain et collectionneur Pierre Loti.

Cependant, cette jolie ferme a beau être à la campagne, au milieu des champs, il n'y a pas d'arbres, pas de bosquets, rien à part des champs à perte de vue, la faute au remembrement. Ses parents se mettent donc à planter tout ce qu'ils trouvent autour de la maison : des fleurs, des arbres, des buissons, cela en vue de se protéger de la pollution agricole. A ce propos, sa mère dit d'ailleurs cette magnifique phrase : "on ne jardine pas, on entre en résistance" !

Pour ses parents, chaque fleur plantée a désormais une histoire, rappelant un membre de la famille ou un illustre personnage. Sa mère se plait à prendre des boutures partout où elle passe pour les replanter et donner ainsi un passé et un avenir à ses essences. 

"Je n'étais pas la seule rêveuse. Mes parents avaient fait du jardin une forêt de symboles"

Catherine a elle aussi droit à son petit jardin où elle se plait à régner comme si c'était le domaine de Versailles. Très vite, elle se prend de passion pour les légumes, les fleurs et aime les dessiner. Son autre passion, c'est dessiner, elle rêve de devenir illustratrice naturaliste, jusqu'à ce qu'une désillusion la pousse malgré elle vers la caricature...( Pour info, Catherine Meurisse est autrice de BD et fait aussi des dessins de presse, notamment pour Charlie Hebdo).

Au fil des pages, à travers les conversations qu'à Catherine avec ses parents, le récit se fait critique vis à vis de l'agriculture intensive, comme du remembrement responsable de la disparition des haies dans les champs, [avant que des "haies nouvelles, bien alignées, bien proprettes composées d'essences idiotes qui n'ont pas de passé et qui ne croissent jamais!" y soient plantées]. Mais dennonce aussi les travers de la société de loisirs, qui grignote progressivement les terres sauvages du pays. 

Le récit fourmille de références à la mythologie, à Pierre Loti, mais aussi de références littéraires (Zola mais surtout Marcel Proust). Les dialogues sont à la fois simples et pourtant souvent porteurs d'un message philosophique, sociologique et surtout écologique, ce qui rend la lecture de cet album à la fois enrichissante, drôle et émouvante.


"Étymologiquement le jardin signifie l'enclos, le paradis. Dedans, il y a l'agréable, la sécurité, le nourrissant, le spirituel..."

Les grands espaces c'est un hymne à la nature, au jardin, mais aussi à la littérature, à l'art comme moyens d'évasion, d'épanouissement et d'enrichissement personnel à portée de tous.
"La littérature est le meilleur des tour-opérateurs." (p 66)

Cet album, largement autobiographique et à forte consonance écologique, est très lumineux, empreint de la naïveté et de la curiosité de l'enfance, il se présente aussi comme une ode à la liberté et à la découverte.

Les dessins sont à la fois doux et drôles, percutants et touchants. J'ai lu cette BD d'une traite et la recommande vivement.

Les grands espaces / bande-dessinée de Catherine Meurisse,
mise en couleur par Isabelle Merlet. - Dargaud, 2018

mercredi 19 août 2020

"Sharp Objects" superbe petite série en mode thriller psychologique

Cela fait bien longtemps que je n'ai rien écrit sur une série TV, pourtant j'en regarde un certain nombre ! Et ce, faute de temps et, il faut bien l'avouer, de motivation... Mais là, j'ai vraiment eu un gros coup de coeur pour cette petite série américaine co-réalisée par Jean-Marc Vallée et je tenais à le partager ! Sharp Objects (objets coupants) est une série TV produite par HBO qui date de 2018 diffusée sur la plateforme OCS. Elle compte 8 épisodes qui durent en moyenne 60 minutes chacun. La série est disponible en DVD et en Blue-ray également.

J'aime beaucoup l'univers de Jean-Marc Vallée (CRAZY, Dallas Buyer Club...) et j'avais déjà beaucoup aimé les deux saisons de la série Big Little Lies du même réalisateur que je vous recommande vivement (la série passe bientôt sur TF1 !). Encore une fois, je ne suis pas déçue et j'ai carrément adoré Sharp Objects ! Le casting est moins impressionnant certes mais dès les premières images on sent la profondeur de la série, on retrouve l'ambiance propre au réalisateur, il y a quelque chose de rétro et d'intemporel dans les décors, l'image est soignée, chaque détail a son importance, chaque regard et chaque geste a du sens.  Des silences, des murmures, des non-dits, des bruits, des portes qui claquent, des regards en biais... L'ambiance est pesante, les personnages plein de secrets.

L'histoire :

Camille Preaker est journaliste à Saint Louis. Après de longues années d'absence, elle revient non sans quelques appréhensions dans sa ville natale, Wind Gap, une bourgade paumée au fin fond du Missouri  pour écrire un article sur deux meurtres d'adolescentes. Le jeune femme loge chez sa mère, Adora, une femme froide et taciturne, bourgeoise respectée qui fait partie de l'élite de la ville, et qui a refait sa vie depuis le départ de Camille. Celle-ci se montre froide et cruelle avec sa fille alors qu'elle ne l'a pas vu depuis des années. Camille croise aussi de vieilles connaissances avec qui elle reste courtoise mais qui lui rappellent un passé d'ado qu'elle préférerait oublier.

Camille Preaker interprétée par Amy Adams

Chaque épisode révèle des flash back sur l'enfance de Camille, des images, des sensations qui lui reviennent. Dès le premier épisode resurgissent des souvenirs douloureux. On comprend qu'elle a voulu fuire cette ville. Camille a perdu sa soeur étant enfant. Les relations avec sa mère sont tendues, compliquées. On sent dès le début qu'il y a beaucoup de tension, de non dits, de rancœur. Camille rencontre pour la première fois son autre soeur, issue d'une autre union de sa mère. Amma est une adolescente à double personnalité : petite fille sage et craintive en quête d'affection pour sa maman, ado rebelle en quête de sensations fortes avec ses copines. Camille va vite découvrir les deux volets de la personnalité de sa jeune soeur dont elle va se prendre d'affection.

Amma, la soeur de Camille

On suit donc le retour dans sa ville natale depuis son point de vue, son ressenti. Camille vient pour écrire sur les deux meurtres mais elle va surtout devoir affronter ses vieux démons, sa souffrance (on découvre vite qu'elle s'inflige des souffrances physiques et qu'elle est assez perturbée) et faire face à son étrange famille. La journaliste, qui apparaît d'abord comme forte et déterminée va progressivement se laisser submerger par les souvenirs, les émotions, la cruauté de sa mère, l'ambiance nocive de cette bourgade...
Elle va se rapprocher de Richard, un flic venu de Kansas City qui enquête sur les meurtres des jeunes filles.

Voici le trailer pour se faire une idée : 

Au fil des épisodes on en apprend un peu plus sur la psychologie des personnages, leurs failles, leurs ambiguïtés. Et surtout sur l'état psychologique de Camille, jeune femme meurtrie à différents niveaux. 

Sharp Objects est une série sur les relations mère-fille toxiques, sur la construction de soi. Je ne vais pas en dire plus de peur de "spoiler" mais c'est une série superbement réalisée et un thriller psychologique haletant. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur la psychologie des différents personnages, même ceux plus "secondaires". 

Adora, la mère de Camille et son compagnon

J'ai été vraiment scotchée par le dénouement qui donne envie de revoir la série depuis le début pour y déceler des indices et s'en faire une nouvelle interprétation.

La série est adaptée d'un roman de Gillian Flynn "Sur ma peau" (" les Apparences" qui a inspiré le film Gone Girl) que j'ai envie lire pour approfondir la psychologie des personnages.

Sharp Objects est une série vraiment réussie : de superbes images, des dialogues réfléchis et percutants, une bande son épatante comme toujours avec JM Vallée, une intrigue bien ficelée et des actrices remarquables.

Sharp Objects / série américaine produite par Marti Noxon et réalisée par Jean-Marc Vallée, avec Amy Adams, Patricia Clarkson, Chris Messina . HBO, 2018

samedi 25 juillet 2020

Le Gang des rêves : un roman fleuve passionnant sur le New-York des années 1920

Voici assurément ma lecture du confinement : un livre qu'on m'a offert à Noël et qui m'attendait sagement sur ma table de chevet depuis quelques mois. Le Gang des rêves est un roman d'un auteur italien écrit en 2008 qui a eu un grand succès en Europe et a même été adapté en série. Il n'a pourtant été traduit en français qu'en 2017.

Il s'agit en fait d'un roman fleuve de 942 pages qui se passe dans le New-York des années 1920. Il ne faut pas se laisser décourager par le nombre de pages : ce roman se lit très facilement, au point que j'avais du mal à le lâcher !


Tout commence au début des années 1900, dans la campagne italienne. Cetta Luminata est une jeune fille issue d'une famille nombreuse et pauvre. Alors qu'elle travaille dans les champs, elle se fait violer et tombe enceinte. Pour fuir ses conditions de vie difficiles et garder son enfant, elle décide de tenter la traversée vers le pays où tout semble possible, les Etats-Unis d'Amérique. S'en suit un voyage en bateau horrible et une arrivée à New-York non moins cahotique.

Son bébé, prénommé Nathanaël, sera renommé Christmas à son arrivée aux Etats-Unis. Par "chance", Cetta est prise sous l'aile de Sal, un mac au grand coeur qui lui évite de nouveaux drames. Mais, à peine débarquée aux Etats-Unis, la toute jeune femme devient prostituée en maison close pour gagner sa vie et nourrir son fils. Hébergée par un couple de petits vieux très pauvres, des proches de Sal, Cetta débute une vie de misère mais d'espoir à New-York. Même si elle n'aspire plus à de grandes ambitions pour elle, elle mise beaucoup d'espoir sur son fils, ne cessant de l'encourager au fil des ans, lui promettant que lui, au moins, sera un "vrai" américain.

L'enfant grandit dans la rue, au milieu des gangs et des prostituées mais sa mère lui a transmis sa douceur et son courage et veille à ce qu'il ait toujours ce qui lui faut et apprenne à lire. Devenu adolescent, Christmas vit de débrouille et son gang a lui se construit surtout dans sa tête. En effet, c'est un garçon intelligent qui parvient à se sortir des situations difficiles grâce à son culot et sa ruse, son imagination et sa tchatche. Il fait croire à son copain Santo qu'il fait parti d'un gang craint et respecté appelé les "Diamons Dogs". La légende grandit ensuite dans tout New-York.

Je me suis un peu accrochée au début du roman car il y a de nombreux passages décrivant des scènes dures et d'autres relatant la prostitution. Malgré cette violence en arrière plan, c'est un récit plein d'humanité, on s'attache très vite aux personnages de Cetta et de Christmas. Et même à celui de Sal, ce mac un peu brusque au grand coeur et au mains sales, qui s'est pris d'affection pour la mère et l'enfant.

En parallèle de l'histoire de Cetta et Christmas, on suit l'histoire d'une jeune fille, Ruth, issue de la bourgeoisie juive de New-York, ado solitaire grandissant dans une grande maison avec des parents froids et distants. Un soir, en quête d'aventure, elle fait le mur avec le jardinier mais la soirée va se transformer en cauchemar pour elle et bouleverser sa vie à jamais. 

Ce même soir, alors que Christmas traîne avec son copain Santo dans les rues, il tombe sur la jeune fille dans la rue, inerte. Alors qu'il l'emmène à l'hôpital, il croise son regard vert émeraude et en tombe immédiatement amoureux . Il sait désormais que leurs destins seront liés à jamais.

Voici pour le début de l'histoire. Les 800 pages qui suivent retracent la décennie suivante, de 1920 à 1930, où les deux jeunes gens vont se retrouver, se quitter, se chercher... Éloignés par leurs milieux sociaux, leurs cultures divergentes, leurs quartiers, leurs familles. Mais irrémédiablement attirés l'un vers l'autre. Il va leur arriver toutes sortes d'aventures.
Le Gang des Rêves est un magnifique roman d'amour sur le courage, la passion, les rêves de gosses. Il y a aussi quelque chose du roman d'apprentissage dans ce récit-fleuve avec ces deux jeunes gens qui se cherchent et s'accomplissent dans un monde hostile.

Les deux ados grandissent dans une Amérique en pleine révolution industrielle. On est plongé dans les années 1920 en plein développement industriel, à l'époque des grands chantiers et des  premières grèves....
C'est aussi l'époque des nouveaux moyens de communication. Christmas est fasciné par le pouvoir de la radio qui relie les gens entre eux, Cetta adore le théâtre, Ruth la photographie. C'est aussi le début du cinéma muet parlant...

Le Gang des Rêves est un livre sur le monde de la rue, des gangs et de la prostitution. On y croise des gangsters sans pitié mais aussi intègres, protecteurs et parfois même drôles. Christmas va beaucoup apprendre à leurs côtés jusqu'à en faire une sorte de "spécialité". Et tout ça sans jamais vraiment défier la loi.
On suit aussi le parcours du jeune psychopathe qui a brisé la vie de Ruth d'un bout à l'autre de l'Amérique. Un personnage effrayant, solitaire, animé par un feu intérieur.

J'ai lu ce roman avec plaisir et avidité dès que j'avais un peu de temps durant la période du confinement. On se prend vite d'affection pour les personnages et on se demande sans cesse ce qui va encore leur arriver. On sent vite que les deux jeunes personnages de Christmas et de Ruth sont plein de ressources et prêts à réaliser de grandes choses. La figure du grand-père de Ruth est très forte aussi, un homme certes riche, mais honnête et juste, protecteur envers Ruth.

Il y a bien quelques passages où j'ai moins accroché que d'autres, mais globalement sur les 950 pages du roman, je ne me suis pas ennuyée. La lecture est agréable, l'écriture est très scénarisée rendant merveilleusement compte du contexte de l'époque. Les chapitres sont assez courts et certaines descriptions  vraiment magnifiques. Les dialogues sont souvent très riches, certains ont même une portée philosophique.  

Cette saga familiale et historique regorge de personnages formidables et courageux. C'est une histoire à la fois tragique, touchante, mais aussi pleine de joie et d'espoir avec des protagonistes débordant d'énergie.



Quelques citations :

"Tu sais ce que c'est l'amour ? fit-elle. C'est réussir à voir ce que personne d'autre ne peut voir. Et laisser voir ce que tu ne voudrais faire voir à personne d'autre."

"Le hasard, c'est un coup de pied dans le cul que la vie te donne pour te faire avancer."

"Tout à coup, il était devenu un homme. Les choses ne se passaient pas comme il l'avait imaginé. Ce qui l'avait fait grandir si rapidement, ce qui l'avait arraché à l'adolescence, c'était l'amour. Or, l'amour, ça enflammait, ça consumait, ça faisait devenir beau mais laid aussi. L'amour changeait les gens, ce n'était pas une fable. La vie n'était pas une fable. "

Miss Islande : un petit livre puissant et poétique sur la créativité et l'émancipation.

Autre lecture de ce début d'année : Miss Islande de l'auteure islandaise Auður Ava Ólafsdóttir dont j'avais déjà apprécié Le rouge vif de la rhubarbe (lu en 2016!)


L'histoire se passe en 1963 dans une Islande encore très conservatrice. La jeune Helka, qui porte le nom d'un volcan, bouillonne d'énergie et d'ambition : elle rêve notamment de devenir écrivain et de quitter l'Islande. Elle a d'ailleurs déjà écrit quelques nouvelles publiées sous un pseudonyme masculin. Ainsi, a 21 ans, elle quitte sa famille et son village natal pour s'installer à la capitale, Reykjavik, où se trouve un petit boulot de serveuse. Elle entreprend alors l'écriture de son roman dès qu'elle a du temps libre et contacte des maisons d'éditions. Mais il est difficile d'être une jeune femme avec de l'ambition dans un petit pays conservateur où règne le patriarcat. On préférerait la voir épouser un beau et riche jeune homme et faire plein d'enfants plutôt que de l'encourager dans l'écriture...

Hekla est très proche de Jon John, son ami homosexuel qui, pour se faire de l'argent, part à contre coeur et au péril de sa vie plusieurs mois en mer sur les grandes tournées de pêche. Ce dernier vit difficilement les préjugés et l'hostilité à son égard. Il demande d'ailleurs à Hekla de jouer le rôle de petite amie afin d'éviter de se faire maltraiter par ses collègues marins... Lui aussi rêve d'exil afin de réaliser son projet d'être styliste. 
Les deux amis ont en commun ce besoin d'évasion, cette ambition de réaliser des projets que certains qualifient de fous. Ils se sentent tous les deux prisonniers de leur condition.

La jeune femme voit aussi souvent sa copine d'enfance, Isey, qui a choisi une vie plus conventionnelle dans le rôle de mère au foyer. Cependant cette dernière soutient et admire son amie avec qui elle échange poésies et réflexions littéraires. D'ailleurs, elle-même nourrit une passion secrète pour l'écriture et la poésie mais elle s'est résignée pour son mari, pour ses enfants.

Ces trois personnages sont tous très attachants, dépeints avec beaucoup d'empathie. Hekla fait souvent référence à ses parents, avec tendresse et mélancolie. C'est une jeune femme loyale, sérieuse, studieuse et passionnée. Elle rencontre un homme, qu'elle appellera le poète, avec qui elle va avoir une liaison et tenter de partager sa passion littéraire. Au début, par pudeur, ou pour préserver son ego, elle lui cachera d'abord ses talents d'écrivain. "Le poète" devient vite énervant car il nourrit un fort complexe à l'égard Hekla dont il est jaloux de la créativité littéraire.

Alors qu'elle sert un client dans le restaurant où elle travaille, un homme lui propose de postuler au concours de Miss Islande. Ce qui est vraiment à l'opposé des plans d'Hekla, qui est quelqu'un de profond, de sincère, loin du coté superficiel d'un concours de beauté. Bien entendu, même si cela est flatteur, c'est loin de ses ambitions ! Je suis d'ailleurs étonnée que le roman ait pris le titre de miss Islande. Peut-être un pied de nez au concours de beauté justement, une manière de prouver qu'on peut devenir miss Islande avec son cerveau plutôt avec son physique?

C'est un livre sur l'émancipation, l'envie d'aller au bout de ses rêves, la lutte contre les préjugés. Ce roman est également une ode à la liberté, à la jeunesse et se veut résolument féministe.

Miss Islande est un beau petit roman qui explore le thème de la créativité et de la passion littéraire. C'est aussi un récit qui se veut critique à l'égard de la société de l'époque notamment l'occupation  militaire américaine, la montée du capitalisme, l'homophobie, le patriarcat et le machisme.

Avec une écriture à la fois simple, directe, belle et puissante, un phrasé poétique et délicat, Olafdottir nous transporte avec tendresse dans les pensées de ces personnages.

Ce roman a été récompensé par le prix Médicis Etranger 2019.


Quelques citations pour se faire une idée du style de l'auteure:

“Je suis réveillée.
le poète dort.
En dehors des étoiles qui scintillent au firmament,
le monde est noir.”
“C'est la vérité. Mais pas forcément la réalité .......j'ai tellement envie de continuer chaque jour à inventer le monde”

"Une phrase vient à moi, puis une autre, une image se dessine, cela fait toute une page, tout un chapitre qui se débat dans ma tête, comme un phoque pris dans un filet" (p 136)

"Tes pages sont traversées par les torrents impétueux et dévastateurs de la vie et de la mort, moi je suis un ruisseau qui murmure. Je ne supporte pas l'idée d'être un poète médiocre."

"J'ai tellement envie de continuer chaque jour à inventer le monde."

vendredi 17 juillet 2020

"Par les routes" une belle écriture pour relater l'envie d'évasion.

Cela fait bien longtemps que je n'ai pas écris sur ce blog. Faute de temps principalement, et ce malgré deux mois de confinement à la maison, mais entre le télétravail et la garde d'enfant il ne me restait guère de temps pour faire autre chose.
Et pourtant j'ai tout de même lu pas mal de livres depuis décembre dernier ! Certains que j'ai aimé, d'autres moins... Je vais essayer de me rappeler les coups de cœur littéraires depuis ce début d'année et de rattraper mon (gros) retard prochainement.

Je vais commencer par ce livre lu en tout début d'année.
Par les routes de Sylvain Prudhomme est un roman français assez facile à lire qui a notamment reçu le prix Fémina en 2019.

J'ai plutôt apprécié ce roman à l'écriture fluide, légère, teintée de poésie et d'une bonne dose de mélancolie. Signe particulier : la ponctuation y est simplifiée : pas de point d'interrogation, d'exclamation, de guillemets pour les dialogues. Cela surprend au début, mais on s'y habitue assez vite.

Voici l'histoire. Le narrateur, lui même écrivain, quitte Paris pour une petite ville du Sud de la France afin d'y trouver plus de calme et d'authenticité et de renouer avec l'inspiration littéraire. Il tombe par hasard sur un ami de jeunesse, ce qui fait resurgir bien des souvenirs. Il raconte ici l'histoire de "l'auto-stoppeur", c'est comme ça qu'il nomme son ami tout au long de l'histoire.

Par les routes, c'est l'histoire de deux quadragénaires qui ont du mal à vivre leurs vies d'adultes.  L'un s'est plus ou moins "rangé" dans une vie d'artiste et d'écrivain, l'autre dans une vie de famille. Mais pour ce dernier, le besoin de vadrouiller en stop est plus fort que tout. Bien qu'il ait une femme et un enfant qu'il aime et qui l'aiment, l'"auto-stoppeur" ressent ce besoin permanent de partir "sur les routes" en stop, d'aller à l'aventure, à la rencontre des gens, et de chercher quelque chose que finalement lui même ignore.

Au fur et à mesure, Sacha l'écrivain va se rapprocher de Marie, la femme de son ami, qui est toujours en vadrouille sur les petites routes de France et de Navarre. Ce roman, c'est l'histoire d'un mari, d'un père et d'un ami plein de mystère qui s’efface progressivement. C'est une ode à la campagne française, aux petites routes. L'auto-stoppeur envoie des cartes postales à ses proches de tous les bleds où il passe avec simplement quelques mots pour dire qu'il va bien. (c'est bien la première fois que je vois mentionné Dieuze dans un roman !)

Cette histoire se veut aussi un hymne au partage, aux rencontres. De belles idées, en somme. Mais là aussi je n'adhère pas au fait de faire des rencontres sur des aires d'autoroute et de voyager uniquement en voiture. Question de point de vue sûrement !

A l'issue de cette lecture, on peut y faire différentes analyses psychologiques des personnages mais je ne vais pas m'étaler là dessus de peur de dévoiler l'issue du roman.

Personnellement, si j'ai apprécié la forme du roman, j’émets quelques réserves sur le fonds. D'abord j'ai assez peu d'empathie pour les personnages principaux, l'éternel baroudeur qui ne sait pas apprécier sa vie de famille et l'artiste incompris qui se cherche... L'un en quête d'aventure, l'autre en quête de stabilité. Il y a quelque chose de très "bobo" dans cette histoire et dans ces personnages (même si je n'aime pas vraiment ce terme). On sent une certaine complaisance car c'est un roman d'un écrivain sur un écrivain. Il y a probablement une bonne dose d'autobiographie dans ce récit !

Bref, j'ai beaucoup aimé l'écriture de ce roman mais n'ai pas été convaincue par l'histoire. Cependant Par les routes reste un livre agréable à lire et une belle découverte littéraire.


Quelques citations :

Référence à une chanson de Leonard Cohen "Famous Blue Raincoat" la chanson préférée de l'auto-stoppeur, qui raconte une lettre à un amis " Et il lui fait cette déclaration dont je ne pense pas que beaucoup de longs poèmes l'égalent en beauté, en justesse, en conscience de l'impermanence des choses en ce bas monde : Je suis heureux que tu te sois trouvé sur ma route. Parole de voyageur. Parole d'habitué des routes, des carrefours, des rencontres. Parole de vrai amoureux de la vie, reconnaissant aux surprises qu'elle réserve. " p 386


"J'ai réalisé qu'il ne se passerait rien [...] Des jours tantôt habités avec intensité, imagination, lumière, des jours pour ainsi dire pleins, comme on dit carton plein devant une cible bien truffées de plombs. Tantôt abandonnés de mauvais gré au soir venus trop tôt. Désertés par excès de fatigue ou de tracas. Laissés vierges du moindre enthousiasme, de la moindre récréation, du moindre élan véritable. Jours sans souffle, concédés au soir trop tôt venu, à la nuit tombée malgré nos efforts pour différer notre défaite, et résignés alors nous marchons vers notre lit en nous jurant d'être plus rusés le lendemain - plus imaginatifs, plus éveillés, plus vivant." p 125



samedi 16 novembre 2019

Du road trip ado au thriller haletant : une remarquable petite série à découvrir

Si vous avez Netflix, vous avez peut-être déjà regardé cette petite série de 8 épisodes de 20 minutes intitulée "The End of the F***ing world." Si non, je vous la conseille vivement ! Je viens de finir les deux saisons et j'ai beaucoup aimé cette série originale. Amateurs d'humour noir, vous devriez apprécier.


Dans l'Amérique profonde, deux ados déprimés à tendance sociopathe se rencontrent et décident de fuguer. 
James est un ado renfermé qui a perdu sa mère alors qu'il n'était qu'un enfant. Élevé par son père, un "gentil abruti" qui fait de son mieux, l'ado s'ennuie à l'école et dans sa vie en général. Il se croit psychopathe et se demande ce que ça ferait de mettre ses cruels fantasmes à exécution.
Alyssa est une ado rebelle, froide, toujours sur la défensive et à chercher les limites. Elle ne trouve plus sa place dans sa famille recomposée, sa mère s'occupe de ses petits frères et son beau-père est un c***ard. Elle est toujours en colère et sent en fait très seule.
Tous les deux se sentent incompris et manquent surtout d'attention et d'amour.

Trailer :

Quelque part, ils étaient faits pour se trouver. Alors qu'Alyssa pousse James à fuguer, ce dernier se demande ce que ça ferait de tuer Alyssa, tout en étant un peu attiré par elle. C'est alors que débutent leurs aventures. Mais leur fugue et leurs bêtises d'ados vont vite dégénérer et les deux jeunes ne maîtriseront plus le cours des événements.


Au cours de leurs péripéties, leurs carapaces de durs à cuir vont tout doucement se fendiller et laisser transparaître des émotions alors que leur escapade va se transformer en road movie épique.

C'est une série sur l'adolescence, la quête de soi, la perte de repères (familiaux, sociétaux...). Mais ça devient aussi une série sur le mal-être, la dépression et d'autres sujets bien plus graves que je vais éviter de spoiler. Tous deux recherchent des sensations pour se sentir vivants et c'est ce qui va les entraîner dans une histoire sordide qui va vite les dépasser. Le road-trip ado se transforme ainsi en quête policière dans la saison 1 et en thriller à la sauce des frères Coen dans la saison 2 !

La série est très bien réalisée, les images sont soignées, certains plans sont magnifiques. Les huit épisodes de vingt minutes sont bien rythmés, on ne s'ennuie pas une seconde et la tension monte crescendo. Le ton est souvent caustique, décalé, à la fois drôle et tragique surtout dans la première saison, mais bien plus grave dans la saison 2. Ce deuxième volet tient d'ailleurs plus du thriller psychologique.
Les dialogues sont souvent percutants et une voix off nous livre les pensées des protagonistes. Pour James, il s'agit souvent de souvenirs d'enfance dans la saison 1 et pour Alyssa, des réflexions psychologiques ou philosophiques sur le sens de la vie, le mal-être adolescent, la quête de soi. Quelques exemples de pensées d'Alyssa :

"Le problème des gens qui manquent d'amour c'est qu'ils sont plus vulnérables."

"C'est comme une maison hantée sauf que le fantôme c'est moi."

"On peut rester prisonnier d'un endroit sans même s'en rendre compte, et si on fait pas attention on peut y rester enfermé pour toujours.  

Les deux saisons sont accompagnées d'une superbe bande son rock et rétro, à retrouver ici.

La série TV est adapté d'un roman graphique de Charles Forstman.


The End of the f***ing world, saison 1 et 2 / série britannique crée par Charlie Covell et réalisée par Jonathan Entswistle avec Alex Lawther, Jessica Barden, Naomi Ackie. 2017-2019. Diffusée sur Netflix actuellement.