mercredi 13 mai 2015

Après la prison, retour à la vie normale? Rectify, une belle série à forte dimension psychologique.

Rectify est une série américaine sortie en 2013. La première saison fut diffusée sur ARTE en octobre 2014. Avec un peu de retard, je viens de regarder la première saison de cette belle série qui contient 6 épisodes de 45 minutes environ et se regarde assez rapidement.


L'histoire : Daniel Holden a passé 19 années en prison, accusé d'avoir violé et tué une adolescente de 16 ans alors qu'il en avait 18. Dans le couloir de la mort depuis des années, il finit par être disculpé par des analyses ADN. A sa sortie, sa famille vient l'accueillir avec beaucoup d'émotion.


Daniel doit alors réapprendre à vivre parmi les vivants après avoir passé presque deux décennies, soit toute sa vie d'adulte, dans une pièce sans fenêtres. Il redécouvre des joies toutes simples comme se coucher dans l'herbe, écouter de la musique, voir le soleil se coucher, etc.  Mais ce n'est pas évident de reprendre une vie "normale" après avoir passé autant d'années en prison, d'autant plus que bien des choses ont changé en vingt ans.

Trailer :

Sa famille tente de gérer son retour tant bien que mal : sa soeur Amantha lui est très dévouée et semble avoir vécu toute sa vie pour faire libérer son frère, sa mère s'est retranchée dans sa bulle, son jeune frère, ado, découvre ce grand frère qu'il n'a jamais vraiment connu... Daniel se rapproche également de Tawney, l'épouse de son demi-frère, douce jeune femme très pieuse.
Cependant, Daniel et sa famille doivent  faire face à la méfiance des habitants de cette petite ville américaine, car nombreuses sont les personnes qui le croient coupable malgré sa libération, même parmi la police. Entre crainte et fascination, la petite ville puritaine a des sentiments très partagés envers cet ancien détenu.

Daniel et Tawney

Le personnage de Daniel est froid et mystérieux. L'acteur Aden Young interprète à la perfection cet homme désorienté à sa sortie de prison plongé subitement dans le monde réel. Il semble toujours perdu dans ses pensées, dans la bulle qu'il s'est créé pendant presque vingt ans. Sa retenue et son manque d'émotion en font un personnage très étrange, assez froid. Si on peut se montrer compréhensif ou ému, on s'interroge nous aussi sur sa culpabilité dans l'affaire pour laquelle il a été condamné. C'est très subtile. Cette série me fait penser par moment à Homeland (la sortie de captivité, le retour à la vie normal, le doute sur une éventuelle culpabilité, l’Amérique puritaine...) ou a True Detective pour les longs plans lumineux, la psychologie des personnages.


Le rythme de la série est assez lent, sans être ennuyeux. Pas de long discours dans cette série, mais des dialogues brefs, souvent incisifs. Les plans sont très beaux, quelques fois poétiques. Le générique de la série annonce déjà la couleur.

Générique de la série :


Avant d'être une série policière, Rectify est avant tout le portrait d'un homme que la prison a brisé, la peinture d'une petite ville américaine et un arrêt sur image de la société d'aujourd'hui. C'est davantage une enquête psychologique. L'écriture du scénario révèle une grande sensibilité et dépeint ces personnages avec beaucoup d'émotion, avec de nombreuses ellipses et non- dits, ce qui contribue finalement à la richesse de la série.

Amantha, la soeur de Daniel

Ce qui est sûr, c'est qu'il ne faut pas être pressé dans Rectify mais qu'on ne s'ennuie pas pour autant. De plus, on ne peut qu'être touché par cette histoire qui pourrait être inspirée de faits réels.
On attend la saison 2 avec impatience !


mercredi 22 avril 2015

Mémoire d'un siècle par "La cuisinière d'Himmler"

Marseille, 2012. Rose a 105 ans, vit encore dans son petit appartement avec ses souvenirs et sa nostalgie. Elle fait le récit de sa vie rocambolesque puisqu'elle a en effet traversé un siècle, avec de nombreuses guerres et drames géo politiques. Cependant, malgré tous les drames de sa vie, bien que "cabossée" et dotée d'un certain fatalisme, elle est toujours parvenue à aller de l'avant, grâce à son envie de vivre et son penchant pour la vengeance.


Pour résumé l'histoire de cette centenaire au fort tempérament : Née en Arménie, elle vit sa famille se faire exécuter par les Turcs et parvint à s'enfuir en emportant avec elle une petite salamandre. Elle devint ensuite esclave sexuelle alors qu'elle n'avait pas 12 ans, avant de s'enfuir à nouveau et d'arriver en France où un couple l'adopta. C'est en Provence qu'elle passe de douces années et appris à faire la cuisine. Mais ces deux bienfaiteurs ne sont pas éternels et le calvaire continue après leur mort. C'est alors qu'elle rencontre Gabriel, qui deviendra l'amour de sa vie. Elle ouvre par la suite un petit restaurant à Paris où de grandes figures du XXème siècle viennent dîner, par exemple Sartre et Beauvoir. Mais l'arrivée d'Hitler au pouvoir viendra à nouveau chambouler son existence redevenue paisible. Pour sauver sa famille, elle se rapprochera d'Himmler, qui, après avoir goûté à sa cuisine et ses potions à bases de plantes naturelles lui proposera de la suivre en Allemagne pour être sa cuisinière personnelle en échange d'éventuelles informations concernant le sort de sa famille.
De plus, pendant plus de trente ans, elle emmènera partout avec elle sa précieuse salamandre qui constitue en quelque sorte la voix de sa conscience.
Après l'Allemagne nazie, elle vivra dans l'Amérique capitaliste en pleine "way of life" dans les années 60, puis parcourra la Chine communiste de Mao avant de revenir en France, à Marseille.

A chacune de ses nouvelles vies, elle travaille dans un restaurant et s'adapte aux habitudes alimentaires locales. C'est grâce à ses voyages et ses rencontres qu'elle enrichit ses connaissances culinaires pour devenir une cuisinière réputée.
Malheureusement, chaque fois qu'elle pense avoir trouvé une certaine stabilité et être heureuse,  un drame souvent  lié à la situation politique du pays va chambouler sa vie. Elle dit d'ailleurs dès le début du roman que le bonheur ne dure pas. A chaque fois, Rose se relève et entame un nouveau départ, dans un autre pays, avec d'autres personnes. Si, en apparence, elle semble toujours aller de l'avant, elle n'oublie pas les noms de ceux qui ont causé la mort de ses proches et n'hésite pas à revenir bien des années plus tard se venger, afin de soulager son âme, sa tristesse, son impuissance.

C'est une histoire personnelle attendrissante (bien qu'assez invraisemblable) mais aussi une plongée dans l'Histoire du vingtième siècle, puisque l'auteur dénonce dans ce roman le massacre des arméniens, l'horreur nazie, les collabos pendant l'occupation allemande, les positions ambiguës des intellectuels français, le capitalisme américain, la folie de Mao...
C'est grâce à sa forte personnalité, à sa furieuse envie de vivre, à sa sensualité, à un ego qu'elle n'hésite pas à mettre de coté si besoin et à ses vengeances personnelles que Rose parvient finalement à survivre à tout ça.

Si le roman est prenant et se lit vraiment facilement grâce à un bon rythme et une écriture plutôt légère, j'ai été un peu déçue par la fin, m'attendant un autre dénouement. En effet, au vue de la vie trépidante de cette centenaire, je m'attendais à une fin originale et surprenante ou, du moins, à une certaine morale. Or, il n'en ai rien. Cela dit, ça reste un livre plaisant à lire et intéressant, ne serait-ce que par le fait qu'il mette le doigt sur les génocides du vingtième siècle et la folie des grands dirigeants. Le tout est écrit avec un certain humour noir emprunt d'anticonformisme et d'une morale toute relative.

Franz Olivier Giesberg est un auteur et journaliste franco-américain. La Cuisinière d'Himmler est son 13ème roman

La Cuisinière d'Himmler / Franz Olivier Giesberg . - Gallimard, 2013

Quelques citations :

"Il m'a répondu qu'il fallait croire en l'homme malgré les hommes. Il a raison et j'applaudis. Même si l'Histoire nous dit le contraire, il faut croire aussi en l'avenir malgré le passé et en Dieu malgré ses absences. Sinon la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue." p. 36

" Je me sentais comme la nymphe qu'une colonie de fourmis a dérobée à une autre pour la réduire en esclavage. Nous autres, humains, nous avons beau nous pousser du col et nous vêtir de parure, nous ne sommes que des fourmis, finalement, comme celles que j'observais dans la ferme de mes parents et qui, obsédée par l'idée d'étendre leur territoire, passer leur temps à se faire la guerre." p. 62

"Je dois beaucoup au glanage. Il m'a donné ma philosophie de vie. Mon fatalisme. Mon aptitude à picorer le jour le jour. Mon obsession de toujours tout recycler, mes plats, mes déchets, mes joies, mes chagrins." p. 73

"Le bonheur, disait Emma Lempeur, ça ne se raconte pas. C'est comme une tarte aux pommes, ça se mange jusqu'à la dernière miette qu'on ramasse sur la table avant de lécher le jus doré qui macule les doigts." p. 146

"Je n'éprouvais désormais plus d'amour ni même d'indulgence pour moi. Grâce lui soit rendue : je crois que notre propension au narcissisme et à l'infatuation est la pire des choses; elle nous tire vers le bas. C'est à cause de ce vide en moi, par lui creusé, que je suis devenue increvable." p. 275

"Je ne me lasserai jamais de répéter ce qui fut une des plus grandes leçons de ma vie : il n'y a rien de plus stupide que les gens intelligents. Il suffit de flatter leur ego pour les manipuler comme on veut. La crédulité et la vanité marchant de pair, elles se nourrissent l'une de l'autre, même chez les plus grands esprits." p. 310

" La vie, c'est comme un livre qu'on aime, un récit, un roman, un ouvrage historique. On s'attache aux personnages et on se laisse porter par les événements. A la fin, qu'on l'écrive ou qu'on le lise, on a jamais envie de le terminer." p 349

jeudi 9 avril 2015

Immersion dans une prison pour femmes avec "Orange is the new black", une série au ton très juste

On était un peu triste que la série Weeds soit terminée, après sept saisons à suivre les aventures de cette mère de famille sexy et désinvolte devenue trafiquante de drogue. On peut dorénavant se consoler en regardant la nouvelle série de Jenji Kohan, Orange is the new black.


L'héroïne de cette série est là aussi une femme un peu borderline. Piper est une jolie trentenaire qui mène une vie plutôt banale et heureuse. Mais tout bascule lorsque son passé la rattrape et qu'elle doit payer pour ses erreurs de jeunesse. En effet, dix ans auparavant elle a trempé dans du trafic de drogue avec sa petite copine de l'époque, la sulfureuse Alex. Voilà donc que la douce et naïve jeune femme doit quitter son fiancé, sa famille et sa petite bulle pour purger une peine de prison de 8 mois entourée de délinquantes de toutes sortes : des filles blasées, sans tabou, dès fois brutales, dès fois attendrissantes... C'est un véritable choc des cultures pour Piper ! Elle découvre des conditions de vie difficiles, les petites humiliations du quotidien, avec notamment l'indifférence et la perversité des gardiens et, plus généralement, les dures lois de la prison entre co-détenues.

Trailer : 

Au début, Piper a pas mal de préjugés vis à vis de ses codétenues aux allures renfermées, un peu illuminées, souvent effrayantes. Mais, au fur et à mesure, elle apprend à les connaitre et se rend compte que ce sont justes des femmes qui, pour la plupart ont manqué de chance dans leur vie, ont fait de mauvaises rencontres ou ont voulu se défendre. 

Piper et Suzanne "folle-dingue"

On suit donc l'histoire de Piper qui retrouve en prison celle par qui tout à commencé, son ex copine Alex, pour qui elle éprouve des sentiments partagés. S'en suit toute une histoire entre son fiancé, sa copine Alex, sa meilleure amie qui vient d'avoir un bébé, sa famille...

Piper et Alex

Chaque épisode retrace en parallèle la vie d'une détenue avant la prison. De cette manière, on en apprend davantage sur le passé de ces femmes, ce qui les a amené à être ce qu'elles sont aujourd'hui : des prisonnières. On apprend à les connaitre en même temps que Piper et on finit par s'attaches à ces personnages : une ancienne cuisinière russe, une jeune junkie lesbienne, une arnaqueuse harceleuse, une braqueuse de banque, une ex sportive de haut niveau, une nonne militante, etc.


Cette série pointe aussi la ségrégation qui existe en prison avec l'appartenance à des groupes : le clan des blanches, celui des latinas, le clan du troisième âge et celui des femmes noires... Chaque clan a une chef de groupe, une "mère" adoptive, à la fois dure et bienveillante avec "ses filles". Ce qui constitue une sorte de famille recomposée pour ces femmes qui ont tout perdu ou presque.
Et c'est autour de ces différents clans que se construit une bonne partie de l'intrigue : des luttes de pouvoir pour l'attribution de privilèges comme celui de tenir la cuisine, la mise en place de marché noir et trafic en tout genre dans la prison, etc. Mensonge, manipulation, amitié, amour, déception et émotions en tout genre, voilà ce qui fait vivre ces femmes en prison.


Les personnages sont interprétés avec beaucoup de justesse par des actrices prometteuses. Tous sont entiers, avec  leurs qualités et leurs défauts, on en oublie presque que ce sont des actrices tellement elles jouent bien ! Il y a plein de protagonistes mais tous ont leur importance. La réalisatrice parvient à rendre compte avec beaucoup de maîtrise et de subtilité des émotions de ces femmes. Elle décrit leur quotidien avec force de détails, ce qui fait de Orange is the new black une série pleine de vie.
De plus, la série porte un regard omniscient sur tous les personnages puisque les gardien(e)s et le personnel administratif ne sont pas en reste. Tantôt sadiques, tantôt bienveillants, soufflant le chaud et le froid, ils ont un rôle déterminant dans cette vie en prison.


Enfin, la série est superbement bien construite, Jenji Kohan donne à ce huis-clos en prison une grande force qui réside notamment dans la complexité des relations entre les personnages. 
La réalisatrice n'y va pas par quatre chemins et le ton de la série est plutôt "cash" voir trash ! Oreilles sensibles s'abstenir. On y parle souvent de sexe, notamment entre femmes. Mais, malgré les paroles vulgaires, il y a  une grande sensibilité qui se dégage de la série, notamment à travers les cascades d'émotions qui secouent les personnages et l'évolution constante du personnage de Piper.


La série a été récompensée par plusieurs prix, notamment les Golden Globes 2015 (en tant que meilleure série comique, alors que je trouve qu'elle ne rentre pas du tout dans cette catégorie!)


vendredi 3 avril 2015

"The Voices", un film original entre drame, thriller et comédie noire

Marjane Satrapi, auteur des superbes BD Persépolis et Poulet aux Prunes s'est mise au cinéma ces dernières années. Après avoir adapté justement les deux opus pré-cités en films en 2007 puis 2011, elle se lance dans la réalisation en 2013 avec La Bande de Jota. Je n'ai vu aucun de ces trois films et c'est donc sans savoir vraiment à quoi m'attendre que je suis allée voir The Voice, son nouveau film.


The Voice est un film décalé, à la fois effrayant, drôle et kitch. L'histoire c'est celle de Jerry, un jeune homme gentil, un peu benêt (super bien interprété par Ryan Reynolds) qui travaille depuis peu dans une usine fabriquant des baignoires. L'ambiance dans cette entreprise est kitch et niaise à souhait. Lors d'une petite fête organisée par la direction, Jerry tombe sous le charme de la jolie fille de la compta, Fiona.


Mais Jerry est aussi quelqu'un de fragile et d'un peu perturbé : il voit régulièrement sa psy qui lui conseille de continuer à prendre son traitement. Car dès qu'il arrête de prendre ses pilules, Jerry entend des voix. Mais sans traitement, il porte aussi un regard beaucoup plus optimiste sur la vie Ainsi, lorsqu'il rentre chez lui, il peut discuter avec son chat Mr Moustache et son chien Bongo, qui constituent en fait son alter-égo. Le chien est sa bonne conscience et son chat lui dicte ses mauvaises pensées.


C'est donc un perpétuel dilemme entre le bien et le mal qui se passe dans sa tête. Et ça devient de plus en plus confus surtout après qu'il tue par "accident" la jolie Fiona ! Mr Moustache le chat l'incite alors fortement à trouver une copine à la regrettée Fiona, dont il conserve précieusement la tête dans son frigo...

Bande-annonce :

Ce sont les dialogues avec ses animaux qui sont le plus drôle dans ce film, notamment l'hilarant M Moustache. C'est une bonne trouvaille que de révéler ainsi ce qui se passe dans la tête d'un psychopathe, cela permet de désamorcer l'aspect dramatique de cette histoire.


The Voices est un film surprenant qui surfe sur les mélanges de genres : entre comédie, drame, gore, thriller et même comédie musicale sur la fin. Par ailleurs, Marjane Satrapi a créé un univers très graphique et coloré et réussit à faire de ce film une sorte de fable moderne.
De plus, le film est bien réalisé, l'humour noir permet de mettre de la distance l'horreur. Cependant, à trop mélanger les genres on s'y perd un peu.
Dans l'ensemble, je trouve que c'est une comédie noire un peu déjantée, portée par un Ryan Ryenolds remarquable en doux dingue psychopathe, mais, qu'à la fin on se sent un peu partagé, comme si on ne savait pas trop sur quel pied danser, si on doit rire ou pleurer.

Voices / film réalisé par Marjane Satrapi, avec Ryan Reynolds, Gemma Arterton, Anna Kendrick, Jacki Weaver...- 2015

lundi 30 mars 2015

"Le peigne de cléopatre": un roman prenant où alternent humour noir, suspens et psychologie

Le peigne de Cléopatre est un roman qui raconte les retrouvailles entre trois amis de longue date, Anna, Marie et Frédéric, à Stockholm. Tous trois ont eu des parcours chaotiques et se retrouvent à un moment de leur vie où ils se demandent quel sens lui donner, que ce soit après une rupture ou la perte d'un travail. Lors d'une soirée bien arrosée, ils décident de travailler ensemble et de créer une petite entreprise qui aurait pour objectif de résoudre les problèmes des gens. Car tout le monde à des besoins ou des problèmes. Que ce soit un évier bouché, une pelouse à tondre, des courses à faire, des démarches administratives à effectuer... Mais les trois amis ne s'attendaient sûrement pas à ce qu'une vieille femme martyrisée leur demande de supprimer son horrible mari contre une importante somme d'argent. Et lorsque ce vieux monsieur décède, le doute s'installe : l'un des trois serait il vraiment passé à l'acte ?


Ce qui débute comme une histoire plutôt légère (à l'image aussi de la couverture, très "girly") se transforme petit à petit en récit à énigme, à suspens. Puis, c'est  la dimension psychologique qui prend le dessus pour nous dévoiler avec parcimonie les failles et les secrets bien gardés de ces trois personnages : la dynamique et tumultueuse Anna, la discrète et fragile Marie et le mystérieux Frédéric. En effet, la demande incongrue de la vielle femme va secouer la conscience des trois amis, les interroger sur leurs valeurs et faire resurgir les démons du passé. Finalement, il s'avère qu'ils ne se connaissent pas si bien que ça. Ce récit est prenant car, bien que ce ne soit pas un roman policier, on est tenu en haleine jusqu'aux dernières pages.

L'écriture est fluide, simple mais rythmée. Ce roman de 315 pages se lit finalement très rapidement et nous réserve bien des surprises.
L'auteure, Maria Ernestam est une journaliste et écrivain suédoise. Comme c'est le cas de nombreux auteurs nordiques, il ressort de son roman un ton bien particulier empreint d'humour noir et de légèreté. Or, les thèmes abordés sont tous sombres et graves, que ce soit la mort, la solitude, la tristesse, les méandres de l'âme humaine, etc. C'est ce contraste qui fait la richesse de ce roman, qui apparaît comme une sorte de conte moderne.


samedi 21 mars 2015

Quand Tim Burton fait autre chose que du Tim Burton, ça donne un bioptic plutôt réussi.

On connait et apprécie (ou pas, c'est selon) Tim Burton pour ses films à l'ambiance sombre et fantastique (Beetlejuice, Batman, Edward aux mains d'argent, L'étrange Noël de Monsieur Jack, Sleepy Hollow, Sweenie Tod, etc), son ambiance magique, son humour noir, ses films en stop-motion (Frankenweenie), ses acteurs fétiches (Johnny Deep) et... ses personnages aux grands yeux.




Par contre, vous ignoriez peut-être  d'où lui vient cette manie de créer ces personnages aux grands yeux!
Avec Big Eyes, Tim Burton a voulu rendre hommage à une femme peintre dont il s'est inspiré pour créer ses personnages : Margaret Keane. Il prouve ici qu'il peut faire autre chose que du "Tim Burton" avec ce bioptic romancé qui retrace l'histoire d'une peintre américaine. 


Début des années 50, Margaret quitte son mari avec sa fille et part démarrer une nouvelle vie à Los Angeles où elle retrouve une amie de longue date. Mais ce n'est pas évident d'être une jeune mère célibataire à cette époque, de trouver du travail et un logement sans "mari". Peindre des enfants aux grands yeux est son passe-temps favori, et c'est en exposant ses tableaux dans le quartier des artistes qu'elle rencontre l'élégant Walter Keane. Beau parleur, séduisant, fortuné, Margaret tombe sous le charme de cet inconnu. Et, alors que son ex mari menace de lui prendre sa fille au vue de sa nouvelle situation précaire, une demande en mariage rapide et inattendue de la part de Walter semble lui assurer un avenir garantit.

Margaret (Amy Adams)

Les deux amoureux et peintres amateurs essaient de percer dans une ville qui ne jure que part l'art moderne à ce moment là. Et, lorsque certains s’intéressent de plus près aux toiles de Margaret, qui signe dorénavant Keane tout comme son mari, ce dernier s'attribue progressivement son travail. Tout cela se fait très progressivement, presque sans faire exprès. Et lorsque les "Big Eyes" de Margaret rencontrent un succès fou, ses personnages étant dérivés à toutes les sauces, Walter s'attribue le succès et la fortune de sa femme.

M et Mss Kean

une des peintures de Margaret

Pendant une bonne partie du film on se dit que ce nouveau mari n'est pas si mal, que ce n'est pas de sa faute.
Mais, au fur à mesure que l'on avance dans l'histoire, c'est comme lorsqu'on gratte sous le vernis de certaines peintures, on découvre les vices cachés, les mensonges, les malversations... Et à un moment donné, la vie de Margaret se transforme en enfer. Je ne vais pas en dire davantage si ce n'est qu'on se laisse prendre par cette histoire. 

Bande annonce :



Après vérification dans Wikipédia, il s'avère que Tim Burton s'est autorisé quelques libertés avec les dates et a ainsi réduit la chronologie des événements sur une dizaine d'année.

Alors, bien sûr, ce n'est pas un film mémorable, il est au contraire plutôt banal. Cependant, j'ai trouvé intéressant l'hommage rendu à cette femme peintre, qu'on aime ou non son travail. Ça reste une histoire touchante, un portrait des années 50, époque où il était difficile pour une femme de se faire une place, de gagner en indépendance. 
Certes, les traits des personnages sont forcés : Margaret semble bien trop douce et trop naïve par moment et Walter (interprété par Christoph Waltz) ressemble davantage à un clown arrogant qu'à un prince charmant (charmeur) avec toutes ses simagrées, mais je vois ça comme une petite touche comique à la Tim Burton qui aime toujours caricaturer ses personnages. 


C'est aussi un film sur le milieu de l'art, notamment l'apparition d'une nouvelle forme d'art populaire dans les années 60, suivi du développement d'une culture de masse, des produits dérivés, etc.

Enfin, on peut souligner le soin apporté aux images qui sont très lumineuses et nous offrent de belles vues de Los Angeles. Les décors ainsi que les personnages sont très stylisés. L'ensemble créé un sympathique charme vintage. De plus, la musique est bien choisie (musique composée par Dany Elfman et quelques morceaux de Lana Del Rey.) 



Et voici comment était la véritable Margaret Keane dans les années 60 :

source : Getty image

Et voici un photo de la vraie madame Keane et son interprète aujourd'hui:



lundi 16 mars 2015

Les prémices de la sexologie dans l'Amérique puritaine des fifties : Masters of Sex

Je viens de terminer les deux saisons de la série Masters of Sex qui raconte de manière romancée l'histoire vraie des pionniers de la sexologie dans les années 50, le professeur William Masters et son assistante Virginia Johnson (cette dernière est d'ailleurs décédée en 2013, l'année où est sortie la série aux Etats-Unis).


Bill Masters est un gynécologue de renom aux allures de dandy un peu coincé, spécialiste de la stérilité. Il effectue en parallèle de son activité une étude sur les mystères de la sexologie. D'abord en cachette chez une prostituée, il finit par avoir ensuite le consentement de son ami le doyen de l'université pour développer son étude au sein même de l’hôpital universitaire. Mais il lui manque un regard féminin pour comprendre et analyser tous ces comportements sexuels. C'est alors qu'il rencontre la sulfureuse Virginia Jonhnson, femme divorcée, indépendante, mère de deux enfants, curieuse et décidée à apporter sa pierre à l'édifice de la découverte de la sexologie. D'abord embauchée en tant que secrétaire de Bill Masters, elle deviendra son assistante, son associée, un soutien à toute épreuve et bien plus encore... Tous deux vont faire face à l'ignorance et aux nombreux préjugés et tabous qui entourent le domaine de la sexualité aux USA à cette période. Mais cela ne se fera pas sans heurts.

Virginia Johnson (Lizzy Caplan)

Bill Master est fasciné par la personnalité de Virginia, son optimisme à toute épreuve, sa vie de femme émancipée (ce qui est très rare dans les années 50). Elle enchaîne les relations et semble n'avoir aucun tabou concernant sa vie sexuelle. Mais derrière son apparente confiance en soi, on découvrira par la suite quelques fragilités. Tout le contraire de Bill Master qui est un homme ambigu, ambitieux, secret, autoritaire, renfermé, même avec sa femme qui joue pourtant le rôle de l'épouse parfaite des années 50 ! Tous deux essaient d'avoir un enfant, mais il se montre très froid et distant avec elle. De plus, il n'hésite pas à  mentir à son entourage pour préserver sa fierté.

Trailer saison 1 :

Le travail de Bill Master et de Virginia consiste à regarder des couples pendant l'acte et à étudier les différentes phases d'un rapport sexuel. En gros, ils accueillent des volontaires, seul(e)s ou accompagnés et étudient leurs comportements afin de voir quelles sont leurs réactions et comment fonctionne le plaisir. Jusqu'au jour où Bill suggère à Virginia de se mettre eux aussi aux travaux pratiques afin d'étudier au plus près les manifestations du plaisir. Mais tout cela d'un point de vue purement professionnel bien sûr... S'en suit une relation très confuse entre les deux protagonistes, qui restent toujours très détachés, très professionnels, fuyant toute démonstration sentimentale.

Bill Masters (Michael Sheen) et Virginia Johnson (Lizzy Caplan)

Toute cette histoire pourrait sembler facilement vulgaire ou racoleuse, mais c'est sans compter le talent de la réalisatrice Michelle Ashford. Certes, on voit souvent des corps nus et des scènes d'ébats mais tout cela est filmé avec distance et de manière scientifique. Ce sont les personnalités complexes des protagonistes qui font finalement tout l'intérêt de la série, et ce, notamment, grâce à la superbe interprétation des acteurs.

On retrouve des décors à la Mad Men, un portrait de l'Amérique puritaine des fifties où l'homosexualité est considérée comme une maladie, où les Noirs sont discriminés, où les femmes restent au foyer et où le machisme est permanent, même chez les professeurs soit-disant avant-gardiste. Par ailleurs, la série gagne en épaisseur grâce à une foule de personnages secondaires : Libby, la femme de Masters, petite femme blonde douce, discrète, vivant dans l'ombre de son mari, "le" professeur DePaul, femme médecin courageuse et déterminée tentant de rendre public son étude pour la prévention du cancer de l'utérus, avec qui se liera d'amitié Virginia, ou encore Betty, cette prostituée au fort caractère mais au grand coeur qui, après avoir aidé Masters à ses débuts, va devenir sa secrétaire.

Betty (Annaleigh Ashford)

Libby (Caitleen Fitzgerald)

Si la première saison était centrée sur le travail de Bill Masters et de Virginia ainsi que sur leur relation, au point que par moment cela m'ait semblé un peu lassant, cette deuxième saison va beaucoup plus au fond des choses. Elle s'attarde davantage à nous faire connaitre des personnages "secondaires" tout en nous plongeant dans cette Amérique des années 50. De plus, on entre un peu plus dans la psychologie complexe de Bill Masters, un homme tellement fier, hautain et cassant, qui ne s'ouvre jamais.

Bref, l'ensemble de la série est bien ficelée, avec de bons acteurs, un bon rythme. C'est tout à l'honneur de la réalisatrice car ce n'était pas évident de réaliser une série sur la sexualité sans tomber dans le voyeurisme ou la vulgarité.
Je ne vais rien révéler de plus sur cette saison 2. Si ce n'est qu'on a envie de voir la 3 rapidement ! (diffusion prévue aux Etats-Unis été 2015)

Masters of Sex / série américaine réalisée par Michelle Ashford, d'après le roman de Thomas Maier inspirée de l'histoire vraie de Masters et Johnson . - avec Michael Sheen, Lizzy Caplan, Caitlin Fitzgerald, etc. . - Saison 1 : 2013, saison 2 : 2014, saison 3 : prévue courant 2015.

Aller, et en bonus, une photo du vrai William Masters et de la vraie Virginia Johnson :


Moins glamour que dans la série, n'est-ce pas ?