jeudi 27 mars 2014

Crime et suspicion au bord des falaises anglaises

Peut-être avez-vous suivi Broadchurch, la dernière série diffusée par France 2 il y a quelques semaines ? Dans le sillon des bonnes séries proposées par ARTE ces derniers mois, il s'agit d'une série britannique différente des séries policières habituelles, que ce soit par le rythme, le décors, les personnages...


L'enquête se passe en Angleterre, dans une petite ville plutôt paisible en bord de mer où tout le monde semble se connaitre. Un décors sauvage, de beaux paysages bordés de falaises, la mer... Un cadre déjà propice au mystère.
Lorsque le sergent Ellie Miller revient de congé maternité, elle s'attend à être promue inspectrice. Quelle n'est pas sa surprise quand elle apprend que ce poste a été donné à un flic étranger à la région, Alec Hardy (interprété par David Tennant), au caractère plutôt asocial et antipathique.

Les deux enquêteurs

C'est alors qu'un petit garçon disparaît, on suit l'inquiétude grandissante de la famille. Son corps est ensuite retrouvé quelques heures plus tard sur la plage et on adopte alors le point de vue de la police. Les deux enquêteurs doivent apprendre à travailler ensemble pour résoudre cette enquête. La vie de la famille Latimer, qui semblait jusque là paisible et heureuse, vole en éclats, ainsi que celle de tous les habitants de cette petite ville où la suspiçion est grandissante. Ellie se sent très concernée par ce drame car le garçon disparu est un copain de son fils et elle connait très bien sa famille. Si elle a beaucoup de mal à soupçonner les proches du garçon défunt qui sont aussi ses amis, l'inspecteur Alec va lui apprendre à rester objective et méfiante en toute circonstance.

Teaser :

Au cours des épisodes de la saison 1, on suit plusieurs personnages de l'entourage du garçon : ses parents, sa soeur, le vieux marchand de journaux pour qui il travaillait de temps en temps, un collègue de travail du papa un peu borderline, une femme étrange qui vit dans un mobile-home, etc. On découvre au fur et à mesure que tous ont un secret bien gardé.

Le sergent Ellie Miller et sa famille

A l'enquête de police se mèle rapidement la presse locale avec un jeune journaliste ambitieux -qui s'avère aussi  être le neveux de l'enquêtrice- et une journaliste venue de la ville, qui semble connaitre une partie  du passé de l'inspecteur Alec.

Les deux journalistes

L'ambiance de la série nous rappelle celle de la superbe série australienne diffusée il y a quelques mois, Top of the Lake : atmosphère très sombre, beaucoup de secrets, un rythme plutôt lent, un cadre à la fois sauvage et intimiste, une communauté perturbée par un crime horrible, une enquêtrice impliquée...

Les personnages sont entiers, présentés avec leurs qualités et leurs failles et deviennent de plus en plus ambigus au fil des épisodes. Certains sont assez attachants d'autres plutôt effrayants. L'enquêtrice Ellie est pleine d'empathie pour la famille de la victime, elle est aussi une mère et une épouse, loin d'être une top modèle, elle ressemble à madame tout le monde. La maman du garçon décédé est une figure fragile à laquelle on ne peut que s'identifier, on partage son stress lors de la disparition de son fils et sa douleur lorsqu'elle apprend sa mort.


L'inspecteur Harry, avec sa part de mystère et son caractère étrange apparaît comme un être déchiré "en pénitence" comme il le dit lui même vers l'épisode 4. On apprend assez vite qu'il fuit quelque chose de son passé en venant se terrer dans cette petite ville.


Toutefois, contrairement à Top of the Lake, je trouve que les soupçons passent un peu trop rapidement d'une personne à l'autre et qu'il y a beaucoup de rebondissements, au point d'en perdre en crédibilité. Les ficelles sont des fois un peu grosses et les traits de caractères des personnages légèrement exagérés.

Parmi les suspects, un vieil homme au passé trouble, Suzan, une dame renfermée qui peut se montrer menaçante, une réceptionniste d’hôtel sexy, un jeune prêtre qui a des insomnies... autant de personnages secondaires qui attirent les soupçons des deux enquêteurs, en plus de ceux portés sur l'entourage proche du garçon. On est témoin du pouvoir des médias, de la suspicion ambiante qui gagne la ville.

Suzan

Le prêtre

Jack le vendeur de journaux

La réalisation et les cadrages impeccables contribuent à rendre cette série captivante avec, par exemple, des ralentis qui suivent l'un ou l'autre personnage, la caméra passant lentement sur leurs visages, ou encore des effets floutés lors de scènes riches en émotion. La musique est bien choisie : oppressante par moment, mystérieuse à d'autres. 

Dans l'ensemble, c'est une série touchante et prenante, même si certains épisodes m'ont semblé un peu tirés en longueur (A chaque épisode un nouveau suspect, un autre secret découvert, une nouvelle fausse piste...). 

Initialement, la série ne devait se contenter que d'une seule saison, mais face au succès qu'elle a rencontré sur les écrans britanniques puis français, une saison 2 est en préparation.

dimanche 9 mars 2014

Péripéties burlesques au Grand Budapest Hotel

Wes Anderson nous offre une nouvelle plongée dans son monde burlesque et poétique, après le superbe Moonrise Kingdom sorti en 2012.
The Grand Budapest Hotel, c'est l'histoire d'un grand hôtel situé dans une montagne du "Zubrowka" (pays imaginaire de langue germanique situé plutôt à l'Est) et de son personnel atypique.


Le film commence par une fille lisant un livre dans un parc, livre écrit par un vieil homme, qui fut client de l’hôtel quelques années plus tôt et rencontra le propriétaire des lieux qui lui raconta comment il en arriva là. Dans les années 80, l’hôtel à la décoration kitche héberge quelques rares clients aux allures fantomatiques et semble sur le déclin. Mais le récit du propriétaire des lieux fait revivre l’hôtel à ses heures de gloire, entre les deux-guerres.

Après 15 minutes d'introduction quelques peu difficiles à suivre en raison de cette narration "gigogne" mélangeant narrateurs et époques ainsi que des nombreux flasch-back, on finit par se laisser entraîner au cœur de l'histoire de cet établissement, lorsque c'était un lieu plein de vie durant les années 1930.

Bande-annonce :

Résumé :

C'est l'histoire de Gustave (interprété par Ralph Fiennes), concierge de l'établissement et de son lobby boy, Zéro Mustapha, qu'il prendra sous son aile, prémices d'une longue relation de confiance et d'amitié ainsi que d'une grande aventure. Gustave est un dandy aux bonnes manières qui prend très à coeur son rôle de gardien de cette institution.



Gustave, le concierge

Il apprécie la compagnie des femmes mûres, voir âgées qui le lui rendent bien. Lorsqu'une de ses fidèles clientes et amantes décède brutalement, il décide d'aller lui rendre un dernier hommage et se retrouve mêlé à des histoires d'héritage aux conséquences imprévues, entraînant méprise judiciaire, prison, course-poursuite avec un psychopathe, etc. Le tout sur fond de montée du fascisme. C'est ainsi que Zéro, son fidèle serviteur, se retrouve au milieu de toute cette aventure et tombera amoureux d'une jeune pâtissière.

Mustapha Zéro, le lobby-boy

Madame D.

Mais le scénario ne serait rien sans la parfaite réalisation de Wes Anderson qui, comme d'habitude, parvint à teinter son film d'un voile de poésie, d'un décalage burlesque, grâce notamment à ses personnages exceptionnels. On retrouve ainsi son univers si particulier, qui se situe quelque part entre film, théâtre et conte. Il a l'art de parvenir à mettre judicieusement en avant des scénarios alambiqués, d'aborder des sujets graves de manière décalée, voire drôle (l'immigration, les meurtres, le nazisme...)

M. Gustave, Zéro, Madame D et le garçon d'ascenseur.

C'est un film très esthétique, un soin particulier ayant été apporté aux décors, souvent somptueux. De plus, dans les films de Wes Anderson, chaque détail a sa place et une signification particulière. Tout est stylisé, avec souvent un coté rétro. Les personnages sont tous atypiques, hauts en couleurs, mais sans être stéréotypés, ils ont vraiment des tronches particulières! Il faut souligner les jeux d'acteurs exceptionnels et  les nombreux seconds rôles remarquables (Jude Law, Mathieu Almaric et quelques uns de ses acteurs fétiches comme Bill Muray , Adrien Brody et William Dafoe...)

Mustapha Zero et Agatha sa fiancée

Il est assez difficile de résumer ou de parler de ce film tellement il est original, de par sa construction et par l'ambiance générale qui s'en dégage.
Malgré quelques difficultés à entrer dans le film au début, on finit par être entraîné dans cette course-poursuite à la fois burlesque et dramatique et on ne peut qu'être admiratif du soin apporté à la réalisation.

The Grand Budapest Hotel / réalisé par Wes Anderson, avec Ralph Fiennes, Tony Revolori, F. Murray Abraham, Mathieu Amalric, Adrien Brody, Willem Dafoe. Sortie le 26 février 2014

samedi 22 février 2014

Quand un cow -boy antipathique finit par devenir le porte parole des malades du Sida : superbe Dallas Buyers Club

Le dernier film de Jean-Marc Vallée (Le réalisateur de CRAZY, un de mes films préférés!) se situe entre le film d'auteur, le documentaire et  le bioptic. Dans Dallas Buyers Club il s’intéresse à l'épidémie du Sida qui fit des ravages au début des années 1980 et aux traitements expérimentés. Pour cela, il se base sur l'histoire vraie de Ron Woodroof qui s'est engagé contre les règles établies pour rendre accessibles des traitements contre les symptômes de la maladie.


Le film se passe à Dallas, au Texas en 1985. Ron est un vrai cow-boy texan : vulgaire, misogyne, homophobe. Sa vie c'est sexe, drogue et rodéo. Il aime parier, boire, se shooter et faire venir des strip-teaseuse dans son bungalow. Bref, une vraie vie de débauche. A la suite d'un accident et d'un passage à l'hôpital, il apprend qu'il est atteint du Sida. Le médecin lui annonce qu'il lui reste 30 jours à vivre. Ron passe d'abord par une phase de déni, de colère, refusant d'avoir cette "maladie d'homosexuels" qu'il juge indigne de lui. Puis, face au rejet de ses camarades, désigné comme le "mouton noir" dans son entourage, il tombe dans le désespoir. Avant de décider de se battre.

Bande-annonce :


Il se tourne dans un premier temps vers l'hôpital afin d'apaiser les effets indésirables de sa maladie, mais les médecins sont un peu démunis et l'orientent vers un centre d'écoute. Il apprend qu'un médicament est testé sur certains patients, c'est le seul traitement approuvé contre le SIDA aux Etats-Unis, malgré les multiples effets secondaires. Du coup, il trouve un moyen de se procurer ce traitement. C'est aussi le médicament le plus cher ayant jamais existé ! Forcément, les mourants étant prêts à tout pour se soigner, c'est une manne financière pour les laboratoires pharmaceutiques, peu soucieux des effets indésirables de leur produit sur des personnes déjà condamnées.


Lorsqu'il ne parvient plus à se procurer ces cachets, Ron cherche des solutions alternatives pour atténuer ses symptômes et se rend au Mexique où il va découvrir des traitements alternatifs mais non autorisés aux Etats-Unis. Il décide de faire passer ces produits en Amérique et de les vendre aux personnes séropositives. Il créé ainsi sa société, le Dallas Buyers Club. Si son but initial est surtout l'appât du gain, il se sent de plus en plus concerné et s'engage alors dans la recherche du meilleur traitement pour les personnes malades du SIDA, jusqu'à devenir leur porte parole. 


Au fur et à mesure de l'avancée de la maladie, Ron va changer. Lui, l'homophobe, va se rapprocher d'un travesti atteint de la même maladie de lui. Il s'agit de Rayon, interprété par Jared Letto pour qui la transformation est vraiment très impressionnante : considérablement amaigri (il a perdu 25 kg pour le film!), pâle, travesti, on ne le reconnait pas du tout !


Lui, le misogyne, va aussi se lier à une jeune médecin qui épousera sa cause. (Jennifer Garner, un peu énervante en sainte-nitouche par moment). Lui, le fêtard désinvolte va s'engager dans une bataille judiciaire en faveur des malades du Sida.


C'est un film remarquable par plusieurs aspects. Tout d'abord par son sujet, le réalisateur parvint à montrer avec justesse le dénuement des malades et des médecins face à cette nouvelle maladie. Il filme les personnes atteintes sans mélo et n'hésite pas à montrer des corps frêles et amaigris. Il témoigne de la souffrance des malades, de la transformation des corps et des esprits, de l'impuissance des proches, du sentiment d'abandon et de solitude des victimes. Ensuite, il faut souligner le jeu des acteurs qui ont du suivre un régime drastique pour se métamorphoser ainsi pour ces rôles ! 
De plus, par moment la réalisation a quelque chose de poétique, comme lorsque Ron semble voir pendant un malaise un clown dans un tonneau au milieu de l'arène, ou lorsqu'il entre dans une serre aux papillons.


J'ai bien aimé aussi l'aspect documentaire et informatif du film, c'est un beau témoignage et un hommage à Ron Woodroof et à tous les malades du Sida.

Dans l'ensemble, il se dégage de ce film beaucoup d'émotion, notamment par le personnage de Rayon (Jared Letto) sorte de poupée frêle au bord de la chute. De plus, malgré un sujet grave et triste, ce film envoie une grande bouffée d'optimisme à travers le personnage de Ron qui a décidé de tout tenter pour sauver sa vie, quitte à défier les institutions américaines. L'histoire d'un looser qui devient trafiquant puis porte parole pour la cause des malades du Sida.

Le film a déjà reçu deux Golden globes : Matthew McConaughey  comme meilleur acteur dans un drame et Jared Leto comme meilleur second rôle. Ces deux acteurs sont également nominés pour les Oscars 2014 et le film est nominé en tant que meilleur film et meilleur scénario original.

dimanche 16 février 2014

Quand le "rêve américain" tourne au cauchemar... Très beau roman de Julie Otsuka

Très belle découverte littéraire avec Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka, sorti lors de la rentrée littéraire de 2012 (oui j'ai un an de retard) et récompensé par le prix Fémina étranger 2012. Petite fille d'immigrés japonais, l'auteure américaine dévoile dans ce roman un pan souvent ignoré de l'histoire : début du vingtième siècle, l'arrivée de jeunes japonaises promises à certains de leurs compatriotes ayant réussi aux Etats-Unis. Le rêve d'une vie idéale qui tourne au cauchemar.


"Certaines descendaient des montagnes et n'avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheurs et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l'océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s'était jetée à l'eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent de partir à notre tour."

Ainsi commence le roman : des dizaines de femmes embarquent sur un bateau pour traverser l'océan Pacifique. Certaines ne sont encore que des enfants. Toutes ont choisit un mari par correspondance dans l'espoir d'avoir une vie meilleure aux Etats-Unis. A travers plusieurs voix (l'auteure utilise la première personne du pluriel tout au long du roman) sont racontés l'exode en bateau de ces jeunes japonaises, leurs rêves, leurs regrets, leur arrivée aux Etats-Unis et le choc des cultures. Puis leurs rapides désillusions, suivies d'une dure vie de labeur aux champs ou comme domestiques, si ce n'est comme prostituées,  l'arrivée de leurs enfants,  enfin de leur vie entière dévouée aux américains.

L'auteure met l'accent sur les préjugés, le racisme ordinaire auquel ces japonaises doivent faire face, les inégalités, l'exclusion, le rejet des américains qui les poussent à se regrouper dans des quartiers japonais de villes de l'ouest des Etats-Unis. Le portrait d'un peuple bon à être exploité mais jamais assimilé à ses pairs.
Lorsque la Seconde Guerre Mondiale éclate et que le Japon entre en guerre, la méfiance anti-nippon s'intensifie et entraînera brimades, persécutions jusqu'aux déportations.

Une vie coupée de leurs racines, de leurs coutumes, de leurs proches, de leurs rêves. Une vie d'esclave pour une société capitaliste qui considère les japonai(e)s comme "les ouvrier(e)s les plus dociles qu'il soit" puisqu'ils / elles ne se rebellent jamais.
Ou comment un rêve de jeune fille se transforme en cauchemar pour toute une vie. Un rêve américain bien noir.

C'est effectivement un triste exemple d'immigration : l'appel d'une main d'oeuvre bon marché puis le bannissement de cette même population vingt ans après sa venue. Quelque chose dans la description des déportations que fait l'auteure dans le dernier chapitre du livre, avec les multiples énumérations de départs précipités, de tous ces destins croisés,  rappelle tristement la déportation des juifs en Europe.

L'écriture est multiple et chorale avec l'utilisation de ce "nous". Cela lui confère davantage de force, de poids, pour raconter la dure vie de ces femmes exploitées et humiliées tout au long de leur triste existence. Otsuka relate des épisodes très durs avec une écriture souvent poétique, emprise de forte modestie. Les mots sont toujours bien choisis, les phrases courtes mais percutantes, constituées de nombreuses énumérations, avec des exemples de destins croisés, un "nous" qui englobe toute une communauté.  
Tout cela créé un bon rythme de lecture qui fait qu'une fois commencé ce livre, vous avez beaucoup de mal à vous arrêter !

Vraiment une belle découverte : un récit poignant et bien documenté. Un plaisir à lire et un livre bouleversant et très intéressant.

Quelques citations pour se faire une idée de son écriture  : 

"Ils admiraient nos dos robustes et nos mains agiles. Notre endurance. Notre discipline. Nos dispositions dociles. Notre capacité peu commune à supporter la chaleur, qui l'été dans les champs de melons de Brawley pouvait frôler les cinquante degrés. Ils disaient que notre petite taille était idéale pour les travaux nécessitant de se courber jusqu'à terre.[...] Nous étions la meilleure race de travailleurs qu'ils aient jamais employée au cours de leur vie." (p. 39)

"L'une des nôtres les rendait responsable de tout et souhaitait qu'ils meurent. L'une des nôtres les rendait responsables de tout et souhaitait mourir. D'autres apprenaient à vivre sans penser à eux. Nous nous jetons à corps perdu dans le travail, obsédées par l'idée d'arracher une mauvaise herbe de plus. [...] Nous étions glacées à l'intérieur, et notre coeur n'a toujours pas dégelé [...]" (p. 47)

"La plupart d'entre elles faisaient à peine attention à nous. Nous étions là quand elles avaient besoin de nous et quand elles n'avaient plus besoin, pouf, nous disparaissions. Nous restions en retrait, nettoyons sans bruit leurs sols, cirions leurs meubles, donnions le bain à leur progéniture, récurions des parties de la maison que personne d'autre ne voyait. Nous ne parlions guère. Mangions peu. Nous étions douces. Nous étions bonnes. Nous ne causions jamais de problèmes et les laissions faire de nous ce qu'elles voulaient." (p.54-55)

"Mais en attendant nous resterions en Amérique un peu plus longtemps à travailler pour eux, car sans nous, que feraient-t'ils? Qui ramasserait les fraises dans leurs champs? Qui laverait leurs carottes? Qui récurerait leurs toilettes? Qui raccommoderait leurs vêtements? Qui repasserait leurs chemises? Qui redonnerait du moelleux à leurs oreillers? Qui changerait leurs draps? Qui leur préparerait leur petit déjeuner? Qui débarrasserait leur table? Qui consolerait leurs enfants? Qui baignerait leurs anciens? Qui écouterait leurs histoires? Qui préserverait leurs  secrets? Qui chanterait pour eux? Qui tendrait l'autre joue, et puis, un jour -parce que nous en serions capables - , leur pardonnerait? Un imbécile, forcément. Alors nous repliions nos kimonos pour les ranger dans nos malles, et ne plus les ressortir pendant de longues années."  (p 64)

Certaines n'avaient jamais vu la mer /  Julie Otsuka . - Ed. Phébus, 2012.

lundi 3 février 2014

Depeche Mode en Live !

Concert de Depeche Mode, le 2 février 2014 au Zénith de Strasbourg,

Cela fait presque un an que j'avais ma place bien rangée au fond d'un tiroir. Mais le temps passe vite, et le jour pour voir Dave Gahan, Martin L Gore et Andrew Fletcher en live, c'était hier!
Un concert qui s'est avéré complet en deux jours, puisque sur cette tournée DM n'a fait que 3 dates en France pour ce Delta Machine Tour 2014: 2 à Paris et une à Strasbourg avant de poursuivre vers l'Allemagne et les pays de l'Est.

Mon hésitation face au prix de la place (plus de 60 € quand même) fut récompensée par un show incroyable d'1 heure 45, le plaisir de voir un trio mythique qui n'a pas pris une ride et pour qui  l'expérience de près de 30 ans de scène est gage de qualité et de maturité. (Le groupe a quand même été formé en 1979.  Je n'étais même pas encore née !)


En première partie, j'ai découvert The Soft Moon (et non Feather comme c'était le cas à Paris et qui est annoncé sur le site du zénith de Strasbourg) , groupe américain que je ne connaissais pas. On retrouve des influences new wave comme chez DM, mais en plus brouillon, les voix sont plus crillardes.

20h, les lumières s'éteignent, une musique électro se met à résonner, le public s'échauffe et tape dans les mains. Les écrans géants s'allument, il est 20h15 lorsque les trois membres du groupe entrent sur scène, Dave Gahan en tournant sur lui même comme une toupie. D'emblée, il magnétise la salle, je suis surprise de voir qu'il a l'allure d'un jeune homme, mince, musclé et tatoué, les yeux maquillés, dans un débardeur en cuir pailleté, il a toujours la même classe que dans les années 80! Et surtout une énergie incroyable, communicative.


Le concert s'ouvre par le tube issu de leur dernier album : Welcome to my world. S'en suivent plusieurs titres de Delta Machine, (Retrouvez ma critique de cet album ici ) dont un de mes morceaux préférés : Should be highter. Mais ils interprètent aussi d'autres titres, beaucoup plus vieux : Walking in my shoes (1993), Black Celebration (1986), d'autres un peu plus récents comme le morceau Precious (2005) accompagné pour support visuel de plein d'images de chiens de toutes races !  (ci dessous un extrait du live de Tel Aviv pour ce même morceau)


Avec Policy of Truth, DM met la foule en liesse, les vieux tubes ça fait toujours son effet! De plus, Dave Gahan s'amuse à faire chanter le public, à faire durer la chanson.


Alors que le concert monte en puissance, que le public est chaud, au bout de 45 min environ de cette première partie du concert, le trio anglais quitte la scène quelques instants. Martin L Gore revient alors seul pour une superbe interprétation de deux morceaux calmes, en acoustique, Slow et But not tonight que je ne connaissais pas. Il dévoile ainsi sa très belle voix suave sur les notes de piano de Peter Gordeno, le tout est très délicat.

Après cet interlude, Dave Gahan revient, avec toujours la même énergie. Lorsque les premières notes des A Pain that I'm used to se font entendre, le public des gradins se lève, la foule s'électrise, on en a des frissons ! S'en suivent plusieurs tubes : A Question of Time, Enjoy the Silence (ils font durer le plaisir de ce tube en faisant reprendre le refrain en choeur par le public pendant plusieurs minutes). Puis, sur Personal Jesus, la foule saute et tape dans les mains, là aussi le refrain est repris en chœur. Et les tubes continuent avec Just can get enough...

L'ensemble du concert mêle donc des morceaux rock pure new wave et d'autres plus électro, plus récents. Les trois décennies Depeche Mode sont représentées. Le tout toujours supplanté de la voix grave, sombre et fascinante du chanteur - crooner qu'est Dave Gahan. Malgré ce coté sombre, limite gothique par moment, les morceaux sont souvent entraînants et magnétisent la foule au plus haut point. On garde les refrains en tête longtemps après.

De plus, la mise en scène est à souligner également, ce show est savamment mis en avant par trois écrans géants diffusant clips, vidéos, images, ou zoom sur le trio, selon les morceaux. Bref, un concert à la fois rassurant et surprenant, empreint de gravité et de dynamisme. Peu de "vieux" groupes arrivent ainsi à doser ces contrastes avec autant de brio !

La Set list (récupérée sur le site des Inrock'!) :
Welcome To My World  (Delta Machine, 2013)
Angel (Delta Machine, 2013)
Walking In My Shoes (Songs of Faith and Devotion, 1993)
Precious (Playing the Angel, 2005)
Black Celebration (Black Celebration, 1986)
Should Be Higher  (Delta Machine, 2013)
Policy Of Truth (Violator, 1990)
Slow (acoustique)
But Not Tonight (acoustique)
Heaven (Delta Machine, 2013)
Behind The Wheel (Music for the masses, 1987)
A Pain That I’m Used To (Playing the angel, 2005)
A Question Of Time (Black Celebration, 1986)
Enjoy  The Silence (Violator, 1990)
Personal Jesus (Violator, 1990)
Shake The Disease (acoustique) (single, 1985)
Halo(Violator, 1990)
Just Can’t Get Enough (Speak and Spell, 1981)
I Feel You (Songs of faith and devotion, 1993)
Never Let Me Down Again(Music for the masses, 1987)

A lire aussi cet article du Monde décrivant très justement le concert donné à Paris le 31 janvier, le même qu'à Strasbourg 2 jours après !

La tournée de Depeche Mode en Europe : http://www.depechemode.com/tour/

samedi 1 février 2014

L'amour est un crime parfait

Les frères Larrieu ont réalisé ici une sorte de thriller psycho-sentimental plutôt bien ficelé, tiré du roman Incidences de Philippe Djian.


L'histoire :
Marc (interprété par le génial Mathieu Almaric) est professeur de littérature à l'université de Lausanne, (D'ailleurs, très beau bâtiment vitré au milieu des montagnes enneigées) où il apprend "l'art d'écrire et accessoirement l'art d'aimer" à de jolies étudiantes, selon ses propres dires. En effet, il ramène de temps en temps dans son chalet isolé au milieu de la montagne de belles étudiantes fascinées par leur professeur de littérature.


Un jour, il reçoit la visite d'un inspecteur de police : sa dernière conquête a semble-t'il disparu. S'agit t'il d'une fugue, d'un accident, d'un drame?
La jeune et séduisante belle-mère de l'étudiante disparue, interprétée Maiwenn, vient ensuite à sa rencontre. Ils vont progressivement se rapprocher...


Mais bientôt Marc va se retrouver sous pression et vite dépassé, que ce soit au niveau familial, professionnel et sentimental. En effet, il doit calmer la jalousie de sa soeur (Karin Viard) avec qui il partage le chalet et entretient des relations troubles ou encore faire face au harcèlement sexuel d'une de ses élèves (Sara Forestier), très déterminée à avoir des cours particuliers... 

Bande-annonce :

Si dans la première partie du film le rythme est plutôt lent le temps de faire connaissance avec les personnages, une certaine tension se met ensuite en place, le film devient angoissant tout en gardant un coté décalé, légèrement absurde. Un comique de situation cher aux frères Larrieu, que l'on retrouvait déjà (un peu trop à mon goût) dans Peindre ou faire l'amour.

Le cadre du film est à la fois beau et inquiétant : il commence par Marc conduisant dans de petites routes de montagnes enneigées, s'enfonçant dans l'obscurité. Une métaphore pour ses propres ténèbres? Durant tout le film, il fait froid, il neige, le printemps est attendu avec impatience et les protagonistes se réchauffent comme ils peuvent, privilégiant la chaleur humaine.


Ce film ne serait pas le même sans la forte présence de Mathieu Almaric qui joue à la perfection le prof doux-dingue, comme à son habitude, il est à la fois drôle et flippant ! Karin Viard est excellente aussi dans le rôle de la sœur possessive, on a du mal à cerner sa personnalité. Tous deux sont shootés à la nicotine, ils fument cigarette sur cigarette comme un besoin incontrôlable pour ne pas exploser de colère ou d'angoisse.


Toutefois, certaines scènes m'ont semblé surjouées. En effet, la diction et le choix des mots ont certes toute leur importance pour ce prof de littérature et sa soeur bibliothécaire, mais, de là à s'échanger des répliques dignes d'une pièce shakespearienne, c'est des fois un peu exagéré.
Autre démesure : il semblerait que toutes les étudiantes en littérature soient de jeunes et jolies nymphomanes, c'est terriblement cliché !

Cela dit, le film tient la route, c'est plaisant à regarder, je ne me suis pas ennuyée et ai même été surprise par le dénouement. On peut regretter que le profil psychologique des personnages ne soient pas davantage dévoilé, mais cela laisse une part de mystère, l'impression de ne pas forcément tout comprendre. Mais c'est aussi peut-être ça l'effet escompté du film !

L'amour est un crime parfait / Jean-Marie et Arnaud Larrieu, avec Mathieu Almaric, Karin Viard, Maiwenn, Sara Forestier, Denis Podalydès... Sorti le 15 janvier 2014.


vendredi 17 janvier 2014

Dans la tête de Ben Stiller

Après les films d'auteurs asiatiques aux sujets plutôt graves, un peu de légèreté avec une comédie américaine de et avec Ben Stiller. La vie rêvée de Walter Mitty est une sorte de conte moderne, une comédie d'aventure avec un petit coté burlesque. Loin d'être un grand film, The secret Life of Walter Mitty (titre original qui est quand même bien trouvé vu l'endroit où travail le héros !) est toutefois un bon divertissement.


L'histoire : Walter Mitty est chef du service des négatifs du célèbre magazine de photos Life. Il a une vie assez monotone, rêve de sortir avec sa nouvelle collègue de la comptabilité mais n'ose pas trop l'aborder. Du coup, il s'imagine plein d'aventures extraordinaires dans lesquels il est une sorte de super héros irrésistible aux yeux des femmes. Et lorsqu'il s'inscrit sur un site de rencontres, le manager du site le contacte pour lui demander de compléter son profil, notamment les lieux où il a été car celui-ci est vide. Il ne peut que répondre Phoenix, ce qui traduit le vide dans son existence.


Le jour où le célèbre magazine est racheté pour passer en version online, c'est la révolution au sein de la rédaction. Un célèbre photographe a envoyé à Walter LA photo à mettre en Une du dernier numéro, mais, manque de pot, ce dernier n'arrive pas à mettre la main dessus ! S'il ne veut pas être viré, et surtout par conscience professionnelle, il doit absolument la retrouver. Lorsqu'il apprend que le photographe qui a pris ce fameux cliché est au bout du monde, il prend son courage à deux mains et saute dans le premier avion pour ... le Groenland. S'en suit tout une série de péripéties à la recherche du célèbre photographe qui semble se déplacer plus vite que son ombre.

Bande-annonce :

C'est une comédie douce-amère et, si je n'ai pas vraiment rit pendant le film, (les ficelles sont tellement grosses), on sourit souvent. Le scénario est prévisible, on est rarement surpris. Ce film a un grand coté naïf, on peut le prendre comme un joli conte ou alors trouver cela carrément niais.  



Toutefois, le jeu d'acteur de Ben Stiller en mec perdu dans sa vie vaut le détour. De plus, on est ébloui par les superbes paysages du grand Nord, les scènes du film que j'ai préféré se passent d'ailleurs lors de son voyage groenlandais - islandais où il fait des rencontres étonnantes. 
Ce périple aura pour effet de le désinhiber, de lui donner le goût de l'aventure, et surtout d'avoir confiance en lui. Une sorte de voyage initiatique en quelque sorte.


En terme de réalisation, les scènes qui se passent dans la tête de Walter se succèdent aux scènes réelles. On a droit à plusieurs parenthèses de ce genre, surtout au début de ce film. Si l'idée est bonne, Ben Stiller exploite un peu trop cette idée pour en faire une sorte de clip de super héros à l'intérieur de son film.

Par ailleurs, il a le mérite de mettre en évidence une réalité sociale dans le milieu de la presse écrite ces dix dernières années : la chute des ventes, le passage au numérique, les restructurations, licenciements etc. La fin d'un monde en quelque sorte. Face à ce monde où tout va trop vite, il subsiste quand même quelques repères, comme ce photographe, Sean, (interprété par Sean Penn) réfractaire à toute évolution technologique, qui accorde un rôle primordial à la dimension humaine du métier de photographe.


Dans l'ensemble, on passe quand même un bon moment dans cette vie rêvée de Walter Mitty, notamment grâce aux belles images, à l'interprétation de Ben Stiller et au bon rythme du film. De plus, la bande-son est plutôt sympa avec des titres de José Gonzales, Junip, David Bowie, etc.