dimanche 7 juin 2015

Ibeyi, un duo à part, entre soul, pop et musique du monde

Article mis à jour le 06/10/2017.
>>Voir plus bas mon avis sur le nouvel album (et le nouveau concert)

Billet de juin 2015

Cela fait longtemps que je n'ai plus parlé de musique sur ce blog. Déjà, parce que j'en écoute moins qu'avant mais aussi, et surtout, parce que j'ai beaucoup plus de mal à dire pourquoi j'aime bien un groupe ou une musique contrairement à un film ou un livre où les mots me viennent beaucoup plus facilement.
Je vais essayer de remédier à cela en vous parlant aujourd'hui d'un duo musical que je connaissais déjà un peu mais que j'ai pu vraiment découvrir et apprécier en concert.
Il s'agit d'Ibeyi, un duo formé par deux jumelles franco-cubaines âgées d'à peine vingt ans, Lisa et Naomie. Nées d'un papa cubain et d'une maman vénézuélienne, elles ont baigné dès leur plus jeune âge dans la musique (leur papa était un percussionniste renommé qui a joué notamment dans le Buenos Vista Social Club) et leurs influences musicales sont variées, allant de la soul, au jazz, en passant par le hip-hop et la musique traditionnelle Yoruba.


En effet, les jumelles affirment haut et fort leur héritage Yoruba, cette langue et culture provenant des anciens esclaves du Nigéria et du Bénin envoyés à Cuba.
Elles expliquent cet héritage en début de concert en précisant que le mot I-Bey-I signifie "jumeaux" en yoruba. Elles allument ensuite deux petites bougies en hommage sans doute à leur père et leur grande soeur récemment disparus. Leur père qui leur a transmis tout un héritage musical puisque l'instrument privilégié de Naomie est le cajon, une percussion sud-américaine en forme de boite perçée. 
Après cette introduction touchante, elles entament directement un chant à capella et on est d'emblée scotché par leurs voix chaudes et puissantes. Leur musique oscille entre soul, musique du monde et pop.
S'en suit une heure de concert où l'on ne s'ennuie pas un seul instant.

mama says

Les deux jeunes femmes chantent la plupart du temps d'une même voix, souvent à cappella pour commencer, puis se rajoutent les instruments, piano (joué par Lisa) puis percussions (jouées par Naomie).

chant yoruba a cappella :


Pour résumer, Ibeyi c'est un duo entre tradition et modernité, qui revendique un fort héritage familial et culturel avec les chants yoruba mais n'hésite pas à exploiter des sons plus modernes, à la fois pop, électro et hip hop.

Ghost :

Ibeyi c'est aussi un duo entre grâce et puissance, grâce par la simplicité et gentillesse qui émanent des deux jeunes femmes, puissance par la force de leur voix et des chants à cappella à vous donner des frissons, même par un temps caniculaire. Âgées d'à peine vingt ans, elle ont une maturité et une maîtrise de la scène assez bluffante.

Enfin, Ibeyi c'est un duo en toute sobriété, puisque les deux soeurs font tout elles mêmes : les chants, les percus, le lancement des sons... Et ça fait plaisir de voir un groupe jouer de manière sobre, sans artifice, avec le sourire et une joie de vivre vraiment communicative. En effet, Lisa et Naomie sont adorables, toutes souriantes, contente d'être là et de partager leur musique avec le public. Un enthousiasme et une énergie communicative.

River (live)

L'écoute du disque et différente, plus posée, plus musicale contrairement au concert où les voix ressortent davantage. Mais dans les deux cas, j'adore.



Ibeyi / Ibeyi, 2014
http://www.ibeyi.fr/


Concert du 5 octobre 2017


Revoir Ibeyi sur scène deux ans après et toujours autant apprécier cet attachant duo, c'est prometteur !
Âgées seulement de 22 ans, les jumelles reviennent présenter leur second album intitulé Ash (cendres). Un nouvel album où se font toujours sentir de multiples influences, allant de la musique africaine et latine à l'électro et à la pop. Un joyeux mélange métissé pour un résultat tout aussi riche et foisonnant que le premier album.
La couverture de l'album Ash  a été réalisée par l’artiste JR.


Deathless est un des morceaux phares de ce nouvel album. Une musique assez joyeuse qui raconte en fait une altercation raciste dont a été victime Lisa quand elle avait 16 ans, à Paris.
Chaque morceau est un témoignage sur le monde actuel : le racisme, la féminité, etc. Les deux soeurs chantent souvent en anglais, mais aussi en espagnol et en Yoruba ce qui contribue à l'esprit métissé de ce bel album.

I wanna be like you est un morceau écrit par Lisa pour dire son admiration pour sa soeur Naomi.



L'album est à découvrir sur Deezer.



Sur scène, c'est toujours un plaisir de voir ces deux soeurs si complices et pleines de joie de vivre, d'une simplicité attachante. Vêtues de leurs combis rouges, elles dégagent plein de bonnes vibes et une énergie communicative. Leurs chants a cappella sont toujours aussi magnifiques : leurs voix chaudes nous envoûtent littéralement et on est comme fascinés par leur présence sur scène ! De plus, Naomi excelle en percussionniste ! Elles utilisent également la technique du looper, comme le fait Jain, pour faire des "boucles". Une musique réfléchie, bien construite, envoûtante, dès fois mélancolique d'autres fois festive.

Le concert fut vraiment agréable, mais 1h15 de live, ça passe super vite quand on est dans de bonnes dispositions !

mercredi 3 juin 2015

La garçonnière : Un roman palpitant, émouvant,surprenant et superbement écrit !

La garçonnière est un superbe roman écrit d'une main de maître par Hélène Grémillon, jeune auteure française qui s'est fait connaitre par Le Confident en 2010  (voir mon avis ici ).
J'ai dévoré ce deuxième roman et le recommande chaudement.
Bien que le titre soit peu évocateur, ce récit parle de l'Argentine post dictature, d'un pays qui tente de tourner la page, d'amour, d'une vie de couple, de sexe, de psychanalyse, de blessures enfouies, d'enfants disparus et bien sûr, de secrets.



L'histoire : en 1987, à Buenos Aires, un psychanalyste, Vittorio, retrouve son appartement saccagé et sa femme, Lisandra, défenestrée. Accusé par la police de l'avoir poussé par la fenêtre, il est alors placé en détention. Mais une de ses patientes, Eva Maria, est  convaincue de son innocence et va mener sa petite enquête. Eva Maria est une femme blessée, solitaire, meurtrie par la disparition de sa fille il y a des années qu'elle pense avoir été kidnappée par la junte. Hantée par ce souvenir, elle se plonge dans cette enquête à corps perdu et n'est pas au bout de ses surprises.
Elle enquête alors sur les proches de Vittorio et notamment ses patients. Puisque le psychanalyste enregistrait toujours la dernière séance de ses patients sur des cassettes, elle a matière à réfléchir.
Ainsi, on est ému en même temps qu'elle par le témoignage d'Alicia, une femme aigrie pleine de regrets, jalouse des femmes plus jeunes et de sa beauté perdue. On est intrigué puis écueuré par le passé de Felipe, un ancien membre de la junte militaire. On est ému et horrifié par le témoignage de Miguel, un pianiste emprisonné par la milice sous la dictature qui a subit les pires atrocités.
Au fur et à mesure de son enquête, Eva Maria découvre que tout le monde a des secrets et pourrait faire un suspect potentiel. Et que les apparences sont souvent bien trompeuses.
Qui était réellement Lisandra? Quel était son secret à elle? Pourquoi est-elle morte?

Sans révéler le dénouement, je peux juste dire que la fin est terrible et complètement inattendue et que c'est vraiment dans les toutes dernières lignes qu'on comprend le titre du roman.
Le plus tragique, c'est que l'auteur indique en prologue que son récit est inspiré d'une histoire vraie.

L'écriture est originale, remarquable. C'est un mélange de genres narratifs et de figures de style, avec, par exemple, des passages sans ponctuation ou d'autres avec des phrases très courtes. Cela rend son écriture souvent percutante, directe, et a pour effet de mettre le lecteur à bout de souffle tout comme les personnages et de le tenir en haleine tout au long du roman. Un style qui est pour beaucoup à la réussite de ce formidable roman, entre thriller psychologique, enquête, témoignage historique et drame intimiste.
A lire rapidement !



Quelques citations :

"quarante-neuf cinquante cinquante et un cinquante-
Vittorio c'était le bon elle l'a tout de suite senti

deux cinquante-trois cinquante-quatre cinquante-cinq
ses questions ses réponses et même leurs silences leurs

cinquante-six cinquante-sept cinquante-huit cin-
désaccords elle a toujours été à l'aise avec lui jamais

quante-neuf soixante soixante et un soixante-
nias ou arrogant ni jamais insidieux quand elle avait

deux soixante-trois soixante-quatre soixante-cinq
envie de rire c'était une envie de rire complice pas

soixante-six soixante-sept soixante-huit soixante-neuf
une envie moqueuse mesquine rire de lui de ses interpré-
[...] " p55.

"[...]On a beau dire, les mots réduisent tout, la parole a beau tenter d'être précise, elle ne pourra jamais rendre compte du dilatement du temps, son débit devrait varier comme un métronome pour respecter l'espace-temps d'une action. La seule chose de bien avec la parole, c'est qu'elle délivre la voix, pour le reste, elle n'est pas fiable.[...]" p 169

"La Monstruosité ne se considère jamais monstrueuse, elle trouve toujours des raisons de s'exercer, en son sein, les actes de torture deviennent des actes de justice, des honneurs même, mais il ne faut jamais excuser les Monstres, jamais, à moins d'être le dernier des salauds."

"Sans souvenirs, nous serions des hommes libres. La mémoire est la mauvaise fée du temps. Les souvenirs en sont les forces obscures. Aucun souvenir n'apporte la joie réelle, la sérénité. Regrets, remords, les souvenirs sont des tas de petites cloches discordantes qui vibrent en nous. Et plus la vie passe, et plus la petite musique des souvenirs dissone"

" Je hurle. Je suis la fille du Temps, je suis la mère de la Justice et de la Vertu. Je me demande pourquoi la Vie ne m'offre pas le pouvoir d'éclater toujours. Je suis La Vérité. Et je hurle de me souvenir." p 323

jeudi 21 mai 2015

Les mondes miniatures et imaginaires de Frank Kunert : une expo photo bluffante!

Je vous invite à découvrir une très belle expo photo actuellement à La Chambre : celle de  Frank Kunert, un artiste allemand qui expose pour la première fois en France. Artiste plasticien et photographe, il créé des maquettes représentant des scènes urbaines et des scènes de vie quotidiennes en pâte à modeler, papier cartonné, accessoires divers et peinture, le tout avec force de détails et dans une ambiance très 80'. Il y ajoute à chaque fois une petite touche décalée grâce à un détail du décors ou une mise en situation étrange, ce qui donne ensuite à la photo un coté poétique ou ironique.

La préparation d'une maquette détaillée lui prend  plusieurs semaines et doit demander beaucoup de patience et de minutie! Je suis admirative du travail de fourmis nécessaire pour réaliser de telles maquettes brillantes de réalisme. Il photographie ensuite ces "mondes miniatures" en quelques secondes. Les photos montrent des scènes très réelles : de prime abord je suis frappée par l'ambiance rétro qui s'en dégage puis par l'aspect poétique, décalé, ironique.
Chaque image sollicite notre imaginaire, nous invite à nous raconter des histoires et pourraient, dans bien des cas, illustrer un conte.

Je vous laisse juger par vous même avec ce petit aperçu de quelques œuvres qui m'ont particulièrement plu.


La maquette de la "grande roue des automobiles" (à gauche) suivie du résultat photographique (à droite), qui fait ressortir toute la poésie qui se dégage de sa création.

Pas besoin de légende pour comprendre l'image ci-dessous, une maquette reproduite avec force de détails de minis objets du quotidien. Entre absurde et vérité... 

Frank Kunert

Une de mes photos préférées, métaphore de la société de consommation et de loisirs. On ne peut que penser à Charlie et la Chocolaterie!

Frank Kunert

Et quelques autres clichés que j'aime beaucoup pour leur coté absurde et fantaisiste mais aussi pour la réalisation tellement réaliste.

Frank Kunert

Frank Kunert

Pour en voir davantage, passez à La Chambre place d'Austerlitz avant le 7 juin, c'est gratuit, près du centre-ville et ça vaut le coup d’œil !

Plus d'infos sur le travail de l'artiste et sur cette exposition sur la page dédié à l'artiste et sur le site de l'artiste : http://www.frank-kunert.de/

Wunderland (Les mondes miniatures) / exposition de Frank Kunert, La Chambre, Strasbourg, du 10 avril au 7 juin 2015.
Entrée libre du mercredi au dimanche.



mercredi 13 mai 2015

Après la prison, retour à la vie normale? Rectify, une belle série à forte dimension psychologique.

Rectify est une série américaine sortie en 2013. La première saison fut diffusée sur ARTE en octobre 2014. Avec un peu de retard, je viens de regarder la première saison de cette belle série qui contient 6 épisodes de 45 minutes environ et se regarde assez rapidement.


L'histoire : Daniel Holden a passé 19 années en prison, accusé d'avoir violé et tué une adolescente de 16 ans alors qu'il en avait 18. Dans le couloir de la mort depuis des années, il finit par être disculpé par des analyses ADN. A sa sortie, sa famille vient l'accueillir avec beaucoup d'émotion.


Daniel doit alors réapprendre à vivre parmi les vivants après avoir passé presque deux décennies, soit toute sa vie d'adulte, dans une pièce sans fenêtres. Il redécouvre des joies toutes simples comme se coucher dans l'herbe, écouter de la musique, voir le soleil se coucher, etc.  Mais ce n'est pas évident de reprendre une vie "normale" après avoir passé autant d'années en prison, d'autant plus que bien des choses ont changé en vingt ans.

Trailer :

Sa famille tente de gérer son retour tant bien que mal : sa soeur Amantha lui est très dévouée et semble avoir vécu toute sa vie pour faire libérer son frère, sa mère s'est retranchée dans sa bulle, son jeune frère, ado, découvre ce grand frère qu'il n'a jamais vraiment connu... Daniel se rapproche également de Tawney, l'épouse de son demi-frère, douce jeune femme très pieuse.
Cependant, Daniel et sa famille doivent  faire face à la méfiance des habitants de cette petite ville américaine, car nombreuses sont les personnes qui le croient coupable malgré sa libération, même parmi la police. Entre crainte et fascination, la petite ville puritaine a des sentiments très partagés envers cet ancien détenu.

Daniel et Tawney

Le personnage de Daniel est froid et mystérieux. L'acteur Aden Young interprète à la perfection cet homme désorienté à sa sortie de prison plongé subitement dans le monde réel. Il semble toujours perdu dans ses pensées, dans la bulle qu'il s'est créé pendant presque vingt ans. Sa retenue et son manque d'émotion en font un personnage très étrange, assez froid. Si on peut se montrer compréhensif ou ému, on s'interroge nous aussi sur sa culpabilité dans l'affaire pour laquelle il a été condamné. C'est très subtile. Cette série me fait penser par moment à Homeland (la sortie de captivité, le retour à la vie normal, le doute sur une éventuelle culpabilité, l’Amérique puritaine...) ou a True Detective pour les longs plans lumineux, la psychologie des personnages.


Le rythme de la série est assez lent, sans être ennuyeux. Pas de long discours dans cette série, mais des dialogues brefs, souvent incisifs. Les plans sont très beaux, quelques fois poétiques. Le générique de la série annonce déjà la couleur.

Générique de la série :


Avant d'être une série policière, Rectify est avant tout le portrait d'un homme que la prison a brisé, la peinture d'une petite ville américaine et un arrêt sur image de la société d'aujourd'hui. C'est davantage une enquête psychologique. L'écriture du scénario révèle une grande sensibilité et dépeint ces personnages avec beaucoup d'émotion, avec de nombreuses ellipses et non- dits, ce qui contribue finalement à la richesse de la série.

Amantha, la soeur de Daniel

Ce qui est sûr, c'est qu'il ne faut pas être pressé dans Rectify mais qu'on ne s'ennuie pas pour autant. De plus, on ne peut qu'être touché par cette histoire qui pourrait être inspirée de faits réels.
On attend la saison 2 avec impatience !


mercredi 22 avril 2015

Mémoire d'un siècle par "La cuisinière d'Himmler"

Marseille, 2012. Rose a 105 ans, vit encore dans son petit appartement avec ses souvenirs et sa nostalgie. Elle fait le récit de sa vie rocambolesque puisqu'elle a en effet traversé un siècle, avec de nombreuses guerres et drames géo politiques. Cependant, malgré tous les drames de sa vie, bien que "cabossée" et dotée d'un certain fatalisme, elle est toujours parvenue à aller de l'avant, grâce à son envie de vivre et son penchant pour la vengeance.


Pour résumé l'histoire de cette centenaire au fort tempérament : Née en Arménie, elle vit sa famille se faire exécuter par les Turcs et parvint à s'enfuir en emportant avec elle une petite salamandre. Elle devint ensuite esclave sexuelle alors qu'elle n'avait pas 12 ans, avant de s'enfuir à nouveau et d'arriver en France où un couple l'adopta. C'est en Provence qu'elle passe de douces années et appris à faire la cuisine. Mais ces deux bienfaiteurs ne sont pas éternels et le calvaire continue après leur mort. C'est alors qu'elle rencontre Gabriel, qui deviendra l'amour de sa vie. Elle ouvre par la suite un petit restaurant à Paris où de grandes figures du XXème siècle viennent dîner, par exemple Sartre et Beauvoir. Mais l'arrivée d'Hitler au pouvoir viendra à nouveau chambouler son existence redevenue paisible. Pour sauver sa famille, elle se rapprochera d'Himmler, qui, après avoir goûté à sa cuisine et ses potions à bases de plantes naturelles lui proposera de la suivre en Allemagne pour être sa cuisinière personnelle en échange d'éventuelles informations concernant le sort de sa famille.
De plus, pendant plus de trente ans, elle emmènera partout avec elle sa précieuse salamandre qui constitue en quelque sorte la voix de sa conscience.
Après l'Allemagne nazie, elle vivra dans l'Amérique capitaliste en pleine "way of life" dans les années 60, puis parcourra la Chine communiste de Mao avant de revenir en France, à Marseille.

A chacune de ses nouvelles vies, elle travaille dans un restaurant et s'adapte aux habitudes alimentaires locales. C'est grâce à ses voyages et ses rencontres qu'elle enrichit ses connaissances culinaires pour devenir une cuisinière réputée.
Malheureusement, chaque fois qu'elle pense avoir trouvé une certaine stabilité et être heureuse,  un drame souvent  lié à la situation politique du pays va chambouler sa vie. Elle dit d'ailleurs dès le début du roman que le bonheur ne dure pas. A chaque fois, Rose se relève et entame un nouveau départ, dans un autre pays, avec d'autres personnes. Si, en apparence, elle semble toujours aller de l'avant, elle n'oublie pas les noms de ceux qui ont causé la mort de ses proches et n'hésite pas à revenir bien des années plus tard se venger, afin de soulager son âme, sa tristesse, son impuissance.

C'est une histoire personnelle attendrissante (bien qu'assez invraisemblable) mais aussi une plongée dans l'Histoire du vingtième siècle, puisque l'auteur dénonce dans ce roman le massacre des arméniens, l'horreur nazie, les collabos pendant l'occupation allemande, les positions ambiguës des intellectuels français, le capitalisme américain, la folie de Mao...
C'est grâce à sa forte personnalité, à sa furieuse envie de vivre, à sa sensualité, à un ego qu'elle n'hésite pas à mettre de coté si besoin et à ses vengeances personnelles que Rose parvient finalement à survivre à tout ça.

Si le roman est prenant et se lit vraiment facilement grâce à un bon rythme et une écriture plutôt légère, j'ai été un peu déçue par la fin, m'attendant un autre dénouement. En effet, au vue de la vie trépidante de cette centenaire, je m'attendais à une fin originale et surprenante ou, du moins, à une certaine morale. Or, il n'en ai rien. Cela dit, ça reste un livre plaisant à lire et intéressant, ne serait-ce que par le fait qu'il mette le doigt sur les génocides du vingtième siècle et la folie des grands dirigeants. Le tout est écrit avec un certain humour noir emprunt d'anticonformisme et d'une morale toute relative.

Franz Olivier Giesberg est un auteur et journaliste franco-américain. La Cuisinière d'Himmler est son 13ème roman

La Cuisinière d'Himmler / Franz Olivier Giesberg . - Gallimard, 2013

Quelques citations :

"Il m'a répondu qu'il fallait croire en l'homme malgré les hommes. Il a raison et j'applaudis. Même si l'Histoire nous dit le contraire, il faut croire aussi en l'avenir malgré le passé et en Dieu malgré ses absences. Sinon la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue." p. 36

" Je me sentais comme la nymphe qu'une colonie de fourmis a dérobée à une autre pour la réduire en esclavage. Nous autres, humains, nous avons beau nous pousser du col et nous vêtir de parure, nous ne sommes que des fourmis, finalement, comme celles que j'observais dans la ferme de mes parents et qui, obsédée par l'idée d'étendre leur territoire, passer leur temps à se faire la guerre." p. 62

"Je dois beaucoup au glanage. Il m'a donné ma philosophie de vie. Mon fatalisme. Mon aptitude à picorer le jour le jour. Mon obsession de toujours tout recycler, mes plats, mes déchets, mes joies, mes chagrins." p. 73

"Le bonheur, disait Emma Lempeur, ça ne se raconte pas. C'est comme une tarte aux pommes, ça se mange jusqu'à la dernière miette qu'on ramasse sur la table avant de lécher le jus doré qui macule les doigts." p. 146

"Je n'éprouvais désormais plus d'amour ni même d'indulgence pour moi. Grâce lui soit rendue : je crois que notre propension au narcissisme et à l'infatuation est la pire des choses; elle nous tire vers le bas. C'est à cause de ce vide en moi, par lui creusé, que je suis devenue increvable." p. 275

"Je ne me lasserai jamais de répéter ce qui fut une des plus grandes leçons de ma vie : il n'y a rien de plus stupide que les gens intelligents. Il suffit de flatter leur ego pour les manipuler comme on veut. La crédulité et la vanité marchant de pair, elles se nourrissent l'une de l'autre, même chez les plus grands esprits." p. 310

" La vie, c'est comme un livre qu'on aime, un récit, un roman, un ouvrage historique. On s'attache aux personnages et on se laisse porter par les événements. A la fin, qu'on l'écrive ou qu'on le lise, on a jamais envie de le terminer." p 349

jeudi 9 avril 2015

Immersion dans une prison pour femmes avec "Orange is the new black", une série au ton très juste

On était un peu triste que la série Weeds soit terminée, après sept saisons à suivre les aventures de cette mère de famille sexy et désinvolte devenue trafiquante de drogue. On peut dorénavant se consoler en regardant la nouvelle série de Jenji Kohan, Orange is the new black.


L'héroïne de cette série est là aussi une femme un peu borderline. Piper est une jolie trentenaire qui mène une vie plutôt banale et heureuse. Mais tout bascule lorsque son passé la rattrape et qu'elle doit payer pour ses erreurs de jeunesse. En effet, dix ans auparavant elle a trempé dans du trafic de drogue avec sa petite copine de l'époque, la sulfureuse Alex. Voilà donc que la douce et naïve jeune femme doit quitter son fiancé, sa famille et sa petite bulle pour purger une peine de prison de 8 mois entourée de délinquantes de toutes sortes : des filles blasées, sans tabou, dès fois brutales, dès fois attendrissantes... C'est un véritable choc des cultures pour Piper ! Elle découvre des conditions de vie difficiles, les petites humiliations du quotidien, avec notamment l'indifférence et la perversité des gardiens et, plus généralement, les dures lois de la prison entre co-détenues.

Trailer : 

Au début, Piper a pas mal de préjugés vis à vis de ses codétenues aux allures renfermées, un peu illuminées, souvent effrayantes. Mais, au fur et à mesure, elle apprend à les connaitre et se rend compte que ce sont justes des femmes qui, pour la plupart ont manqué de chance dans leur vie, ont fait de mauvaises rencontres ou ont voulu se défendre. 

Piper et Suzanne "folle-dingue"

On suit donc l'histoire de Piper qui retrouve en prison celle par qui tout à commencé, son ex copine Alex, pour qui elle éprouve des sentiments partagés. S'en suit toute une histoire entre son fiancé, sa copine Alex, sa meilleure amie qui vient d'avoir un bébé, sa famille...

Piper et Alex

Chaque épisode retrace en parallèle la vie d'une détenue avant la prison. De cette manière, on en apprend davantage sur le passé de ces femmes, ce qui les a amené à être ce qu'elles sont aujourd'hui : des prisonnières. On apprend à les connaitre en même temps que Piper et on finit par s'attaches à ces personnages : une ancienne cuisinière russe, une jeune junkie lesbienne, une arnaqueuse harceleuse, une braqueuse de banque, une ex sportive de haut niveau, une nonne militante, etc.


Cette série pointe aussi la ségrégation qui existe en prison avec l'appartenance à des groupes : le clan des blanches, celui des latinas, le clan du troisième âge et celui des femmes noires... Chaque clan a une chef de groupe, une "mère" adoptive, à la fois dure et bienveillante avec "ses filles". Ce qui constitue une sorte de famille recomposée pour ces femmes qui ont tout perdu ou presque.
Et c'est autour de ces différents clans que se construit une bonne partie de l'intrigue : des luttes de pouvoir pour l'attribution de privilèges comme celui de tenir la cuisine, la mise en place de marché noir et trafic en tout genre dans la prison, etc. Mensonge, manipulation, amitié, amour, déception et émotions en tout genre, voilà ce qui fait vivre ces femmes en prison.


Les personnages sont interprétés avec beaucoup de justesse par des actrices prometteuses. Tous sont entiers, avec  leurs qualités et leurs défauts, on en oublie presque que ce sont des actrices tellement elles jouent bien ! Il y a plein de protagonistes mais tous ont leur importance. La réalisatrice parvient à rendre compte avec beaucoup de maîtrise et de subtilité des émotions de ces femmes. Elle décrit leur quotidien avec force de détails, ce qui fait de Orange is the new black une série pleine de vie.
De plus, la série porte un regard omniscient sur tous les personnages puisque les gardien(e)s et le personnel administratif ne sont pas en reste. Tantôt sadiques, tantôt bienveillants, soufflant le chaud et le froid, ils ont un rôle déterminant dans cette vie en prison.


Enfin, la série est superbement bien construite, Jenji Kohan donne à ce huis-clos en prison une grande force qui réside notamment dans la complexité des relations entre les personnages. 
La réalisatrice n'y va pas par quatre chemins et le ton de la série est plutôt "cash" voir trash ! Oreilles sensibles s'abstenir. On y parle souvent de sexe, notamment entre femmes. Mais, malgré les paroles vulgaires, il y a  une grande sensibilité qui se dégage de la série, notamment à travers les cascades d'émotions qui secouent les personnages et l'évolution constante du personnage de Piper.


La série a été récompensée par plusieurs prix, notamment les Golden Globes 2015 (en tant que meilleure série comique, alors que je trouve qu'elle ne rentre pas du tout dans cette catégorie!)


vendredi 3 avril 2015

"The Voices", un film original entre drame, thriller et comédie noire

Marjane Satrapi, auteur des superbes BD Persépolis et Poulet aux Prunes s'est mise au cinéma ces dernières années. Après avoir adapté justement les deux opus pré-cités en films en 2007 puis 2011, elle se lance dans la réalisation en 2013 avec La Bande de Jota. Je n'ai vu aucun de ces trois films et c'est donc sans savoir vraiment à quoi m'attendre que je suis allée voir The Voice, son nouveau film.


The Voice est un film décalé, à la fois effrayant, drôle et kitch. L'histoire c'est celle de Jerry, un jeune homme gentil, un peu benêt (super bien interprété par Ryan Reynolds) qui travaille depuis peu dans une usine fabriquant des baignoires. L'ambiance dans cette entreprise est kitch et niaise à souhait. Lors d'une petite fête organisée par la direction, Jerry tombe sous le charme de la jolie fille de la compta, Fiona.


Mais Jerry est aussi quelqu'un de fragile et d'un peu perturbé : il voit régulièrement sa psy qui lui conseille de continuer à prendre son traitement. Car dès qu'il arrête de prendre ses pilules, Jerry entend des voix. Mais sans traitement, il porte aussi un regard beaucoup plus optimiste sur la vie Ainsi, lorsqu'il rentre chez lui, il peut discuter avec son chat Mr Moustache et son chien Bongo, qui constituent en fait son alter-égo. Le chien est sa bonne conscience et son chat lui dicte ses mauvaises pensées.


C'est donc un perpétuel dilemme entre le bien et le mal qui se passe dans sa tête. Et ça devient de plus en plus confus surtout après qu'il tue par "accident" la jolie Fiona ! Mr Moustache le chat l'incite alors fortement à trouver une copine à la regrettée Fiona, dont il conserve précieusement la tête dans son frigo...

Bande-annonce :

Ce sont les dialogues avec ses animaux qui sont le plus drôle dans ce film, notamment l'hilarant M Moustache. C'est une bonne trouvaille que de révéler ainsi ce qui se passe dans la tête d'un psychopathe, cela permet de désamorcer l'aspect dramatique de cette histoire.


The Voices est un film surprenant qui surfe sur les mélanges de genres : entre comédie, drame, gore, thriller et même comédie musicale sur la fin. Par ailleurs, Marjane Satrapi a créé un univers très graphique et coloré et réussit à faire de ce film une sorte de fable moderne.
De plus, le film est bien réalisé, l'humour noir permet de mettre de la distance l'horreur. Cependant, à trop mélanger les genres on s'y perd un peu.
Dans l'ensemble, je trouve que c'est une comédie noire un peu déjantée, portée par un Ryan Ryenolds remarquable en doux dingue psychopathe, mais, qu'à la fin on se sent un peu partagé, comme si on ne savait pas trop sur quel pied danser, si on doit rire ou pleurer.

Voices / film réalisé par Marjane Satrapi, avec Ryan Reynolds, Gemma Arterton, Anna Kendrick, Jacki Weaver...- 2015